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Nature(s) en ville

par Lise Bourdeau-Lepage, le 21/02/2013
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Longtemps opposées, la nature et la ville recherchent aujourd’hui une nouvelle manière de coexister. Ce dossier de Métropolitiques questionne la manière dont le développement urbain peut intégrer la nature ; les désirs, parfois contradictoires, auxquels ce phénomène renvoie ; et les enjeux à la fois écologiques, économiques et esthétiques qu’il soulève.

La nature, élément du bien-être des citadins

La nature « sauvage », qui peut se définir comme l’ensemble des éléments (végétaux et animaux) qui n’ont pas été transformés par l’Homme et qui sont préexistants à lui, a été un espace hostile qu’il s’agissait de dompter. Elle n’est jamais « parue si belle que lorsque la machine a fait son intrusion dans le paysage » (Baridon 1998). La nature symbolise alors dans l’imaginaire des hommes la liberté et la beauté. Elle s’oppose, à ce moment de l’histoire humaine, non seulement à l’industrialisation et à l’urbanisation (Stallybrass et White 1986) mais à la ville elle-même qui apparaît plus que jamais comme l’empreinte de la puissance de l’Homme et de son pouvoir de transformation de son milieu. L’idée de nature qui s’esquisse alors ne se définit pas tant pour elle-même que par opposition à la ville, construit de l’Homme et lieu d’échange par excellence : échange de biens, de services, de connaissances, d’idées, de goûts, de sentiments affectifs, de civilisation des mœurs (Elias 1991)… mais aussi lieu de congestion, de pollution, de tensions sociales. Elle devient un élément essentiel du bien-être des urbains. Forte de son nouveau statut, au XIXe siècle, la nature fait ainsi irruption dans les villes avec les espaces publics verts. Il ne s’agit pas, pour autant, d’une « nature sauvage » mais d’une « nature domestiquée » par l’homme, transformée et dans certains cas magnifiée. Même s’ils sont le résultat d’une vision hygiéniste de la ville, les squares et jardins publics du Paris haussmannien permettront, par exemple, de répondre en partie à la demande de nature des nouveaux citadins des grandes villes de cette période, qui ont abandonné ou ont encore le souvenir des champs et de la campagne.

Un parc au cœur de Manhattan (New York, novembre 2007)
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© L. Bourdeau‑Lepage

Aujourd’hui, alors que la ville est le lieu de vie de la majorité de la population mondiale et que l’on assiste à une montée des préoccupations environnementales, l’Homme semble aspirer à une nouvelle forme de proximité de la nature. Son besoin de nature se manifeste plus intensément que dans les périodes antérieures et les cabanons, mazets, symboles du désir de nature dans le passé, sont notamment remplacés par le rêve du pavillon avec jardin. Ce faisant, l’homme du monde occidental devient un homo qualitus, c’est-à-dire un homme qui ne recherche pas seulement son bien-être matériel et immatériel, mais fait de la satisfaction de son désir de nature et de la préservation de son environnement un élément de son bien-être. Ainsi, selon une enquête menée à Lyon auprès de 150 personnes, au printemps 2012, 95 % des personnes interrogées considère que les moments qu’ils passent dans des parcs ou jardins publics sont importants ou/et indispensables pour leur bien-être (Bourdeau-Lepage et al. 2012). Les ménages qui s’installent en périphérie indiquent, pour leur part, que l’augmentation de leur niveau de bien-être dépend de leur contact avec la nature.

Le verdissement de la société

On assiste au verdissement de la société. L’apparition en ville d’associations tournées vers la sensibilisation aux questions environnementales ou vers la protection de certaines espèces végétales ou animales en est le reflet, de même que les déclarations des citadins. Ainsi, respectivement 72 % et 75 % des Français en 2008 déclarent se rendre souvent dans les espaces verts de leur commune et prendre en compte les espaces verts dans leur choix résidentiel. Un Français sur deux souhaiterait que, dans tous les projets immobiliers ou commerciaux, un pourcentage minimal d’espaces verts soit obligatoire. Deux Français sur trois considèrent les dépenses des collectivités en matière de parcs et de jardins comme insuffisantes (UNEP–IPSOS 2008).

Les urbains plébiscitent les villes vertes, respectueuses de l’environnement. En témoignent les nouveaux classements internationaux ou nationaux des villes à travers le monde comme, par exemple, Le Palmarès des villes vertes françaises de l’Express, qui établit une hiérarchie des 56 agglomérations françaises de plus de 100 000 habitants à partir de 24 indicateurs reflétant l’état de l’environnement naturel, des risques naturels et industriels (inondations, centrales nucléaires…), de la qualité de l’air, mais aussi des transports en commun, de la présence de pistes cyclables et d’autres aménités environnementales, etc.

S’il est vrai que les hommes recherchent toujours à atteindre un niveau de bien-être toujours plus élevé, la manière dont ils satisfont leur désir de nature prend des formes variées selon les individus. Des différences existent entre les femmes et les hommes, les jeunes et les personnes âgées et parmi les catégories socio-professionnelles. Ainsi, par exemple, les femmes attachent plus d’importance que les hommes au fait de se rendre fréquemment dans les espaces verts et les personnes âgées préfèrent les espaces verts de proximité aux grands parcs.

La satisfaction du désir de nature aujourd’hui

L’urbain, en particulier occidental, assouvit donc ce besoin de nature de différentes manières, spatialement et temporellement. Il s’installe en périphérie des grandes villes dans une maison entourée d’un petit lopin de terre, se rend à la campagne régulièrement le week-end ou pendant les vacances. Ainsi, étalement urbain et mobilité de compensation voient le jour et leurs effets sur l’environnement sont sujets à de vives discussions entre les tenants de la ville dense et ceux de la ville étalée.

The Creative Little Garden à Manhattan dans l’East Village (New York, novembre 2007)
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© L. Bourdeau-Lepage

Mais la satisfaction de ce désir de nature se décline aussi d’une façon très différente. Au cœur même des villes, le citadin recherche un peu de nature. Cette quête se traduit aujourd’hui par le renouveau des parcs et squares, la mise en place de jardins « partagés » ou solidaires, l’installation de l’agriculture au cœur des villes, l’aménagement des berges, l’exploitation de ruches et la récolte de miel, la construction de murs végétalisés, le fleurissement des trottoirs et des balcons, le déploiement d’éco-quartier, etc. Elle exprime la recherche d’une nouvelle manière de marier la ville et la nature. En matière de politique publique, cela se manifeste par la volonté de réinsérer les villes dans leur environnement naturel, l’établissement de normes techniques (à New York, elles permettent d’utiliser les toits et terrasses des immeubles pour installer des jardins), une prise en compte du paysage dans les opérations d’aménagement, et la mise en place des trames vertes et trames bleues appelle de nouvelles manières de penser l’aménagement en ville et une nouvelle poétique du milieu urbain. Cela nécessite enfin de nouveaux métiers.

Quelle(s) nature(s) en ville ?

Parce qu’il s’agit de concilier deux désirs de l’homme, celui de l’urbanité né du désir de l’homme pour l’homme [1] et celui de nature, penchants humains a priori inconciliables (Cantillon 1755 ; Mumford 1964), la tâche est difficile. Un second élément rend cette action délicate. C’est la complexité même de l’idée de nature. En effet, il est très difficile de saisir ce que les citadins entendent par « nature », et donc de définir précisément leur désir en la matière. La nature est souvent vue comme un tout, comme une réalité concrète, une chose unique pour les personnes (sondés et même sondeurs). Elle est alors simpliste. Il s’agit alors de comprendre en reprenant, par exemple, la typologie de John Dixon Hunt (1996) ce que les urbains souhaitent entre une nature sauvage, vierge ; l’alteram naturam de Ciceron, une nature exploitée par l’homme pour satisfaire ses besoins, la campagne ; ou une nature magnifiée par l’art, terza natura de Jacopo Bonfadio, la troisième nature. Sous le vocable nature, le citadin entend souvent la nature domestiquée, transformée, peut-être car c’est pour l’essentiel la nature qu’il connaît. Pourtant, quand on l’interroge sur la possibilité de laisser de la place à une nature non domestiquée dans les espaces verts, laissée à elle-même pour favoriser la biodiversité comme les prairies, il répond favorablement. Et dans le même temps, il souhaite disposer de pelouses accessibles et bien entretenues (Bourdeau-Lepage et al. 2012). Il s’agit alors de décrypter la demande de nature des citadins et d’en saisir toutes les nuances pour aller vers un aménagement urbain qui réponde aux besoins du plus grand nombre.

Un jardin sur l’espace public à Pékin (printemps 2012)
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© L. Bourdeau‑Lepage

Marier la nature et la ville

Avec ce dossier, Métropolitiques souhaite participer au débat qui a émergé depuis quelques années sur la place de la nature en ville, en particulier celle du végétal : quelles formes peut prendre et prend la nature dans nos villes ? Quelle est la place donnée à l’agriculture en ville ? Comment concilier le désir d’urbanité et de nature de l’homme ? Qu’est-ce cela implique en matière d’aménagement public, de gouvernance, de formation des aménageurs ? Quels rôles jouent le paysage et les espaces publics dans ces processus ? L’enjeu est de mieux saisir la manière dont les villes pourraient être aménagées en prenant mieux en compte le désir de nature des citadins et en remettant à l’honneur la nature, la promenade et l’esthétique sans générer de nouvelles inégalités socio-spatiales.

Au sommaire :

Quelle nature en ville ?

Nature et aménagements urbains

Bibliographie

  • Bairoch, P. 1985. De Jéricho à Mexico : villes et économie dans l’histoire, Paris : Gallimard.
  • Baridon, M. 1998. Les Jardins. Paysagistes – jardiniers – poètes, Paris : Robert Laffont.
  • Bourdeau-Lepage, L., Langlois, W. et Sablé, T. 2012. La Nature en ville. Espaces verts et bien-être, Centre de recherche en géographie et aménagement, Lyon : université Jean Moulin Lyon-3.
  • Cantillon, R. 1755. Essai sur la nature du commerce en général, Londres : Fletcher Gyles ; réimpression 1892, Londres : Macmillan.
  • Duby, G. 1993. L’An Mil, Paris : Gallimard – Folio histoire.
  • Elias, N. 1991. La Société des individus, Paris : Fayard.
  • Hunt, J. D. 1996. L’Art du jardin et son histoire, Paris : Odile Jacob.
  • Mumford, L. 1964. La Cité à travers l’histoire, Paris : Éditions du Seuil.
  • Short D. 2009. « Variations on the Rural Idyll », in Cloke, P., Marsden, T. et Monney, T. (dir.), The Handbook of Rural Studies, Londres, Thousand Oaks, New Dehli et Singapour : SAGE, p. 133‑160.
  • Stallybrass, P. et White, P. 1986. The Politics and Poetics of Transgression, Ithaca et New York : Cornell University Press.
  • UNEP–IPSOS. 2008. Les Espaces verts de demain. Usages et attentes des Français, dossier de presse, sondage pour le compte de l’Union nationale des entrepreneurs du paysage (UNEP), Paris : UNEP.

Notes

[1] La ville est née de l’instinct grégaire, qui pousse les hommes à se regrouper pour agir ensemble et bénéficier des synergies ainsi créées (Bairoch 1985). Elle est, de ce fait, l’expression spatiale de l’assouvissement d’un besoin fondamental de l’homme, celui de vivre en communauté pour interagir avec son prochain et de s’en protéger parfois (Duby 1993).

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Pour citer cet article :

Lise Bourdeau-Lepage, « Nature(s) en ville », Métropolitiques, 21 février 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Nature-s-en-ville.html
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