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L’importance du quartier à Chicago et ailleurs

par Eliza Benites-Gambirazio, le 21/02/2014

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Remarqué, le dernier ouvrage de Robert Sampson montre les effets durables des dynamiques sociales internes aux quartiers sur la vulnérabilité de leurs habitants et la reproduction de ces dynamiques dans le temps. Il préconise d’agir en priorité sur l’organisation de la vie sociale à l’échelle des quartiers en difficulté.
Recensé : Robert Sampson, Great American City : Chicago and the Enduring Neighborhood Effect, Chicago, University of Chicago Press, 2012, 552 p.

Paru en 2012, l’ouvrage de Robert Sampson est instantanément devenu un incontournable de la sociologie américaine pour qui s’intéresse aux inégalités et à la ségrégation socio-spatiale. En témoignent notamment un numéro spécial de City and Community sur l’ouvrage (City and Community 2013) et la discussion organisée par l’American Sociological Association à New York [1]. Great American City signe l’aboutissement de plus de dix années de travaux menés sur les inégalités sociales, la criminalité et l’engagement civique dans les quartiers de Chicago [2].

Le livre s’inscrit dans la tradition des études sur la criminalité menées par l’École de Chicago et des recherches plus récentes sur les formes et les conséquences de la ségrégation socio-spatiale sur l’égalité des chances (Wilson 1987 ; Massey et Denton 1993), et sur l’importance de l’environnement social du quartier pour l’accès à l’emploi (Mayer 1996 ; Wilson 1996 ; Sharkey 2013) et les aspirations professionnelles (MacLeod 1995 ; Edin et Kefalas 2005).

Le grand succès de l’ouvrage aux États-Unis tient aussi bien à l’unité d’analyse choisie – le quartier [3] – qu’à la richesse des méthodes et des données exploitées par Sampson. Fort d’une approche longitudinale, celui-ci utilise et recoupe des statistiques locales sur l’ensemble de la ville de Chicago, avec des questionnaires et des observations participantes. Il démontre par ailleurs la force d’inertie exercée par le quartier sur le changement social. Si certains quartiers sont vulnérables, ce n’est pas exclusivement lié au niveau socio-économique de leurs habitants, mais à leurs dynamiques internes – absence d’engagement civique, faible efficacité collective, forte criminalité, faible stabilité résidentielle – qui, malgré les mobilités résidentielles, demeurent stables dans le temps.

Cette approche a des conséquences politiques importantes : ses résultats conduisent, en effet, Sampson à préconiser des interventions à l’échelle du quartier pour renforcer l’efficacité collective et remédier à l’absence de services publics, comme un réseau de prévention et de dépistage du sida, ou des actions menées par des éducateurs et une police de proximité (community policing [4]).

De la désorganisation sociale à l’efficacité collective

Dans les années 1920, l’augmentation de la violence urbaine et le phénomène des ghettos, corrélés à un intérêt croissant pour l’étude des causes de la criminalité, amènent les chercheurs américains de l’École de Chicago à théoriser sur les conditions d’émergence de la délinquance et du désordre social [5]. La théorie de la désorganisation sociale avance que certains groupes de pairs – de jeunes généralement – produisent un système de valeurs en rupture avec les normes sociales véhiculées par la société, et que l’absence de contrôle et de pression sociale des institutions présentes dans la communauté (famille, églises, écoles, regroupements politiques, etc.) sur les individus les pousse à adopter des comportements délinquants tels que le vandalisme, les agressions ou la vente de drogue (Thomas et Znaniecki 1918 ; Sutherland 1924 ; Park et Burgess 1925 ; Shaw et McKay 1942).

Si la notion d’efficacité collective développée par Sampson s’appuie sur cette théorie, elle la complexifie et l’opérationnalise en y apportant deux éléments : la cohésion sociale et le contrôle social informel. La cohésion sociale est mesurée par le niveau d’adhésion des enquêtés à cinq propositions sur la solidarité, la cohésion, la confiance, l’entente et les valeurs communes entre les habitants du même quartier, tandis que le contrôle social informel se réfère à la potentialité d’intervention des habitants du quartier face à cinq cas de figure : ceux-ci concernent des enfants qui ne vont pas à l’école et traînent dans le quartier, l’inscription de graffitis sur les murs d’un bâtiment, le manque de respect à un adulte, une bagarre entre jeunes et les menaces de fermeture d’une caserne de pompiers.

Sampson postule que, au même titre que le niveau socio-économique des individus façonne leur bien-être, le degré d’efficacité collective présent dans un quartier – négativement corrélé à la concentration des désavantages sociaux, de l’immigration et l’instabilité résidentielle – influence les conditions de vie de ses habitants. Les résultats des enquêtes menées démontrent que les quartiers ayant un faible degré d’efficacité collective connaissent un fort taux de criminalité et un faible niveau de bien-être. Entre 1995 et 2002, les quartiers ayant connu un regain d’efficacité collective ont connu une réduction des problèmes sociaux et des homicides.

Les flux résidentiels et la stabilité des quartiers : « qui se ressemble s’assemble »

Sampson part d’un constat sur la relative stabilité de la pauvreté dans certains quartiers. Si, marginalement, quelques quartiers ont bénéficié de politiques d’investissement public et ont connu des phénomènes de gentrification, la majorité des quartiers pauvres de 1970 demeurent pauvres dans les années 1990. Pour étudier l’impact des flux résidentiels entre quartiers sur les inégalités socio-urbaines, l’auteur s’appuie sur les flux de mobilités résidentielles entrants et sortants des quartiers de Chicago. Seuls quelques quartiers connaissent un très fort taux d’attractivité ou de répulsion. La plupart ont des taux d’entrées et de sorties équivalents. Il existe une homophilie résidentielle : les quartiers similaires en termes de conditions sociales (taux de pauvreté, composition sociale et ethnique) connaissent un fort taux d’échanges résidentiels et les structures locales comme les associations renforcent d’autant plus la mobilité réciproque (« communautés cohésives »). Sampson observe, d’ailleurs, que les flux ne franchissent pas « la barrière du désordre social » : il existe des flux résidentiels denses entre les quartiers ayant un très fort taux de désordre social, très peu avec les autres, et inversement. Les résultats des enquêtes soulignent, par ailleurs, que les décisions de mobilité des minorités ethniques quittant les quartiers centraux de Chicago pour s’installer en périphérie ne sont pas tant influencées par un changement de situation économique ou familiale que par la « perception du désordre social dans le quartier » (p. 298). Plus généralement, la mobilité sociale ascendante est très peu répandue et l’immobilité résidentielle (ou la mobilité dans des quartiers à taux de pauvreté similaires) est forte pour les familles pauvres et d’autant plus pour les populations noires et latinos.

Les réseaux d’élites locales

L’ouvrage interroge les liens entre les leaders ou élites institutionnelles à l’intérieur et à l’extérieur des communautés et leur influence sur les problèmes sociaux du quartier. S’appuyant sur 2 800 entretiens avec des leaders et des experts dans plusieurs domaines (droit, politique, éducation, économie, religion et associations de quartiers) interrogés en 1995 puis en 2002, Sampson étudie la structure et la stabilité des réseaux élitaires (relations entre les différentes élites locales, densité des liens et centralité différenciée des quartiers dans la structure globale des liens) en fonction de la composition sociale et ethnique du quartier, de l’efficacité collective et du tissu organisationnel. Les élites locales et éducatives représentent 25 % de l’échantillon, celles du droit, de la religion et de l’économie représentent entre 12 et 17 % de l’échantillon, et les politiques seulement 6 %. Les plus connectés institutionnellement entre eux sont les leaders d’organisations locales et les hommes politiques, ces derniers étant connectés aux leaders religieux. Les leaders religieux sont, quant à eux, très intégrés parmi les autres élites et ont de l’influence politique. Les résultats de l’enquête démontrent que la structure des réseaux d’élites, stable dans le temps, varie d’une communauté à l’autre. Les communautés connaissant une forte cohésion des élites tendent à avoir une plus grande efficacité collective. La différence dans la structure des réseaux ne peut être expliquée entièrement par la composition socio-économique et ethnique de la population. La densité des réseaux d’élites explique en partie le bien-être des communautés. Les flux résidentiels entre quartiers sont, par ailleurs, étroitement liés aux liens existant entre les élites de ces quartiers.

Quelques critiques

Le livre est au premier abord très abrupt pour les lecteurs habituels de la sociologie française peu familiers des études de « stratification » américaines, dont l’objectif principal consiste à éclairer les mécanismes de mobilité sociale ascendante. On peut reprocher à cette approche son orientation très instrumentale et normative : les quartiers aux réseaux d’élites denses, où le contrôle et l’ordre social sont plus forts, disposent d’une efficacité collective plus importante, permettant une amélioration du bien-être.

La discussion sur la notion de quartier est très peu présente et on regrettera que l’auteur ne mentionne pas la difficulté du recoupement statistique entre quartiers formels et lieux de vie qui font sens pour ses résidents (pâtés de maisons, halls d’immeuble, etc.). De plus, Sampson utilise les variables traditionnelles des enquêtes quantitatives américaines, qui réduisent les variables sociales au revenu médian et à la composition ethnique des quartiers.

Si Chamboredon et Lemaire (1970) ont posé les premiers jalons des enquêtes sociologiques sur les impacts de la morphologie des quartiers sur les dynamiques de stratification sociale et notamment la perception et la constitution des groupes sociaux, Great American City se rapproche plus aisément du Ghetto français, dans lequel Maurin (2004) soutient que la réalité des quartiers français ne se caractérise pas par une séparation inclus/exclus, mais par un phénomène d’évitement des groupes sociaux immédiatement inférieurs sur l’échelle sociale. Si Maurin voit la « qualité du voisinage » comme une variable déterminante pour l’accès à des positions dominantes (les classes supérieures étant mieux loties dans leurs interactions sociales que les couches populaires), Sampson va beaucoup plus loin dans son analyse : les indicateurs sociaux sont fortement influencés par les dynamiques structurelles et collectives qui s’imposent au sein de l’espace du quartier. L’aspect novateur du travail de Sampson ne repose pas tant sur ses préoccupations théoriques que sur sa capacité à rendre opérationnels des concepts en proposant une mesure systématique des effets de mécanismes socio-structurels sur le bien-être, la qualité de vie et la persistance des inégalités sociales.

Bibliographie

  • Chamboredon, Jean-Claude et Lemaire, Madeleine. 1970. « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de sociologie, vol. 11, n° 1, p. 3‑33.
  • City and Community. 2013. « Symposium on Robert J. Sampson’s Great American City : Chicago and the Enduring Neighborhood Effect », vol. 12, p. 1‑31.
  • Edin, Kathryn et Kefalas, Maria. 2005. Promises I Can Keep : Why Poor Women Put Motherhood Before Marriage, Berkeley : University of California Press.
  • MacLeod, Jay. 1995. Ain’t No Makin’ It : Aspirations and Attainment in a Low-Income Neighborhood, Boulder : Westview Press.
  • Massey, Douglas et Denton, Nancy. 1993. American Apartheid : Segregation and the Making of the Underclass, Cambridge (Massachusetts) : Harvard University Press.
  • Maurin, Éric. 2004. Le Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris : Seuil.
  • Mayer, Susan. 1996. What Money Can’t Buy : Family Income and Children’s Life Chances, Cambridge : Harvard University Press.
  • Park, Robert et Burgess, Ernest. 1925. The City : Suggestions for Investigation of Human Behavior in the Urban Environment, Chicago : University of Chicago Press.
  • Sharkey, Patrick. 2013. Stuck in Place : Urban Neighborhoods and the End of Progress Toward Racial Equality, Chicago : University of Chicago Press.
  • Shaw, Clifford et McKay, Henry. 1942. Juvenile Delinquency in Urban Areas, Chicago : University of Chicago Press.
  • Sutherland, Edwin. 1924. Principles of Criminology, Chicago : University of Chicago Press.
  • Thomas, William Isaac et Znaniecki, Florian. 1918. The Polish Peasant in Europe and America, Chicago : University of Chicago Press.
  • Wilson, William Julius. 1987. The Truly Disadvantaged. The Inner City, the Underclass, and Public Policy, Chicago : University of Chicago Press.
  • Wilson, William Julius. 1996. When Work Disappears : The World of the New Urban Poor, New York : Vintage.

En savoir plus

Notes

[1] « Author meets critics, Great American City », congrès annuel de l’American Sociological Association, New York, 11 août 2013.

[2] Données collectées depuis les années 1990 dans le cadre du PHDCN (Project on Human Development in Chicago Neighborhoods – Projet sur le développement humain dans les quartiers de Chicago).

[3] Le quartier est considéré comme une unité d’analyse au même titre que l’individu car l’hypothèse centrale est que le quartier structure les modes de pensées, les relations sociales, le bien-être et que « l’inégalité entre quartiers » est au cœur des processus de stratification sociale à l’américaine.

[4] Les traductions des citations ont été effectuées par l’auteur de la recension.

[5] Les quartiers connaissant un « désordre social » sont ceux avec d’importants problèmes sociaux et des taux de criminalité et de déviance élevés.

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Pour citer cet article :

Eliza Benites-Gambirazio, « L’importance du quartier à Chicago et ailleurs », Métropolitiques, 21 février 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/L-importance-du-quartier-a-Chicago.html
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