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Ce que le sport fait aux filles et aux garçons des cités

par Julian Devaux, le 14/10/2016
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Le sport tend à être perçu de manière positive dans les banlieues populaires, où il jouerait un rôle majeur dans l’éducation et dans l’intégration des jeunes. À rebours de ces représentations « enchantées », l’ouvrage de Carine Guérandel montre comment les politiques publiques et les dispositifs sportifs contribuent à renforcer les stéréotypes de genre et l’invisibilité des filles dans les cités.
Recensé : Carine Guérandel, Le Sport fait mâle. La fabrique des filles et des garçons dans les cités, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2016.

Les représentations de la pratique sportive des jeunes issus des banlieues populaires sont souvent positives : le sport serait l’un des vecteurs de leur intégration et de leur éducation, ou bien constituerait pour eux une voie d’ascension sociale potentielle. Incarnés par la valorisation des sportifs professionnels originaires de ces quartiers, ces discours se réfèrent toutefois le plus souvent uniquement aux garçons et passent sous silence, tout en contribuant à la produire, l’invisibilité sportive des filles.

Dans un ouvrage récent, Carine Guérandel prend le contre-pied de cette image enchantée, en montrant que la pratique sportive contribue également à accentuer les inégalités de genre et la domination masculine chez les adolescents. En analysant successivement le rôle des politiques publiques d’ « intégration par le sport », le fonctionnement du marché local des associations, les options pédagogiques mises en œuvres par les encadrants et enfin les situations d’interaction et de mixité entre adolescents au cours des activités, l’auteure révèle comment les dispositifs sportifs contribuent à la fois au moindre engagement sportif des filles de ces quartiers [1] et au renforcement des stéréotypes de genre en les normalisant et en les institutionnalisant.

L’enquête ethnographique de longue durée [2] menée par Carine Guérandel au sein d’un quartier populaire d’une métropole régionale lui a permis non seulement d’étudier de manière exhaustive différents sports (football, boxe, danse, tennis, etc.) et lieux de pratiques (clubs, associations de quartiers, dispositifs municipaux, collège), mais aussi d’observer finement les situations de mixité entre adolescents, de façon à pouvoir rendre compte avec précision de la diversité des féminités et des masculinités adolescentes qui se construisent par le biais du sport. Elle réussit ainsi à s’écarter d’une représentation homogénéïsante (et donc souvent stigmatisante) des jeunes de ces quartiers, en montrant la façon dont les engagements sportifs et les socialisations genrées s’articulent aux différentes trajectoires sociales et scolaires des adolescents.

Des politiques publiques et un marché local des associations favorables aux garçons

La première partie de l’ouvrage interroge d’emblée la cohérence des politiques publiques d’ « intégration par le sport » au prisme du genre. Mises en place dès les années 1980 dans les quartiers populaires pour faire face au « problème des banlieues » naissant, celles-ci visent à favoriser le développement du sport dans ces territoires mais produisent « involontairement » (p. 24) des inégalités entre sexes. Fondées sur le « mythe » (p. 14) du sport intégrateur, qui confère aux activités sportives des vertus socialisatrices forcément positives, ces politiques visent surtout à encadrer les garçons des cités, jugés plus violents et dangereux. Carine Guérandel révèle ainsi l’influence de catégories de pensées, différenciées selon le genre, sur les politiques publiques à destination de cette catégorie de la jeunesse : les filles, jugées plus discrètes et mieux « insérées » que les garçons, sont d’abord oubliées. Ce n’est qu’à partir des années 2000, quand elles deviennent plus visibles dans le débat public et qu’elles sont notamment présentées en « victimes » (de la violence des garçons, des contraintes culturelles et religieuses), que sont mis en place des dispositifs visant à favoriser l’activité sportive féminine.

À un second niveau d’analyse, complémentaire, l’auteure s’intéresse à l’échelle du quartier et montre que les logiques à l’œuvre au sein des associations sportives sont essentiellement favorables au développement de la pratique masculine. L’espace local de l’encadrement sportif des jeunes est d’abord un lieu de mise en concurrence entre les différentes associations pour l’obtention de subventions. Intériorisant les logiques quantitatives d’évaluation des pouvoirs publics (comme l’importance du nombre de licenciés) ainsi que les discours sur les supposées vertus du sport sur l’intégration des jeunes, celles-ci en viennent à « se disputer le marché des jeunes en difficultés » (p. 69) et donc celui de l’offre sportive à destination des garçons. Les activités sportives représentées comme spécifiquement masculines (football, karaté, taekwondo, boxe) apparaissent comme les seules légitimes au sein du quartier, tandis que le développement de la pratique féminine est moins valorisé, voire n’est pas pris au sérieux. En témoigne la création avortée d’une équipe féminine au sein du club de football local, faute d’investissements humains et financiers de la part des dirigeants de l’association, aux yeux desquels le développement de la pratique féminine ne constitue pas un enjeu suffisamment important.

Une mixité impossible ?

Le point fort de l’ouvrage réside dans une analyse fine des points de vue et des expériences sociales des adolescents. L’auteure montre que les engagements sportifs adolescents sont avant tout genrés et renforcés par un effet de quartier, les garçons et les filles préférant s’investir dans des activités dans lesquelles règne un fort entre-soi homosexué. La pratique de la danse hip-hop constitue ainsi autant un moyen de construire un espace proprement féminin au sein du quartier – dans le cadre duquel les adolescentes apprennent à mettre en scène un corps actif et esthétisé – que de se soustraire au contrôle et aux regards masculins (Clair 2008).

Dans le même temps, l’étude des socialisations sportives permet à Carine Guérandel de rendre compte de la diversité des féminités et des masculinités en présence. La pratique du football en association participe à cet égard de la « dissonance culturelle » (Lahire 2006) des garçons les plus « établis » du quartier : si elle constitue un cadre de l’apprentissage de dispositions corporelles et de valeurs associées à une virilité populaire hégémonique, elle favorise dans le même temps, au travers du souci de l’apparence et du respect des règles qu’elle suppose, l’intériorisation d’une masculinité plus « cultivée » (p. 121) [3], qui les éloigne de la frange la plus marginalisée des jeunes du quartier. Plus encore, Carine Guérandel s’attache à mettre en exergue les logiques de domination qui structurent les pratiques sportives adolescentes, non seulement celles exercées par les garçons sur les filles en contexte de mixité, mais aussi celles intra-genre, en révélant les formes de rejet dont font l’objet certains garçons, jugés peu performants sportivement et ne convenant pas aux « codes de la virilité ». Loin de dresser un tableau noir des effets du sport sur les socialisations genrées, l’auteure n’oublie toutefois pas de souligner que certains dispositifs encouragent les situations de mixité sexuée. C’est par exemple le cas des stages sportifs organisés par la municipalité à l’extérieur du quartier qui, en permettant d’échapper aux règles et au contrôle qui y règnent, favorisent une redéfinition des normes et des relations entre filles et garçons et donc un rapprochement des groupes de sexe.

Les limites d’une analyse centrée sur l’absence de mixité sexuée

Ouvrage foisonnant, Le Sport fait mâle représente sans nul doute un apport majeur à l’analyse des liens entre pratiques sportives et socialisations genrées à l’adolescence. Il comporte toutefois plusieurs limites, en partie liées à une analyse trop centrée sur l’absence de mixité sexuée à l’adolescence.

La première de ces limites tient, nous semble-t-il, au fait que l’auteure s’interroge trop peu sur le rôle des stratégies éducatives parentales dans les (dés)engagements sportifs adolescents. Si elle analyse très précisément le poids des politiques publiques ainsi que celui du fonctionnement des associations locales dans la (re)production des inégalités de genre, elle semble sous-estimer l’influence des pratiques éducatives parentales, différenciées selon le genre, sur les dispositions des adolescents à s’engager dans des activités sportives. Christine Mennesson a pourtant mis en évidence le rôle crucial joué par la socialisation parentale dans la division sexuée des pratiques sportives durant l’enfance (Mennesson 2011). Dans certains milieux sociaux et culturels, le sport féminin peut faire l’objet de nombreux stéréotypes, liés à des représentations traditionnelles du corps et des rôles féminins, à l’inverse du sport masculin, qui y est plus fortement encouragé, voire considéré comme le moteur d’une ascension sociale [4].

De la même manière, l’auteure a systématiquement tendance à envisager le défaut de mixité sexuée dans les activités sportives comme un « problème », négligeant ainsi le fait que cette séparation des sexes est, dans une certaine mesure, constitutive de la socialisation adolescente, voire une étape nécessaire de la construction de soi à cet âge (Moulin 2004). Prise dans son élan, focalisée sur les inégalités de genre et les défauts de mixité sexuée au cours des activités sportives, Carine Guérandel en vient à formuler une critique qui nous semble trop radicale des « supposés » bienfaits du sport sur l’éducation des jeunes, négligeant sans doute le rôle essentiel joué par le sport dans la socialisation au cours de cet âge de la vie, en particulier dans l’apprentissage des rôles et dans l’intériorisation des règles de la part des individus (Mead 2006), ou encore les effets bénéfiques de ces formes d’encadrement sportifs pour une partie de ces jeunes des cités.

Bibliographie

  • Clair, Isabelle. 2008. Les Jeunes et l’amour dans les cités, Paris : Armand Colin.
  • Lahire, Bernard. 2006. La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris : La Découverte.
  • Mead, George Herbert. 2006. L’Esprit, le soi et la société, Paris : Presses universitaires de France.
  • Mennesson, Christine. 2011. « Socialisation familiale et investissement des filles et des garçons dans les pratiques culturelles et sportives associatives », Réseaux, n° 168‑169, p. 87‑110.
  • Moulin, Caroline. 2005. Féminités adolescentes : itinéraires personnels et fabrication des identités sexuées, Rennes : Presses universitaires de Rennes.

Notes

[1] Les filles des ZEP (zones d’éducation prioritaires) sont deux fois moins nombreuses que les garçons à pratiquer une activité sportive, et présentent des taux de participation inférieurs aux moyennes nationales (p. 15).

[2] Associant différents matériaux (questionnaires, observations participantes en situations sportives et entretiens avec les adolescents et les encadrants) récoltés durant plus de trois ans.

[3] Il s’agit ici d’une masculinité dont les pratiques et les préoccupations (travail d’esthétisation du corps, respect des règles institutionnelles, distance à la « culture de rue »), se rapprochent de celles des jeunes des classes moyennes.

[4] C’est ce que montre très bien le documentaire « Le terrain » de Xabi Mola (2014) au sujet des jeunes footballeurs d’un club situé à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Le réalisateur y montre notamment les attentes et les espoirs placés – autant par les jeunes garçons que par leurs parents – dans la pratique du football.

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Pour citer cet article :

Julian Devaux, « Ce que le sport fait aux filles et aux garçons des cités », Métropolitiques, 14 octobre 2016. URL : http://www.metropolitiques.eu/Ce-que-le-sport-fait-aux-filles-et.html
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