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Le sentiment d’insécurité au prisme du genre. Repenser la vulnérabilité des femmes dans les espaces publics

par Marylène Lieber, le 05/12/2011
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Le sentiment d’insécurité des femmes dans les espaces publics, considéré comme évident, est rarement questionné. Il est pourtant une source majeure d’inégalités dans l’accès à la ville. L’approche de genre nous permet de dénaturaliser ce sentiment d’insécurité et d’en comprendre les conséquences.

Les thématiques de l’insécurité et du sentiment d’insécurité sont récurrentes dans le débat public, mais cette question n’est pas traitée au prisme du genre, en rendant compte des expériences différentes qu’en fait chacun des deux sexes. Dans les enquêtes quantitatives, les femmes sont généralement plus nombreuses que les hommes à déclarer éprouver un sentiment de peur lorsqu’elles sortent de chez elles : néanmoins, les chercheurs et les politiques, tout comme le sens commun, considèrent le plus souvent ce décalage comme évident. Parce que cette question serait le reflet d’une « vulnérabilité » plus grande des femmes, une faiblesse soi-disant naturelle, il ne serait pas nécessaire de s’y arrêter. Les femmes seraient plus « fragiles » que les hommes ; la ville et les espaces publics représenteraient nécessairement un danger pour elles. Il n’y aurait rien à en dire de plus, il n’y aurait rien à faire.

La question mérite pourtant d’être posée, car le sentiment de peur a une incidence notoire sur la mobilité et l’autonomie des femmes, quels que soient leur âge et leur catégorie sociale. Une réflexion en termes de genre permet de dénaturaliser la peur, en montrant qu’elle est le fruit de rapports de pouvoir inhérents aux rapports sociaux de sexe. Les nombreux actes « anodins » qui rappellent aux femmes qu’elles sont vulnérables « en tant que femmes » dans l’espace public expliquent les peurs ressenties par les femmes lorsqu’elles déambulent en dehors de chez elles. Ces actes constituent en effet des formes de violence à l’encontre des femmes, trop rarement appréhendées. Ils participent à l’incorporation de discours qui construisent les femmes comme « vulnérables » et comme physiquement impuissantes face aux hommes et aux violences sexuelles. Les femmes que j’ai interrogées dans une étude menée à Paris et sa région entre 2000 et 2003 (Lieber 2008) mettent en œuvre une série de « précautions » qui contribuent à reproduire la ségrégation sexuée.

Les précautions prises par les femmes dans les espaces publics

Les femmes interrogées disent d’une manière générale se sentir « exposées » sans systématiquement dire qu’elles ont peur. La peur est considérée comme « naturelle », intimement liée au fait d’être une femme, et n’est pas toujours exprimée comme telle. Ainsi, toutes les femmes affirment prendre des précautions à des degrés divers : elles se présentent comme « prudentes » et disent « faire gaffe » ou être « sur leurs gardes ». Ces pratiques leur semblent a priori relever du simple « bon sens » ou d’une attitude « normale », surtout après la nuit tombée.

Si bon nombre de femmes ne sortent jamais seules le soir en raison de leur situation familiale et matrimoniale, celles qui sortent tout de même sans être accompagnées disent jauger les espaces publics et toujours être à l’affût. Les femmes interrogées ne sont jamais totalement détendues dans les espaces publics urbains. Elles sortent certes, mais elles le font en quelque sorte « la peur au ventre ». Leurs propos montrent qu’elles sont toujours en train de faire un diagnostic, de calculer, de scruter l’environnement et de juger du risque potentiel d’une situation. Autant d’activités qui demandent une préparation et une vigilance de chaque instant. Comme le souligne une jeune Parisienne de 26 ans, elles « anticipe[nt] tout le temps, tout le temps ». Cette vigilance et ces précautions que ces interlocutrices présentent comme banales sont en fait significatives d’un long travail de préparation et de conditionnement.

Les femmes interrogées négocient continuellement des « arrangements » entre l’idée largement acquise que l’espace public leur est hostile à certaines heures et leurs sorties effectives. Elles cherchent – et trouvent – des façons de prévenir des situations considérées comme dangereuses. Le sentiment d’insécurité structure, de cette manière, leur appréhension des espaces publics. On constate une tension dans leurs propos entre la volonté de se présenter comme autonomes et la nécessité, jamais mise en doute, de se protéger physiquement à travers une régulation de leurs mouvements et de leurs comportements dans les espaces urbains. Se mouvoir en toute sécurité implique pour elles certaines formes de comportements. Elles sortent au prix de stratégies destinées à éviter ce qu’elles considèrent comme dangereux. Ces pratiques diffèrent de celles adoptées par la majorité des hommes.

Le caractère anodin des violences à l’encontre des femmes

Comment expliquer ces précautions ? Les études féministes ont montré que les représentations concernant les comportements qui siéent à chaque sexe participent de la reproduction de stéréotypes sexués. En présentant le domicile comme un havre de paix et l’extérieur comme un lieu dangereux pour les femmes, les représentations dominantes continuent d’associer d’une part femmes et intérieur, et d’autre part hommes et extérieur. Pourtant, les peurs éprouvées par les femmes ne proviennent pas seulement de l’intériorisation de ces représentations, mais sont liées à l’expérience quotidienne des espaces publics.

Bon nombre d’interactions considérées la plupart du temps comme banales et anodines, voire typiques de la galanterie française, sont présentées par les femmes interrogées comme autant de sources probables de dérapage et d’agressions. Ainsi, cette enquêtée de 32 ans explique : « Mon mec ne me comprend pas. Il me dit que quand j’aurai 60 ans, on ne me fera plus de compliments. Mais moi je considère toutes ces phrases comme des agressions, des intrusions ». D’autres pratiques « anodines » sont montrées du doigt. Par exemple, une secrétaire de 60 ans déclare que, pour les femmes, le risque de se faire peloter « ne porte pas à conséquence, mais est moralement épuisant ». Une étudiante surenchérit et explique que « tout te rappelle que c’est lourd ! ». Si dans la plupart des cas, les divers commentaires ou actes n’incitent pas directement les femmes à se barricader ou à ne pas sortir, les propos des femmes interrogées révèlent qu’ils sont vécus comme extrêmement pénibles.

Elles disent que ce genre d’intrusion, d’irruption dans leur espace intime ou personnel constitue une tentative d’appropriation de leur personne et certaines interlocutrices n’hésitent pas à en parler en termes de violence. Une jeune Parisienne, étudiante de 23 ans, explique, par exemple, que lorsqu’on lui fait un commentaire « a priori pas violent » comme « tu as de beaux yeux », elle est déjà « terrorisée » : « Déjà à ce stade-là je suis terrorisée, quoi, je me dis : “oh là là”. Dès ce moment, je me sens déjà assez mal, parce que c’est quand même quelqu’un qui n’hésite pas à troubler ton... enfin c’est quelqu’un qui ne te connaît pas. Tu es en train de marcher dans la rue, de penser à tes trucs, de faire ton truc et puis c’est quelqu’un qui n’a pas de problème à venir interrompre ton intimité. »

Ce processus d’appropriation exacerbe l’idée selon laquelle les femmes sont définies avant tout par leur sexualité. Les représentations dominantes veulent que, pour elles, la sexualité renvoie systématiquement à l’idée de violences sexuelles potentielles. En définitive, ces femmes ont peur car elles ne savent pas où une interaction avec un inconnu peut mener. Elles anticipent systématiquement le risque de dérapage.

Ces actes sont très courants. Si peu de femmes interrogées ont dit avoir été agressées, nombreuses sont celles qui ont des anecdotes à propos des intrusions quotidiennes auxquelles elles font face. Ce sont des violences dont elles ne mentionnent généralement pas l’existence, d’une part parce qu’elles estiment que, au final, il ne s’est rien passé de grave. D’autre part, elles ont incorporé les discours qui les construisent comme « vulnérables » aux atteintes sexuelles et se considèrent comme responsables de s’être mises dans de telles situations.

Il apparaît ainsi que les divers désagréments rencontrés par les femmes dans les espaces publics, que ce soient des remarques, des gestes ou des intrusions, contribuent à renforcer leur sentiment de crainte. Ainsi, bien que ces actes soient souvent considérés comme anodins, ils ont des conséquences importantes sur l’appropriation des espaces publics par les femmes. Ils constituent des rappels à l’ordre social sexué. Ils permettent, en définitive, de reproduire l’idée dominante qui associe femmes et espaces privés d’une part et hommes et espaces publics d’autre part.

À la lumière d’une approche de genre, il apparaît donc que le sentiment d’insécurité déclaré par les femmes, qui dans les statistiques est généralement plus élevé que celui des hommes, n’est en aucun cas le simple prolongement logique d’une vulnérabilité naturelle ou essentielle des femmes. Au contraire, il fait partie intégrante de la construction socio-sexuée des identités, qui implique aujourd’hui, pour tout individu de sexe féminin, l’apprentissage des précautions pour éviter les violences à son encontre. Dans un contexte d’égalité formelle entre les sexes, un tel renversement de perspective invite à réfléchir sur ce phénomène, qui constitue une forme de discrimination persistante, mais qui passe d’autant plus inaperçue qu’elle reste encore trop souvent naturalisée.

En savoir plus

  • Condon, Stéphanie, Lieber, Marylène et Maillochon, Florence. 2005. « Insécurité dans les espaces publics : comprendre les peurs féminines », Revue française de sociologie, vol. 46 n° 2, p. 265-94.
  • Gardner, Carol B. 1995. Passing by. Gender and public harassment, Berkeley : University of California Press.
  • Lieber Marylène. 2008. Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris : Presses de Sciences Po.

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Vos commentaires

  • Le 26 décembre 2011 à 23:53, par Calypso En réponse à : Et sinon, on pourrait peut-être se détendre ?

    Peut être que je suis dingue, mais je n’ai pas de sentiment d’insécurité quand je sors dans la rue.
    En lisant cet article je me suis dit que je ne devais pas être normale...pourtant j’ai grandi en France, sur la Côte d’Azur, puis à Nancy et je suis depuis 4 mois sur Paris (j’ai 20 ans).
    Alors oui je me fais aborder, draguer, complimenter... et ça ne me gêne pas.
    Si je suis pressée, je lui dit et je file, le mec ne me court bizarrement pas après. Si j’ai le temps et l’envie, je discute, ça n’engage à rien, et après tout en général le mec ne cherche rien de plus. Si ça se corse, je le regarde droit dans les yeux, et calmement je lui dit de me laisser tranquille.
    Je ne me sens pas agressée au contraire. Pourquoi les gens ne se parleraient pas, quand bien même pour dire des banalités sur la beauté, le style, le livre de la personne. On passe notre temps à s’observer dans le métro, les cafés, la rue, mais si un homme vient parler à une inconnue, il faudrait en avoir peur ??

    Je trouve ces réactions, ces caractères apeurés disproportionnés. Et ne me sortez pas tous les faits divers des journaux, ça fait longtemps que je ne lis plus c’est torchons destinés précisément à vous faire croire qu’un violeur/arracheur de sac/voyou/gang se cache à chaque coin de rue.
    Je ne me refuse aucun coin de Paris à aucune heure. La peur augmente les chances de se faire emmerder, parce que c’est beaucoup plus drôle et facile de soumettre une personne effrayée. Et puis tout les hommes ne sont pas des pulsions sexuelles sur pattes et sans cervelles.
    Mesdemoiselles, appréciez ces compliments qui sont souvent partis de bonnes intentions car comme disait le petit copain, vous les regretterez peut être à 60 ans.

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Pour citer cet article :

Marylène Lieber, « Le sentiment d’insécurité au prisme du genre. Repenser la vulnérabilité des femmes dans les espaces publics », Métropolitiques, 5 décembre 2011. URL : http://www.metropolitiques.eu/Le-sentiment-d-insecurite-au.html
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