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La femme, avenir de la ville ?

par Marion Segaud, le 04/03/2011
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S’il est des façons originales d’approcher la question urbaine, c’est parfois en sollicitant des évidences. Ainsi, le regard porté sur le genre se révèle plein d’enseignements. C’est un champ qu’il convient d’ouvrir en traçant des pistes, un chantier prometteur de réflexion et d’action.
Recensé : Denèfle, Sylvette (dir.). 2008. Utopies féministes et expérimentations urbaines, Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Les différences sociales entre les sexes s’expriment dans l’espace urbain dans toutes leurs dimensions ; si l’on veut comprendre les évolutions urbaines et sociales, il est indispensable de prendre la mesure de l’omni-présence du genre : les discriminations existent dans toutes les pratiques sociales. Alors que, dans la pensée de la modernité, la ville était considérée comme un lieu de liberté en puissance, qu’en est-il aujourd’hui où le féminisme apparaît, selon Sylvette Denèfle comme « une production excessive de l’individualisme urbain » (p. 10) ? C’est à partir de ce paradoxe que se construit le livre. La généralisation du salariat féminin mais aussi la permanence du rôle des femmes dans la vie familiale expliquent que l’on s’interroge davantage aujourd’hui sur leur rapport à l’espace public. Qu’en est-il concrètement de la place des femmes dans la ville : que deviennent les rêves égalitaires des féministes ? La ville exprime-t-elle la pérennité de la différenciation sexuée ?

Entre théorie et pratique, imaginaires et réalités

L’ouvrage, issu d’un colloque tenu à Tours en 2006 sous le même intitulé, interroge la place des femmes en ville sous l’angle d’un questionnement réflexif.

La première partie du livre (Pratiques sexuées des lieux) réunit des textes autour de la ville rêvée, imaginée, théorisée dans la littérature ; puis suivent des analyses de lieux organisés par des hommes (grands ensembles des années 1960-70, Boulevard Victor Hugo à Constantine, quartiers non réglementaires de Rabat) mais pratiqués par des femmes. C’est dans la seconde partie (Construction des lieux, construction des genres) que se manifestent les utopies féministes proposant des organisations spatiales nouvelles puisque les formes de pouvoir politique, de vie sociale et morale y sont différentes. On voit ainsi apparaître la relation forte entre la conception des lieux, la construction et la déconstruction du genre, mais aussi la reproduction de rapports sociaux de sexe. Ce dernier constat est porté par l’un des auteurs qui s’interroge sur sa propre construction identitaire à travers des lieux de loisirs (sportifs et musicaux, sorte de « maisons des hommes ») qu’il a fréquenté et qui ont en retour consolidé son identité masculine. C’est à travers trois textes sur la sexualité comme vecteur de l’utopie que se termine l’ouvrage. On y suit plusieurs formes de résistance au modèle sexué dominant à travers l’histoire : celles-ci peuvent être d’ordre psychique (en prenant conscience par exemple de la domination masculine) ou physique comme celles consistant, par exemple, à maîtriser sexualité et maternité, voire à y renoncer. Dans l’Antiquité classique (vers le troisième siècle) en effet, avec le développement du christianisme en Occident, la virginité et un mode de vie ascétique (dépouillement et négation des plaisirs de la chair) deviennent des recommandations régulières. Paradoxalement, cette forme de résistance a participé à l’autonomie des femmes Romaines : elles échappaient ainsi à l’obligation du mariage, donc à la domination masculine. D’autres formes d’opposition encore consistaient à construire un idéal de virginité comme dans le monachisme au Moyen Age. Enfin, aujourd’hui, on peut voir également une forme de résistance dans la proposition d’un modèle d’urbanité queer qui respecterait toutes les sexualités.

Un projet politique global

Dans la Cité comme dans les institutions, dans les représentations ou encore dans les savoirs, la question de la différence des sexes demeure primordiale. Si les utopies de l’égalité s’inscrivent par définition dans un lointain incertain, il est toujours nécessaire de rappeler la présence récurrente dans l’espace urbain des discriminations de sexe : c’est le constat que font certaines contributions. On voit combien la ville est masculine, conçue jusque dans sa forme par des hommes pour qui les relations homme/femme apparaissent inéluctablement inégalitaires, cette inégalité étant perçue comme naturelle. Lorsque l’urbaniste s’intéresse à la question ce n’est souvent que de manière réductrice et normée, se contentant d’imaginer la présence des femmes dans les espaces publics en mettant en avant leur rôle maternel (maisons de l’enfance, parcs pour les jeunes enfants, etc.). Récemment la création de nouveaux équipements destinés aux musiques amplifiées, les cité-stades et autres skate parks, bien qu’ils ne soient pas réservés aux hommes, se révèlent à l’examen des lieux de consolidation de l’identité masculine car exclusivement fréquentés par des garçons. Dans l’espace public, les toilettes pour les hommes et pour les femmes (icônes à l’appui accompagnées de M/F) par exemple, obligent chacun à affirmer son identité de genre. Si l’organisation de la sphère domestique moderne est mieux pensée pour la femme que ne l’étaient ces espaces dans les siècles précédents, il n’en demeure pas moins que l’habitat (et ses pratiques) sont aujourd’hui toujours essentiellement sous influence féminine. Par contre, on constate que les équipements extérieurs dans la ville comme les services (sorties d’écoles, transports etc.) sont organisés et gérés pour une population globale, sans distinction de genre, dans un souci d’égalité des citoyens. Mais au-delà de la Cité, c’est l’ensemble de la société qui reflète la rigidité des systèmes normatifs d’assignation des rôles de sexe. C’est donc un projet politique global, dépassant les actions ponctuelles (les « bonnes pratiques »), qui est évoqué : c’est au prix d’une mise en question drastique des assignations de sexe que pourraient se transformer la vie familiale, les rôles sociaux, les formes de pouvoir, bref, la totalité de la vie sociale. Un tel bouleversement des normes et des valeurs sur lesquelles reposent aujourd’hui la sexualité provoquerait un désordre tel que les structures sociales s’en trouveraient ébranlées. Ce point constitue l’un des enseignements les plus convaincants de l’ouvrage. On comprend comment les normes de la sexualité ont longtemps à la fois façonné les corps, les esprits et les espaces jusqu’à aujourd’hui.

Si le projet global semble bien utopique, par contre réformer la ville des hommes pour changer la vie des femmes commence à se faire jour dans certaines villes (canadiennes et européennes en particulier). Si l’on peut voir quelques esquisses dans des expérimentations urbaines, celles-ci n’existent que parce que préexiste l’utopie fondatrice de l’égalité entre les hommes et les femmes.

À l’heure où en France la parité est toujours maltraitée dans les institutions et dans les représentations politiques malgré la loi votée en 2000 (18,5 % seulement de femmes à l’Assemblée nationale au lieu d’un partage équilibré), cet ouvrage nous permet de regarder dans notre espace quotidien, les effets constants de la discrimination de genre. Il contribue à révéler les impensés de la relation entre l’espace et le genre. L’organisation du monde privé et public demeure fondamentalement non paritaire. Au-delà du constat et portées par les utopies, il existe des tentatives innovantes (de Kinshasa à Constantine, de Bordeaux à Uméa, de Montreuil à Brest…). Malheureusement le lecteur intéressé ne peut pour l’instant y accéder comme indiqué dans l’ouvrage, le site internet auquel le livre renvoie n’en ayant pas gardé trace : gageons qu’ils participent de l’espoir de voir la conception des projets urbains intégrer concrètement enfin les réflexions féministes.

En savoir plus

Denèfle, Sylvette (dir.). 2004. Femmes et Villes, Tours : Presses universitaires François Rabelais.

Gubin, Éliane ; Jacques, Catherine ; Rochefort, Florence ; Studer, Brigitte ; Thébaud, Françoise et Zancari-Fournel, Michelle. 2004. Le siècle des féministes, Paris : Éditions de l’Atelier.

Hirata, Helena ; Laborie, Françoise ; Le Doaré, Hélène ; Senotier, Danièle. 2007. Dictionnaire critique du féminisme. Paris : PUF.

Le Renard, Amélie. 2009. Styles de vie citadins, réinvention des féminités, une sociologie politique de l’accès aux espaces publics des jeunes Saoudiennes à Riyad. Thèse, IEP de Paris.

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Pour citer cet article :

Marion Segaud, « La femme, avenir de la ville ? », Métropolitiques, 4 mars 2011. URL : http://www.metropolitiques.eu/La-femme-avenir-de-la-ville.html
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