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Violences dans les Amériques

par François Bonnet, le 12/10/2017
S’appuyant sur un matériau empirique riche et varié, un ouvrage collectif a réuni des contributions d’ethnographes pour interroger les causes, les modalités et les effets de la violence qui prévaut dans de nombreux quartiers pauvres situés sur le continent américain.
Recensé : Javier Auyero, Philippe Bourgois et Nancy Sheper-Hughes (dir.), Violence at the Urban Margins, Oxford, Oxford University Press, 2015.

Violence at the Urban Margins est un livre collectif qui recueille des ethnographies urbaines réalisées aux États-Unis, en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Le thème qui réunit les contributions est celui de la violence dans les quartiers de grande pauvreté, au sein de cette population surnuméraire qui n’a presque aucune chance d’accéder au marché du travail légitime tant elle est marginalisée. Le trafic de drogue et les gangs forment donc l’arrière-plan commun aux différentes villes visitées par ce livre.

Une pluralité d’entrées pour analyser la violence

Les premiers chapitres recourent à la notion d’économie morale, empruntée à l’historien E. P. Thompson et à l’anthropologue James C. Scott, pour éclairer l’usage omniprésent de la violence dans deux quartiers pauvres à Managua, au Nicaragua (chapitre de Rodgers) et à Philadelphie, aux États-Unis (chapitre de Karandinos et al.). Dennis Rodgers s’intéresse à la signification de la mort dans l’économie morale de la violence, dans un contexte où les gens qui gravitent autour des gangs se mettent continuellement en danger. Il oppose les morts violentes qui conservent une signification émotionnelle ou politique aux bare deaths, des morts « nues », au sens où le trépas est perçu comme un phénomène purement contingent et sans grande importance. George Karandinos, Laurie Hart, Fernando Montero Castrillo et Philippe Bourgois, dans une contribution remarquable, décrivent le monde des riders, les petites mains du trafic de drogue. Parce qu’ils vivent au jour le jour, les riders passent leur temps à se rendre des services qui finissent par les entraîner, par effet d’engrenage, dans des situations toujours plus compliquées. Dans ce contexte, la violence est une ressource : elle permet de maintenir sa réputation contre les affronts, d’être en mesure de rendre des services – et donc d’en demander – et, surtout, elle rend les riders employables dans le seul marché du travail accessible, le trafic de drogue. Évidemment, plus les individus sont impulsivement violents, moins ils sont employables sur le marché du travail légitime, et plus ils justifient la répression policière et la peur des quartiers pauvres par le reste de la société.

Une autre entrée théorique est la question du genre, que plusieurs chapitres abordent de front. Il est bien connu que la violence est très largement masculine. Verónica Zubillaga, Manuel Llorens et John Souto, à partir d’un terrain situé à Caracas au Venezuela, montrent, par exemple, comment les femmes, et notamment les mères, utilisent parfois leur statut moral particulier pour mener de courageuses initiatives antiviolence, mais parfois aussi leurs fils et leurs conjoints pour faire tabasser ou même assassiner ceux avec qui elles auraient des comptes à régler. À Medellín en Colombie, Adam Baird montre comment appartenir à un gang, pour un jeune homme des barrios, est la seule voie vers une identité masculine positive, et notamment l’accès privilégié aux femmes. Cette masculinité positive (l’argent, les armes, les motos, les soirées avec de la drogue et de l’alcool) exerce aussi un puissant pouvoir de séduction sur les jeunes femmes des barrios, qui concourent pour la position enviée de copine du chef de gang. Fréquenter les gangs conduit pourtant à des viols fréquents, lesquels garantissent l’attractivité du gang pour les jeunes hommes.

Une troisième entrée, particulièrement convaincante, est celle des conséquences sociales de la violence, et surtout de la peur de la violence. Randol Contreras rend compte de sa situation de Dominicain, noir et latino à Los Angeles (États-Unis), où les tensions sont très fortes entre, justement, noirs et latinos. La menace perpétuelle de la violence raciale dicte les comportements et rend les situations anodines périlleuses. Javier Auyero et Kristine Kilanski établissent une typologie des réactions de la population dans un bidonville de Buenos Aires (Argentine). Ils montrent que la violence n’est pas forcément paralysante pour la communauté, et que, à côté des réactions violentes ou de protection individuelle, les habitants pauvres – les mères, encore une fois – parviennent parfois à se mobiliser collectivement contre une nouvelle drogue ou contre les violences policières. Dans une veine similaire, Ana Villareal décrit les conséquences de la peur de la violence à Monterrey (Mexique), une ville où entre 2009 et 2012 il n’était pas rare de croiser des corps décapités dans la rue ou des cadavres pendus aux ponts ou aux lampadaires. Pour réduire leur exposition au danger, les habitants de Monterrey recourent à la « nouvelle logistique de la peur » : renforcer la sécurité passive des maisons, s’habiller de manière neutre pour éviter d’attirer l’attention, camoufler l’existence de son commerce pour éviter le racket, se déplacer en convois et organiser des occupations pacifiques de l’espace public. Villareal montre brillamment comment les approches constructivistes de ce qu’on appellerait en français le « sentiment d’insécurité » (manipulé par les médias, etc.) sous-estiment grandement comment la peur du crime est au centre de l’organisation de la vie quotidienne des habitants.

La police, l’État et la violence

De manière assez surprenante, les auteurs de cet ouvrage collectif ne posent jamais la question du monopole étatique de la violence légitime. Seule Nancy Scheper-Hughes y fait brièvement allusion dans un saisissant chapitre sur les escadrons de la mort à Timbaúba au Brésil. Pourtant, une part importante de la violence qui est décrite par les différents auteurs correspond à ce que le sociologue Donald Black appelle crime as social control (Black 1983). La violence n’a dans cette perspective pas une finalité de prédation, mais de rétribution : on recourt à la violence pour se venger d’un tort, en l’absence de tierce-partie à même d’exercer une fonction de justice impartiale.

La police, qui est normalement l’instrument et l’expression du monopole de la violence légitime, devrait en théorie faire partie de cette tierce-partie qui a vocation à empêcher que les différends soient résolus par la violence dans un cadre privé. Sur tous les terrains où la police est mentionnée, elle est violente, arbitraire, corrompue, injuste et détestée. Un chapitre se concentre, d’ailleurs, sur cet aspect, celui d’Alice Goffman, à partir d’un terrain à Philadelphie (États-Unis). Quand les policiers recherchent activement une personne, ils vont toujours visiter les mères et les petites amies, afin de leur faire dire où l’individu se cache. La plupart du temps, ces dernières veulent protéger leur proche, et refusent de coopérer. Alice Goffman décrit donc les tactiques policières utilisées pour faire parler les femmes : apporter des preuves de l’infidélité de l’être aimé, menacer les femmes d’expulsion, de retirer la garde des enfants, d’arrestation pour complicité, et plus simplement dévaster les appartements jusqu’à ce que les femmes parlent, ce qu’elles finissent généralement par faire.

Quel caractère « urbain » de la « violence » ?

Un autre point de discussion est l’absence de réflexion sur le caractère « urbain » des « marges urbaines » (urban margins) dont il est question dans le titre du livre. On voit bien comment le thème de la marginalité – le fait d’appartenir à une classe d’« inutiles au monde » (selon la formule de l’historien polonais Bronisław Geremek) – unifie les différentes contributions. On ne voit pas, par contre, en quoi le phénomène est urbain. La contribution de Nancy Scheper-Hughes analyse, par exemple, un village, et les dynamiques sont similaires. Aux États-Unis, ce sont les comtés ruraux qui concentrent la crise d’héroïnomanie qui ravage le pays (les overdoses sont la première cause de mortalité chez les Américains de moins de 50 ans, devant les suicides et les accidents de la route).

Enfin, et comme le notent plusieurs auteurs (dont Kristine Kilanski et Javier Auyero en introduction du livre), la question de la définition de ce qu’est et n’est pas la violence est naturellement épineuse. Ainsi, Mo Hume et Polly Wilding, dans leur chapitre sur la violence et la masculinité au Brésil et au Salvador, passent beaucoup de temps à discuter des implications éthiques de la définition de la violence, et de la nécessité d’insister sur la dimension de genre pour éviter de stigmatiser des groupes sociaux ou raciaux. Pour Alice Goffman, par exemple, il n’y a de violence que policière. Javier Auyero et Kristine Kilanski, quant à eux, dans leur travail empirique, définissent la violence comme à la fois la perpétration ou la menace de la perpétration d’une violence qui peut être physique ou psychologique. Avec une définition aussi large, il est difficile de trouver des actions dans le monde social qui ne soient pas violentes. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a quand même une différence entre les situations de génocide ou de guerre, les situations de criminalité endémique telles que celles décrites dans le livre, et tout le spectre des humiliations et violences morales. Enfin, comme le suggère Philippe Bourgois en conclusion de l’ouvrage, la violence sert aussi à révéler des inégalités, des dominations, et à produire du changement ; Marx parlait de la violence comme la sage-femme de l’histoire.

En résumé, Violence at the Urban Margins est un recueil qui propose une stimulante diversité d’approches, qui fourmille d’observations empiriques sur des terrains difficiles d’accès, et qui se lit avec plaisir – et avec profit pour tous les étudiants des questions de pauvreté et de contrôle social.

Bibliographie

  • Black, D. 1983. « Crime as social control », American Sociological Review, vol. 48, n° 1, p. 34‑45.

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Pour citer cet article :

François Bonnet, « Violences dans les Amériques », Métropolitiques, 12 octobre 2017. URL : http://www.metropolitiques.eu/Violences-dans-les-Ameriques.html
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