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La critique urbaine, une discipline fondamentale

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Dans ce texte publié dans la revue City en 2009, sur fond de crise financière et économique, et traduit par Métropolitiques, Neil Brenner, Peter Marcuse et Margit Mayer reviennent sur l’histoire et le développement des critical urban studies. Ils soulignent que les villes capitalistes, parce qu’elles sont à la fois terreaux de marchandisation et soumises aux crises systémiques, ont longtemps été des terrains fertiles pour résister au capitalisme et élaborer des alternatives.

Dossier : Penser la ville avec Marx

Pour identifier des stratégies de transformation sociale – « tracer la voie » selon les termes de Harvey (1976, p. 314) – il faut avant tout comprendre la nature des modèles contemporains de restructuration urbaine, puis analyser sur cette base leurs implications pour l’action [1]. Il est donc essentiel que les intellectuels et les activistes radicaux parviennent à déchiffrer les origines et les conséquences de la crise financière globale actuelle et l’existence de réponses alternatives, progressistes, radicales ou révolutionnaires, à la fois au sein des villes, entre elles et au-delà. Ce travail de discernement influencera grandement la nature, l’intensité, la direction, la durée et les résultats potentiels de la résistance.

La critique urbaine peut, à notre sens, fortement enrichir les efforts déployés pour aborder de telles questions. Consolidé au tournant des années 70, ce courant de pensée s’est nourri des interventions pionnières d’universitaires radicaux comme Henri Lefebvre (1968, 1970), Manuel Castells (1972) et David Harvey (1976). Malgré leurs divergences théoriques, méthodologiques et politiques, ces auteurs partagent le même souci de comprendre comment, dans un contexte capitaliste, les villes agissent en tant que sites stratégiques pour les mécanismes de marchandisation. Selon eux, ce rôle des villes en tant que vastes plateformes pour la production, la circulation et la consommation des marchandises, doit servir de base pour comprendre l’évolution de leur organisation socio-spatiale, les systèmes de gouvernance et les modèles de conflits sociopolitiques qui s’y opèrent. Ils suggèrent par ailleurs que les villes capitalistes ne sont pas seulement le théâtre de la marchandisation ; elles font elles-mêmes l’objet d’une marchandisation intense, dans le sens où leur structure socio-spatiale (de l’environnement bâti aux systèmes d’occupation du sol, en passant par les réseaux de production et d’échange et les aménagements infrastructurels à l’échelle métropolitaine) est modelée et réorganisée en permanence afin d’optimiser la rentabilité du capital.

Bien sûr, les stratégies de restructuration urbaine axées sur le profit font l’objet d’une lutte intense entre les forces sociales dominantes, subordonnées et marginalisées. La logique du capital ne permet pas de déterminer par avance leurs résultats. Ainsi, dans le contexte capitaliste, l’espace urbain n’est jamais fixé définitivement : il est constamment remodelé par l’affrontement continu entre forces sociales opposées, privilégiant, respectivement, les dimensions d’échange (profit) et d’usage (quotidienneté) des géographies urbaines (Harvey 1976 ; Logan et Molotch 1987 ; Lefebvre 1968). Par ailleurs, les stratégies pour mercantiliser l’espace urbain échouent souvent lamentablement : elles aboutissent à des paysages urbains et régionaux dégradés, minés par la crise, dans lesquels travail et capital sont incapables de former une alliance féconde pour répondre aux besoins sociaux, et dans lesquels les configurations socio-spatiales existantes sont sévèrement ébranlées, généralement au prix d’une souffrance humaine considérable et d’une dégradation environnementale massive. Quand bien même ces stratégies de rentabilité semblent ouvrir de nouveaux horizons pour obtenir des plus-values, au sein des villes, entre elles et au-delà, leur apparente « réussite » cache en réalité des succès précaires et temporaires ; suraccumulation, dévalorisation et crise systémique restent des défis permanents. Pourtant, les conflits, les échecs, les instabilités et les tendances de crise liés à l’urbanisation capitaliste n’ont pas entraîné sa dissolution ou son dépassement, mais plutôt sa réinvention constante à travers une dynamique d’ « implosion-explosion » (Lefebvre, 1970) et de « destruction créatrice » (Harvey 1989). Malgré ses conséquences destructrices et déstabilisantes sur la société et l’environnement, la course effrénée au profit joue donc depuis longtemps un rôle essentiel dans la production et la transformation des géographies urbaines [2].

Depuis les années 1970, ces fondements analytiques et théoriques ont favorisé l’essor de recherches critiques concrètes sur les dimensions et les conséquences des formes capitalistes d’urbanisation (modèles de concentration industrielle et relations interentreprises, évolution des marchés du travail urbains, économie politique de l’immobilier et relations de propriété urbaine ; questions de la reproduction sociale, incluant les investissements en matière de logement, transport, éducation et infrastructures ; évolution de la lutte des classes et des autres conflits sociaux dans les sphères de production, reproduction et gouvernance urbaine ; rôle des institutions publiques, à différentes échelles, dans l’arbitrage des mécanismes de restructuration urbaine ; réorganisation des régimes de gouvernance urbaine ; évolution des socio-natures urbanisées ; consolidation des différentes formes de mobilisation, conflit et lutte sociale urbaine (Dear and Scott 1980 ; Soja 2000 ; Heynen et al. 2006). De telles analyses ont à leur tour entraîné une bifurcation de la recherche critique urbaine en diverses tendances qui ont inspiré plusieurs générations de militantisme intellectuel et politique vis-à-vis des questions urbaines. Ces tendances incluent, à différents niveaux d’abstraction : a) périodisation du développement urbain capitaliste, faisant le lien entre régimes d’accumulation de capital (à l’échelle mondiale) et configurations (nationales et locales) changeantes de l’espace urbain ; b) approches comparatives des études urbaines explorant les formes de géographie urbaine spécifiques au lieu (et au territoire), qui se sont cristallisées au sein desdites configurations ; et c) analyses conjoncturelles visant à déchiffrer les mécanismes locaux de restructuration urbaine, leur source au sein des tendances de crise inhérentes au capitalisme mondial, leurs conséquences pour l’avenir du développement urbain, et la possibilité de soumettre ce dernier à une quelconque forme de contrôle démocratique populaire.

Les études critiques sur l’urbain ne constituent pas pour autant un domaine de recherche homogène, fondé sur des bases extrêmement strictes ou paradigmatiques. Au contraire, leur développement a été marqué par de nombreuses divergences sur le plan théorique, méthodologique et politique (Saunders 1984 ; Katznelson 1993 ; Soja 2000). Face au mouvement incessant d’urbanisation capitaliste dans le monde, ces approches critiques ont considérablement évolué dans leur forme, leur contenu et leurs enjeux. Mais elles n’ont pas pour autant perdu la vigueur du début des années 1970.

Malgré les controverses qui agitent depuis quarante ans le débat sur les questions urbaines dans un contexte capitaliste, il est toutefois possible d’y distinguer une branche « critique » cohérente, capable de contrebalancer les approches « traditionnelles » ou « communes » dans ce domaine [3]. Dans les grandes lignes, les approches critiques des études urbaines visent à : a) analyser les intersections systémiques, bien que déterminées par l’histoire, entre capitalisme et mécanismes d’urbanisation ; b) étudier l’équilibre instable entre forces sociales, relations de pouvoir, inégalités géographiques et structures politico-institutionnelles qui forgent, et sont forgées par, l’évolution de l’urbanisation capitaliste ; c) mettre au jour les marginalisations, les exclusions et les injustices (qu’elles concernent la classe, l’ethnie, la « race », le genre, la sexualité, la nationalité ou autres) inscrites et banalisées dans les configurations urbaines existantes ; d) déchiffrer les contradictions, les tendances de crise et les lignes de conflit, potentiel ou réel, au sein des villes contemporaines, et sur cette base e) définir et politiser des stratégies essentielles pouvant favoriser des formes de vie urbaine fondées sur le progrès, la justice sociale, l’émancipation et le développement durable.

En savoir plus

  • Castells, M. 1972. La question urbaine, Paris : François Maspero.
  • Engels, F., 1961 [1845]. La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Chambéry : Éditions sociales.
  • Harvey, D. 1976. Social justice and the City, Cambridge, MA : Blackwell.
  • Harvey, D. 1989. The urban experience, Baltimore : Johns Hopkins University Press.
  • Heynen, N., Kaika, M. et Swyngedouw, E. (eds). 2006. In the Nature of Cities, New York : Routledge.
  • Katznelson, I. 1993. Marxism and the City, New York : Oxford University Press.
  • Lefebvre, H. 1968. Le droit à la ville, Paris : Anthropos.
  • Lefebvre, H. 1970. La révolution urbaine, Paris : Gallimard.
  • Logan, J. et Molotch, H. 1987. Urban fortunes, Berkeley : University of California Press.
  • Mumford, L. 1961. The city in history, New York : Harcourt.
  • Saunders, P. 1984. Social theory and the urban question, New York : Routledge.
  • Soja, E. 2000. Postmetropolis, Cambridge, MA : Blackwell.

Notes

[1] Ce texte est la traduction d’un extrait de l’article paru dans la revue City : Brenner, Neil, Marcuse, Peter and Mayer, Margit. 2009. « Cities for people, not for profit », City, n° 13-2, p. 176-184.

[2] L’étude des liens entre ville et marchandisation a été amorcée au milieu du XIXe siècle par Engels, dans ses recherches sur la Manchester industrielle (1961). Mais la plupart des urbanistes du XXe siècle ont laissé ces questions de côté, au profit d’approches transhistoriques, technocratiques ou instrumentalistes, interprétant les villes comme la manifestation spatiale des principes prétendument universels d’écologie humaine ou d’ordre civilisationnel – à ce sujet, voir l’analyse critique Mumford sur la « coketown », la ville du charbon (1961, p. 446-481).

[3] Pour approfondir la question de la théorie urbaine « critique », voir les articles de Marcuse, Brenner, Goonewardena et Rankin, dans le numéro 13-2 de City, 2009.

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Pour citer cet article :

Neil Brenner & Peter Marcuse & Margit Mayer & traduit par Juliette Lemerle, « La critique urbaine, une discipline fondamentale », Métropolitiques, 13 mai 2011. URL : http://www.metropolitiques.eu/La-critique-urbaine-une-discipline.html
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