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Ethnographie urbaine : un manuel

par Daniel Cefaï, le 18/01/2013

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Depuis les années 1980, l’ethnographie bénéficie d’un retour en grâce en sciences sociales. Ce premier recueil de textes à porter spécifiquement sur la ville et l’ethnographie urbaine offre une bonne introduction aux classiques du genre. Il montre aussi les efforts requis par une approche encore trop souvent pensée comme d’accès facile.
Recensé : Richard E. Ocejo (dir.). 2013. Ethnography and the City : Reading on Doing Urban Fieldwork, New York et Londres : Routledge, Taylor & Francis Group.

Cet ouvrage commence par une scène qui se passe en 2004 au Milano’s bar, l’un de ces « petits mondes sociaux » qu’Ocejo nous invite à explorer, et qui est devenu son principal site d’enquête. Il nous le décrit rapidement : un vieux bar dans un quartier gentrifié avec une vie de nuit intense, où se côtoient les habitants du temps où le Lower East Side de New York était encore une zone de taudis, les nouveaux habitants qui se sont installés à la faveur du processus de gentrification et les visiteurs qui viennent consommer la culture authentique des classes populaires. L’ethnographe a choisi un poste d’observation d’où il peut enregistrer les expériences du quartier de ces différentes populations, les multiples tensions entre elles et leurs façons de les résoudre pour continuer à vivre ensemble. En ayant accès à la texture vécue, sensible et pratique de leurs interactions au jour le jour, ou plutôt nuit après nuit, il est à même de décrire un ensemble de transformations urbaines et sociales, au-delà des stéréotypes du sens commun et en contrepoint des enquêtes de statistique ou d’urbanisme [1].

L’héritage de Chicago

La publication de ce manuel d’ethnographie urbaine, dans la collection « The Metropolis and Modern Life » aux éditions Routledge, est bienvenue. Il s’inscrit dans une tradition bien identifiée, celle de l’enquête de terrain dans des environnements urbains telle que pratiquée à Chicago. Son introduction retrace de façon simplifiée, et donc pédagogique, cette épopée qui remonte aux années 1890, quand la ville a été ressaisie comme un « laboratoire social » par les activistes progressistes de Hull House [2] et les tenants d’une discipline sociologique en train d’émerger.

De cette histoire, William I. Thomas et Robert E. Park restent les personnages-clefs, pour avoir promu la méthode des cas, le recours à l’observation directe et l’usage des documents personnels. Cette démarche allait de pair avec la cartographie des communautés locales de la ville et la constitution de banques de données statistiques. Elle a donné lieu à la réalisation d’une série de monographies urbaines : du Hobo de Nels Anderson (1923, traduit en 1993) au Ghetto de Louis Wirth (1928, traduit en 1980), en passant par Les Pèlerins de Russian-Town [3] de Pauline Young (1932, traduit en 2006), Taxi-Dance Hall de Paul Cressey ou The Gold Coast and the Slum de Harvey W. Zorbaugh.

Cette histoire a trouvé un second souffle à partir des années 1940. William F. Whyte publie Street Corner Society (1943, traduit en 1996), l’équipe de W. Lloyd Warner enquête sur Yankee City, une petite ville du Midwest et Everett et Helen McGill Hughes s’installent à Drummondville, Québec. Et il faudrait poursuivre avec les auteurs des générations suivantes, indiquer le renouveau de l’écologie urbaine avec William Kornblum, Gerald Suttles ou Albert Hunter dans les années 1960 et la reprise de cet héritage par de plus jeunes auteurs, dont certains se trouvent dans ce manuel.

Richard E. Ocejo revendique donc l’héritage d’un Chicago-style fieldwork. Mais quels textes Ocejo a-t-il retenus dans Ethnography and the City ? Ce choix est capital par sa visée propédeutique. Lire un extrait d’ethnographie, ce n’est pas seulement prendre du plaisir à une belle histoire. C’est avoir accès à un cas qui a force de précédent, apprendre par l’exemple comment s’y prendre pour rendre l’étranger familier et le familier étranger, se caler dans des marques d’expérience pour savoir ensuite voler de ses propres ailes. Là encore, l’entreprise ne déçoit pas. Les vingt extraits proposés à la lecture, calibrés à 10-12 pages, proviennent, pour la plupart, d’ouvrages qui ont déjà une réputation de classiques et qu’ils invitent à découvrir ; et en touchant à un thème d’enquête ou à un point de méthode, explicité par une introduction de l’éditeur, simple à lire, ils sont une bonne illustration de ce que l’on peut faire avec l’ethnographie urbaine.

Être là, tout près

L’ouvrage est divisé en deux parties de deux sections qui, chacune, aborde une question classique. La première partie porte sur les « stratégies de recueil de données », et se subdivise en deux sous-parties : « Être là, tout près » (s’immerger dans les sites de la vie quotidienne) et « Prendre part au travail » (s’engager dans des contextes d’activité). La seconde partie porte sur les « relations avec les participants », et se subdivise également en deux sous-parties : « Franchir les frontières » (dépasser les barrières statutaires, de genre, race ou classe) et « Agir comme il faut » (traiter les difficultés éthiques soulevées par l’enquête). De la sorte, le champ des problèmes pratiques que rencontre l’ethnographe est en bonne partie couvert.

« Être là, tout près » permet de rendre compte d’un lieu en gros plan, en sachant quels sont les éléments qui comptent pour ceux qui pratiquent, fréquentent ou habitent un lieu et en étant à même de communiquer le sens qu’ils leur donnent, sur scène et en coulisses. Pour bien observer et pour bien décrire, et aller au-delà des faces publiques que les insiders offrent aux outsiders, il faut vivre sur place. S’impliquer avec les autres, gagner leur confiance, établir des relations, se familiariser avec leur monde. C’est ce qu’a fait Herbert J. Gans en 1957-58 dans un quartier ouvrier d’Italiens de première et seconde génération, dans le West End de Boston, dont il découvre que les habitants ne le vivent pas comme un bidonville, condamné par le plan urbain, mais comme leur « village » où ils sont heureux de vivre, sans que pour autant cette expérience les conduise à se mobiliser contre la ville.

Deux sites d’enquête sur la gentrification sont étudiés par Richard Lloyd et Maria Pattillo. Richard Lloyd devient un habitué de la Wicker Park scene, et montre les transformations de ce quartier chaud qui a attiré les bars et boîtes branchés à Chicago dans les années 1990. Il s’interroge sur le recyclage de la bohème en argument commercial. Maria Pattillo se glisse dans le rôle de la nouvelle venue de classe moyenne à North Kenwood–Oakland et constate, de première main, les conflits entre voisins de la « bourgeoisie noire », dont elle fait partie, et les Africains-Américains misérables du quartier. Les tensions ne jouent pas seulement dans les relations raciales, mais aussi à l’intérieur du même groupe ethnique.

Philippe Bourgois, lui, s’installe à El Barrio (1995, traduit en 2001), East Harlem, New York, où il est aux premières loges pour décrire le crack comme « mode de vie ». Il devient proche de Maria et Primo, qui attendent un bébé tout en étant « accros » et témoigne de la trajectoire des enfants du quartier, heureux pendant leurs premières années, détruits dès la prime adolescence. Le crack n’est pas seulement affaire d’addiction psychologique, mais d’écologie urbaine.

Enfin, Gina Perez suit des familles dans leur « va-et-vient » entre Humboldt Park, Chicago et San Sebastián, Puerto Rico. Cette ethnographie multisite impose d’être présent entre ici et là-bas. « Los de afuera », ces fourmis nord-américaines, décident de rentrer au pays pour construire leur maison, monter un petit commerce (la tienda) et élever leurs enfants – avec tous les troubles domestiques, en termes de genre et de génération, que la migration peut engendrer.

Prendre part au travail

« Prendre part au travail » introduit une dimension supplémentaire à cette fréquentation rapprochée des sites d’enquête : celle d’y occuper une place en tant qu’acteur à la première personne, d’y découvrir les rôles et les attitudes des autres et les attentes des autres vis-à-vis de soi. Mitch Duneier en donne un bon exemple quand il franchit le pas de la participation observante dans Sidewalk. En tenant la table de vente des journaux et livres de son enquêté principal, Hakim, sur la 5e Avenue à New York, il découvre la complexité des interactions que les vendeurs de rue entretiennent avec la police. Il enregistre extensivement les transactions qu’il a un soir de Noël avec une patrouille qui veut lui imposer, à l’encontre de la loi, de débarrasser sa table de vente.

Les autres exemples du manuel sont tout aussi instructifs. Peter Moskos devient officier de police à Baltimore et rend compte de la perspective des policiers, des dilemmes qu’ils rencontrent, des obligations qui leur incombent et des décisions qu’ils prennent dans l’exercice de leurs fonctions. Ce portrait remet à leur place les soupçons de corruption qui pèsent sur eux.

David Grazian mène une belle enquête sur les symboles de l’authenticité de la culture noire de Chicago, de leur commercialisation et de leur consommation, en jouant du saxophone dans des boîtes de blues. Il décrit les liens, les évaluations et les conseils qui tissent une expérience partagée entre les musiciens qui font le bœuf après les heures de boulot, offstage. Jonathan Wynn suit des visites organisées à New York et analyse le type de capacités et d’astuces de conteur que doit maîtriser un guide touristique pour tenir son public en haleine et, en contrepoint, l’image de la ville qui se dessine à travers ses récits.

Lucia Trimbur s’entraîne à la boxe au Gleason’s club, Brooklyn, une couveuse de champions, et explique comment Jerry, l’entraîneur, montre de la fermeté et de l’affection (tough love) dans la façon dont il tuteure et pilote ses gars et forge en eux un sens de la responsabilité individuelle. Courtney Bender, enfin, clôt cette section. Dans une très belle ethnographie, Heaven’s Kitchen, elle raconte son activité de volontariat pour une association caritative, God’s Love We Deliver. Dans l’extrait choisi par Ocejo, elle décortique minutieusement les conversations ordinaires entre bénévoles et typifie des genres de discours où les catégories de l’expérience religieuse ont plus ou moins de pertinence.

Franchir les frontières

« Franchir les frontières », c’est ce que permet l’enquête ethnographique. Elle révèle le compartimentage de nos sphères d’activité et la ségrégation de nos trajectoires sociales. Elle outrepasse les barrières de l’âge, de la race, de l’ethnicité, du genre ou de la classe, ou les clivages entre insiders et outsiders, selon les mondes sociaux et les sous-cultures qui y ont cours.

L’enquête de W. F. Whyte en offre un exemple classique en montrant comment une partie de bowling, à Boston, en 1937, devient le terrain où s’éprouvent – se sentent et se testent – les inégalités de statut entre les membres du gang des Nortons. Elliot Liebow (1967, traduit en 2011) rend, quant à lui, compte de l’expérience du travail et de l’argent de Tally, Africain-Américain du coin de la rue (streetcorner man), de ses aspirations, ses rêves et ses peurs et de la spirale défaitiste dans laquelle il s’enferre. L’ethnographie permet de comprendre des conduites qui passent par ailleurs pour irrationnelles.

Carol Stack, ethnographe blanche et mère du jeune Kevin, réussit à nouer des liens avec la famille Jackson et à décrire les façons de fixer les liens de parenté et d’éduquer les enfants, de gérer les budgets et d’échanger des biens de première nécessité aux Flats, un ghetto noir de Cleveland, dans un monde où tout se sait et rien ne reste secret. Les stratégies de survie passent par le réseau d’obligations qui se nouent dans ce système de troc. Sudhir Venkatesh découvre qu’il est identifié par les habitants du logement social Robert Taylor, où il enquête comme un débrouillard qui s’en sort comme il peut (hustler). La rumeur en fait un narco-trafiquant, proche du gang des Black Kings, qui projette de monter un deal avec les étudiants de l’université de Chicago, jusqu’à ce qu’il mette le hola quand les enquêtés lui proposent de trouver des michetons pour les filles de la cité.

Mais les frontières peuvent être d’un autre genre. Sherri Cavan, une étudiante de Goffman à Berkeley, se fait accepter dans des bars d’habitués de San Francisco au début des années 1960, lieux publics qui sont autant de marchés de biens et de services, légaux et illégaux. Elle explore certains de ces bars qui ont la réputation d’être des territoires de drague (pickup), de rencontre sexuelle, avec ou sans rémunération financière. Tandis que Javier Auyero et Debora Swistun utilisent la photographie dans le quartier de Vila Inflamable, à Buenos Aires, pour comprendre le sens que les habitants donnent à leur environnement, pollué par des hydrocarbures et des produits chimiques.

Agir comme il faut

La section intitulée « Agir comme il faut » clôt ce volume de sensibilisation à l’ethnographie urbaine. En trois textes, la question de la déontologie et de l’éthique est posée, dans un espace délimité par les codes professionnels et institutionnels (notamment les autorisations des comités d’éthique [4], par les standards éthiques (ceux que la discipline a plus ou moins codifiés, de façon informelle, au cours de son histoire) et, enfin, par les standards éthiques des enquêteurs et des enquêtés (qui, souvent, ne sont pas en phase). Ocejo insiste sur le fait que seule une compréhension située de ce qu’il est bon de faire pour ne pas nuire à ses enquêtés peut prévaloir.

Le texte de Laud Humphreys, tiré de Tearoom Trade (1970, traduit en 2007), a fait date par le scandale qu’il a provoqué. L’enquêteur, un pasteur épiscopalien, conseiller en psychiatrie, assume le rôle du guetteur (watchqueen) qui surveille l’arrivée d’intrus dans les toilettes de parcs publics en 1965, pendant que des partenaires anonymes se livrent à des relations homosexuelles. Puis il retrouve, moyennant le repérage de leurs plaques d’immatriculation, certaines de ces personnes qui s’avèrent être de bons pères de famille et les interviewe, à la faveur d’une enquête par sondages. Pour les uns, une telle démarche, doublement clandestine, est inacceptable et doit être proscrite de la profession ; pour les autres, elle n’a causé de tort à personne dans la mesure où tous les comptes rendus ont été anonymisés et où la liste des noms a été détruite. Ces dilemmes éthiques sont également exemplifiés par des extraits de l’enquête de Jeff Ferrell auprès d’un groupe de graffiteurs à Denver, coupable de complicité par sa participation à une « sous-culture déviante » et de celle de Randol Contreras sur le business du vol de drogues, qui refuse, par contre, de participer aux activités illégales dont il témoigne.

Ethnography and the City de Richard E. Ocejo est un bon manuel d’ethnographie urbaine, le premier du genre, intéressant par la sélection de textes qu’il propose. On pourrait, bien sûr, imaginer d’autres types d’ethnographies qui enrichiraient la palette de l’ouvrage, avec des thèmes comme l’expérience suburbaine des banlieues actuelles, les usages de lieux comme les places publiques ou les centres commerciaux, les pratiques de pouvoir, d’aménagement ou de communication des politiques urbaines, ou encore les formes de cohabitation écologique entre diverses espèces de végétaux, d’animaux et d’humains. Et si l’usage de la photographie est représenté dans l’un des articles, certains types de méthodes comme l’analyse filmique ou conversationnelle, statistique ou cartographique qui entrent en ligne de compte dans certaines enquêtes de terrain en sont absents. Mais Ocejo ne pouvait pas tout mettre dans son manuel ! Cet ouvrage est une très bonne introduction à l’observation, la participation et la description ethnographiques. Elle intéressera professionnels et enseignants, tout en restant à la portée de jeunes étudiants, pour autant qu’ils soient anglophones. Au-delà, les amateurs d’expériences urbaines éprouveront un vrai plaisir à naviguer entre l’un et l’autre de ces « petits mondes sociaux ».

En savoir plus

Certains des ouvrages cités dans cette recension ont été traduits en français :

  • Anderson, N. 1993 [1923]. Le Hobo, trad. fr. A. Brigant, postface O. Schwartz, Paris : Nathan.
  • Wirth, L. 1980 [1928]. Le Ghetto, trad. fr. P.-J. Rojtman, avant-propos R. E. Park, Saint-Martin-d’Hères : Presses universitaires de Grenoble.
  • Young, P. 1996 [1932]. Les Pèlerins de Russian-Town, trad. fr. J. P. & M. Hierle, introduction R. E. Park, Paris : L’Harmattan.
  • Whyte, W. F. 1996 [1943]. Street Corner Society, trad. fr. S. Guth, J. Sévry, M. et J. Destrade, préface H. Peretz, Paris : La Découverte.
  • Bourgois, P. 2001 [1995]. En quête de respect. Le crack à New York, Paris : Seuil.
  • Liebow, E. 2011 [1967]. Tally’s Corner, trad. fr. et présentation C. Bense Ferreira Alves, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
  • Humphreys, L. 2007 [1970]. Le Commerce des pissotières, trad. fr. et postface H. Peretz, préface É. Fassin, Paris : La Découverte.

Notes

[1] Richard E. Ocejo est assistant professor en sociologie à la City University of New York (CUNY). Il est actuellement dans une phase de réécriture de sa thèse, fondée sur une enquête de terrain, à paraître à Princeton University Press, About Last Night : Nightlife, Conflict, and Community on the Lower East Side (2013).

[2] J. Addams, Twenty Years at Hull House, New York, Macmillan, 1910.

[3] P. Young, Les Pèlerins de Russian-Town (1932), trad. fr. J. P. & M. Hierle, introduction R. E. Park, Paris, L’Harmattan, 2006.

[4] Les comités d’éthique (institutional review boards ou IRB) existent dans toutes les universités. En sciences sociales, ils valident tous les protocoles de recherche qui impliquent des sujets humains en insistant sur la protection de l’identité des sujets.)

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Pour citer cet article :

Daniel Cefaï, « Ethnographie urbaine : un manuel », Métropolitiques, 18 janvier 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Ethnographie-urbaine-un-manuel.html
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