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Villes contestées

Manifeste pour une géographie urbaine radicale
L’ouvrage Villes contestées, paru fin 2014, regroupe des textes jugés majeurs pour la pensée urbaine critique, ici traduits en français pour une plus grande diffusion. À travers la lecture de ce recueil collectif, Sébastien Jacquot révèle la transversalité et l’hétérogénéité des analyses, ainsi que la manière dont ces textes contribuent à renouveler notre lecture des enjeux urbains et territoriaux.
Recensé : Cécile Gintrac et Matthieu Giroud (dir.), Villes contestées. Pour une géographie critique de l’urbain, Paris, Les Prairies ordinaires, 2014.

Paru en octobre 2014, Villes contestées. Pour une géographie critique de l’urbain, constitue un manifeste pour une nouvelle façon de pratiquer la géographie des villes, par le détour de textes étrangers fonctionnant comme exemples, modèles ou emblèmes de démarches critiques.

Ce recueil est marqué par la volonté de rendre accessible en français des textes publiés en anglais ou allemand et jugés importants pour la pensée urbaine. Ces textes sont ici précédés de courtes présentations de l’auteur et du champ dans lequel il s’inscrit, par un membre du collectif à l’origine de l’ouvrage [1]. Il s’agit d’une œuvre issu d’un collectif de chercheurs souhaitant faire partager les articles composant leur horizon d’une géographie critique et radicale [2], dans sa pluralité et parfois son hétérogénéité. Le recueil rassemble ainsi des auteurs d’horizons intellectuels, géographiques et linguistiques différents, pas seulement anglophones [3], réunis sous la même bannière de la géographie radicale et critique, sans regroupement thématique ou matérialisant un champ ou une tendance, ce qui constitue un choix « délibéré » affirmé en introduction.

Édité par Les Prairies ordinaires, il s’adresse non seulement aux chercheurs et universitaires, mais plus fondamentalement à un « large public composé d’habitants, d’acteurs institutionnels et, bien entendu, de militants » (p. 21), conformément aux ambitions de la géographie critique de trouver des échos et prolongements au-delà du seul monde universitaire. Pour cela, il faut rompre le « consensus politique qui tend à s’imposer et à inhiber les formes d’opposition aux politiques urbaines » (p. 7), repolitiser les enjeux urbains, et ainsi tracer des liens entre mobilisations urbaines et démarches théoriques. Cette ambition donne son titre au recueil, comme le précise la quatrième de couverture : « les villes doivent être bousculées, chahutées, contestées ».

Géographie urbaine critique et radicale

D’une certaine façon, cet ouvrage évoque, prolonge, et transforme Géographies anglo-saxonnes, publié en 2001 sous la direction de Jean-François Staszak, composé également d’un ensemble de textes traduits et précédés d’une présentation par un(e) géographe français(e). On y retrouve cette même volonté de donner à lire des textes non traduits au préalable, qui ont marqué les débats scientifiques ou sont emblématiques d’une position, et ainsi de rapprocher le lectorat français de textes étrangers.

Les deux ouvrages s’éloignent toutefois pour des raisons extrinsèques, liées tout d’abord à l’époque : divers textes de David Harvey, Edward W. Soja ou Neil Smith, par exemple, ont été traduits en français depuis la sortie de Géographies anglo-saxonnes (saluons, à ce titre, le travail de certaines maisons d’édition telles Amsterdam ou Les Prairies ordinaires), tandis que les abonnements des universités aux bouquets de revues (ou les démarches visant à assurer la gratuité des productions scientifiques) mettent plus facilement en contact chercheurs francophones et productions non francophones. Enfin, la différence concerne surtout le mode de regroupement des textes et donc le projet éditorial, présentant non plus une entrée épistémologique par « la géographie postmoderniste » (Staszak 2001, p. 14), mais une « géographie critique » [4], qui mêle différentes démarches théoriques.

Or c’est bien un questionnement sur la géographie critique, ses conditions de possibilités, ses méthodes, ses horizons, ses objectifs et ses objets qui transparaît du choix des textes de Villes contestées. L’introduction (Cécile Gintrac et Matthieu Giroud) y consacre une part importante, rappelant d’abord l’existence des deux termes « radical » et « critique », et les conditions institutionnelles et intellectuelles de leur émergence. L’approche « critique » consiste en une « pluralisation » des approches par rapport à la géographie radicale, par la prise en compte notamment de « différentes formes de domination », dont celles de genre, classe et âge, comme cela apparaît dans certains textes du recueil (notamment celui de Melissa R. Gilbert).

Cette géographie critique apparaît ainsi protéiforme, dans ses modes d’explication et ses liens avec l’action politique. Si, dans tous les cas, il s’agit de construire une géographie critique alternative aux approches hégémoniques, tant scientifiques que politiques (renvoyant à la distinction opérée par Max Horkheimer entre théorie traditionnelle et théorie critique), le rapport à l’action est variable. Cette critique reste dans le strict champ scientifique lorsqu’elle constitue un dévoilement de politiques ou discours dominants générateurs d’inégalités (par exemple, les grands projets urbains en Europe, analysés par Erik Swyngedouw, Frank Moulaert, Arantxa Rodriguez, ou les dispositifs de sécurité urbaine et ses effets de sélection des usagers de l’espace, identifiés par Bernd Belina), avec parfois une note pessimiste quant aux possibilités de résistances (comme chez David Harvey, qui évoque la résignation puis conversion des gouvernements locaux progressistes aux logiques entrepreneuriales). Elle vise à préparer les conditions d’une transformation urbaine en permettant d’imaginer d’autres futurs urbains (Jennifer Robinson), ou en montrant les porosités entre débat universitaire et activisme urbain, avec la diffusion de la notion de justice spatiale (Edward W. Soja).

Domination, dévoilement et émancipation

Cette approche critique fonctionne souvent sur le principe du dévoilement, c’est-à-dire la recherche d’explications faisant apparaître les processus sous-jacents de la domination, au-delà des explications mainstream des transformations urbaines et des discours (tel celui de la ville multiculturelle ou sécurisée) qui les légitiment. La filiation matérialiste d’inspiration marxiste est nette dans les textes de David Harvey, Neil Smith, voire Bernd Belina, intégrant les mécanismes de production de l’espace urbain, ou de domination par l’espace. D’autres textes relèvent la pluralité des formes de domination, dans une approche intersectionnelle ou opérant une critique des discours. En outre, les textes choisis présentent pour beaucoup une ambition théorique critique nette, posant les jalons d’une approche renouvelée de la gouvernance urbaine (David Harvey) ou du développement urbain (Neil Smith), proposant des textes manifestes en faveur d’un southern turn dans les études urbaines qui prendrait davantage en compte les villes du Sud (Jennifer Robinson), ou d’une approche en termes de droits à la ville par le recours à la notion de justice spatiale (Edward W. Soja).

Une question demeure implicite dans cette géographie critique présentée : celle de l’émancipation. L’introduction conclut sur « le projet d’émancipation voulu par les géographes critiques et radicaux rassemblés ici, et défendu sur le terrain par un nombre croissant de citadins en colère et lutte » (p. 21). Cette articulation entre géographie critique et projets d’émancipation demeure un horizon dans plusieurs textes, comme si l’émancipation constituait l’étape de l’après-recherche, présupposant d’abord une critique des approches hégémoniques. Cette lecture transversale des modalités plurielles d’une géographie critique et radicale constitue sans doute un des aspects les plus intéressants du recueil. Une autre lecture possible concerne le croisement entre perspective critique et dimension urbaine. Ces textes sont-ils alors spécifiquement et essentiellement « critiques de l’urbain » ? La réponse pourrait être variable, en appliquant la distinction opérée par Marcelo Lopes de Souza au sujet des mouvements sociaux – dont certains ont lieu en ville et d’autres ont la ville pour enjeu et horizon (p. 353).

Une lecture à la carte

Des lectures multiples sont donc possibles. Comme le rappelle l’introduction, l’ouvrage n’est volontairement pas structuré par des thèmes fédérateurs ou des courants, et permet ainsi une lecture buissonnière, selon les intérêts de chacun : hormis le premier chapitre introductif, l’ordre de succession des chapitres n’est pas nécessairement l’ordre de lecture.

Voici alors mon parcours (subjectif) de lecture. Je recommande de commencer par le texte de Jennifer Robinson, introduction-manifeste d’Ordinary Cities, appelant à une « théorie urbaine post-coloniale » au-delà des ruptures Nord et Sud, à l’instar d’Ananya Roy, ou des différenciations entre villes globales – villes de rang secondaire – et villes en dehors des cartes, et donc à une perspective comparatiste généralisée. D’une certaine façon, cette lecture préalable est également une façon de prendre acte du fait que la plupart des autres textes (à l’exception de celui de Marcelo Lopes de Souza) concernent les villes du Nord, européennes et nord-américaines (Los Angeles est posé chez Edward W. Soja comme « centre majeur » et « lieu privilégié » d’élaboration d’un modèle de droits à la ville).

Trois lectures suivantes concernent les mutations des villes prises dans les logiques de reconfigurations capitalistiques, selon une perspective matérialiste. Elles associent le célèbre (mais jamais traduit en français) article de David Harvey de 1989, sur le passage de la ville gestionnaire à la ville entrepreneuriale, l’étude plus concrète menée sur l’urbanisation néolibérale en Europe (Erik Swyngedouw, Frank Moulaert, Arantxa Rodriguez), constituant une analyse des logiques capitalistiques et de gouvernance accompagnant des projets urbains selon une perspective régulationniste, et la présentation par Neil Smith [5] des logiques du développement inégal, permettant d’interpréter la gentrification non comme accident, mais comme résultant des mêmes explications qui ont conduit à la suburbanisation des villes nord-américaines par le passé.

Les autres textes constituent l’exploration de la façon dont la perspective critique renouvelle la géographie urbaine, par la considération non seulement de nouvelles thématiques, mais aussi une façon de réinterroger l’espace. À partir d’une étude des politiques environnementales menées à Toronto et de leur gouvernance métropolitaine (entre stratégies d’alliances et retournements opportunistes des élites politiques locales), Roger Keil et Julie-Anne Boudreau proposent une écologie politique urbaine relevant d’une « approche radicale de l’environnement ». Le géographe allemand Bernd Belina analyse la façon dont la criminalisation constitue un outil de gouvernement urbain, par le biais de la spatialisation différentielle du droit.

Deux textes peuvent être rapprochés dans une démarche qui n’est pas seulement celle d’une critique des structures de domination, mais qui posent, en prolongeant les analyses de Lefebvre sur la différence, les conditions d’un droit à la ville pour tous. Le géographe radical Don Mitchell, dans l’introduction de The Right to the City, questionne le tri des usagers de la ville, à partir de la notion d’espace public. Il mène une réflexion sur les conditions d’un droit à la ville pour tous, qu’il décèle, à la suite des critiques d’Iris Marion Young et Nancy Fraser sur les apories d’une approche strictement (re)distributive de la justice, dans les enjeux de reconnaissance et visibilité des différences, fondant dès lors une approche non habermassienne de l’espace public. Parallèlement, Kanishka Goonewardena et Stefan Kipfer questionnent la façon dont les différences peuvent constituer le creuset de mobilisations émancipatrices, et non se trouver réifiées dans des politiques urbaines multiculturelles.

Enfin, deux textes fonctionnent à part dans ce recueil, du point de vue méthodologique ou du rapport entre critique et mobilisations. Celui de Melissa R. Gilbert s’inscrit dans une approche explicitement intersectionnelle, croisant genre, race, classe. La différence avec les autres textes réside dans une démarche davantage inductive, partant des « stratégies de survie » et expériences quotidiennes des travailleuses pauvres, dans leurs pratiques de mobilités en ville. Le texte de Marcelo Lopes de Souza traite spécifiquement la question de l’émancipation et de la possible autonomie d’une action politique d’en bas, en interrogeant les mouvements sociaux et leur relation aux institutions, notamment étatiques, à partir des exemples brésiliens. Ce texte, associé à celui d’Edward W. Soja au sujet des luttes à Los Angeles contre les discriminations spatiales et localisationnelles pour des transports publics de qualité, combine explicitement expériences de mouvements sociaux et réflexions sur des politiques alternatives en ville. Ainsi, les démarches critiques ne vont pas seulement des chercheurs aux acteurs du terrain, mais ces derniers sont également porteurs de possibilités d’un urbanisme par le bas, fournissant matière à penser aux géographes critiques et radicaux, questionnant une certaine posture avant-gardiste.

De la géographie aux études urbaines critiques

La dimension spécifiquement et exclusivement géographique du recueil peut être interrogée. Tous les auteurs ne sont pas ou ne se revendiquent pas géographes, tandis que l’introduction rappelle bien que l’approche spatiale déborde très largement le champ de la géographie, comme l’indique l’idée d’un spatial turn des sciences sociales. La ligne de démarcation ne se situe pas tant entre géographie et autres disciplines que dans la façon dont l’espace est mobilisé et théorisé. Ces textes s’inscrivent ainsi plus largement dans le champ des études urbaines critiques. L’ouvrage correspond à un projet éditorial important et bienvenu, amenant à une rencontre avec des textes stimulants ou à leur redécouverte, la traduction permettant une lecture agréable. Il permettra sans doute également de contribuer de façon croissante à un dialogue entre les démarches critiques de la géographie (Calbérac et Morange 2012) ou des études urbaines françaises et des textes étrangers. Il invite enfin à une réflexion sur les conditions de circulation et d’appropriation des textes forgés dans d’autres contextes linguistiques et culturels.

Bibliographie

  • Staszak, J.‑F. 2001. « Introduction générale. Les enjeux de la géographie anglo-saxonne », in Staszak J.‑F., Collignon, B., Chivallon, C., Debarbieux, B., Géneau de Lamarlière, I. et Hancock, C., Géographies anglo-saxonnes, Paris : Belin, 313 p.
  • Calbérac Y. et Morange, M. (coord.). 2012. Numéro de Carnets de géographes, intitulé « Géographies critiques », n° 4.

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Pour citer cet article :

Sébastien Jacquot, « Villes contestées. Manifeste pour une géographie urbaine radicale », Métropolitiques, 27 février 2015. URL : https://metropolitiques.eu/Villes-contestees.html

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