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La « banlieue » des journalistes : les dessous d’un lieu commun

par Julie Sedel, le 30/05/2014

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« La banlieue » : peu de termes véhiculent une image aussi nette et aussi constante. Des tours et des barres de logements sociaux, des jeunes hommes « issus de l’immigration » désœuvrés, de la violence… Pourquoi cette représentation stéréotypée et stigmatisante d’une réalité pourtant fort diverse a-t-elle la peau si dure ? Au terme d’une enquête à la rédaction du JT de France 2, Jérôme Berthaut avance un certain nombre d’explications. Revue critique par Julie Sedel, auteure de Les Médias et la Banlieue.
Recensé : Jérôme Berthaut, La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, Marseille, Agone, 2013, 430 p.

Dans La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, Jérôme Berthaut part du paradoxe suivant : alors que les étudiants en journalisme et ceux des instituts d’études politiques présentent une inclination politique « à gauche », et malgré les campagnes de sensibilisation des pouvoirs publics sur les discriminations, se perpétuent des « traitements médiatiques aux formats considérés comme “réducteurs” ou même “réactionnaires” par les militants ou les habitants des quartiers concernés » (p. 12).

L’auteur avance que le traitement journalistique des sujets « banlieues » s’ancre dans des routines si puissantes qu’elles permettent aux acteurs de faire l’économie d’une réflexion sur le sens de leurs actes. En effet, « les catégories de classement ethniques ou stigmatisantes qui font irruption au sein des rédactions […] ont une utilité sociale pratique en réduisant, pour les journalistes, l’imprévisibilité du travail » (p. 125). Elles permettent de tenir ensemble plusieurs contraintes (contraintes de temps, contraintes économiques, contraintes éditoriales) en proposant des « raccourcis cognitifs accessibles aux reporters » (p. 125). Jérôme Berthaut propose ainsi de saisir, par l’observation ethnographique de la rédaction du journal télévisé de France 2, le « sens pratique journalistique », c’est-à-dire « l’inscription dans la pratique journalistique, des façons routinières de traiter des “banlieues” ou de “l’immigration” » (p. 11).

Le traitement des sujets « banlieues » : poids des normes professionnelles et des logiques de carrière

La thèse centrale du livre de Jérôme Berthaut consiste à souligner que les visions caricaturales des « banlieues » s’expliquent en grande partie par le poids de normes et de routines professionnelles renforcées par l’organisation hiérarchique du travail, les modes de recrutement et des logiques de carrière.

En effet, « pour les nouveaux entrants, la “banlieue” fait sens en ce qu’elle désigne tout à la fois une variété possible de “sujets”, d’“angles”, de pratiques et de modèles d’accomplissement à reproduire (“si l’on veut un jour réussir dans le métier”) » (p. 94). L’auteur analyse, à travers ces sujets « banlieues », la façon dont les nouveaux entrants intériorisent les normes professionnelles et les attentes de la hiérarchie. Parallèlement, il montre à travers des cas de désajustement et, à l’inverse, de mise en conformité, la façon dont ces normes travaillent l’espace de la rédaction.

L’observation des conférences de rédaction éclaire la façon dont ce « sens commun » sur les « banlieues » se construit collectivement : loin d’être des espaces « démocratiques », ces conférences, qui réunissent essentiellement les chefs de services, constituent plutôt une « bourse d’échange asymétrique des sujets possibles ». L’auteur les analyse comme le lieu d’une « affirmation du pouvoir des responsables » (p. 101). L’impression d’un « entre-soi » qui se dégage des observations tient au fait que ces responsables sont eux-mêmes les produits de « logiques de recrutement, de promotion ou de relégation qui prévalent à chaque changement de direction » (p. 100). Par ailleurs, le fait que les professionnels placés aux postes d’encadrement se trouvent « en accord avec les nouvelles priorités éditoriales » (p. 100) permet de comprendre l’absence de débats autour du journalisme télévisé en « banlieues ».

« La banlieue » au cœur des métamorphoses du journalisme audiovisuel

Pour Jérôme Berthaut, le traitement des « banlieues » agit comme un révélateur de l’importation des normes de l’audiovisuel privé dans l’audiovisuel public. La venue de nouveaux chefs, transfuges de TF1, durant la décennie 1992‑2003 (p. 31), s’est traduite par la promotion de critères d’excellence – l’injonction à « être les premiers », la capacité à entretenir de bonnes relations avec des sources stratégiques (la police et la justice) – qui ont eu « des effets durables sur l’homogénéisation des habitus professionnels » dans la mesure où ils ont subsisté après le départ de leurs promoteurs (p. 60).

Les changements éditoriaux, cristallisés dans la montée en puissance des « faits divers », s’expriment à travers la constitution, en 2001, d’une équipe informelle de quatre journalistes amenés à traiter régulièrement des « banlieues » que Jérôme Berthaut se propose d’étudier. Ici, il aurait été pertinent de comparer ces journalistes à leurs confrères d’autres rédactions (Sedel 2013 ; Macé et Peralva 2002 ; Champagne 1991). Jérôme Berthaut observe également la mise en place d’un nouveau « dispositif », reposant sur le recrutement de « fixeurs » jouant le rôle d’intermédiaires entre les « banlieues » et la rédaction – sans tomber dans le piège de son évaluation. Embauchés pour leur capital social, constitué souvent dans l’enfance ou l’adolescence en « banlieue », ces auxiliaires journalistiques cristallisent la perte d’autonomie des reporters dans le processus de production (p. 183). Ces derniers endossent en effet, du coup, le rôle de superviseur de ce nouveau personnel assigné à l’organisation du « terrain ». L’auteur porte un regard critique sur ces intermédiaires : loin d’imposer leurs propres visions des « banlieues », ils sélectionnent plutôt des interlocuteurs qui répondent aux attentes des rédacteurs en chef et contribuent ainsi à reproduire les « stéréotypes ». Ainsi, souligne Jérôme Berthaut, si leur recours « limite l’imprévisibilité, il renforce l’effet de clôture sociale ».

L’apport et les limites de l’enquête ethnographique

Le livre de Jérôme Berthaut montre que les recherches menées à partir des années 1980 sur le traitement journalistique du problème social « des banlieues », bien que nombreuses, n’épuisent pas le sujet. La lecture du livre vient d’abord en confirmer les résultats (sans toujours citer ces travaux) : montée en puissance des services « faits divers », poids des sources policières dans la construction de l’information et importation de leurs schèmes de perception dans les rédactions, emprise d’un journalisme généraliste et polyvalent sur un journalisme expert ou spécialisé, typification des « banlieues » par des procédures de mise en scène, valorisation du « terrain » et d’une parole « authentique » d’habitant plutôt que des acteurs institutionnels, poids des rédacteurs en chef dans la définition des cadrages, rapports inégaux entre les journalistes et leurs interlocuteurs dans les quartiers populaires.

L’enquête ethnographique, qui constitue la véritable originalité de cette recherche, s’appuie principalement sur trois stages d’observation, de deux semaines chacun, au sein de la rédaction du 20 heures, en mars 2003, décembre 2006 et janvier 2007, ainsi que sur trente entretiens. Importée des États-Unis, en France, dans les années 1970, cette méthode a déjà donné lieu à deux recherches sur la rédaction du JT de France 2 (Joinet 2000 ; Siracusa 2001). L’usage que l’auteur en fait présente, cependant, des limites. On regrette d’abord l’absence d’une réflexion méthodologique sur les conditions de production des résultats : comment le sociologue a-t-il défini sa place au sein de ce milieu et comment a-t-il été perçu par ses enquêtés ? On peut également se demander dans quelle mesure ce choix méthodologique ne surdétermine pas ses résultats : on sait, en effet, que les journalistes se contentent souvent de relayer des catégories produites en dehors des rédactions, qu’ils retraduisent en fonction de leurs logiques propres (Sedel 2013). Enfin, on regrette que l’auteur ne définisse pas sociologiquement les catégories qu’il emploie – singulièrement celle de « banlieue ».

Ces remarques mises à part, le livre de Jérôme Berthaut offre un matériau riche et une analyse fine du traitement journalistique des ces espaces urbains. L’observation de ce collectif de travail sous l’angle des interactions, du rapport aux normes professionnelles, au rôle, à la carrière, aux formes de rétributions, aux chaînes de commandements, ainsi qu’à la « réalité » sociale, permet ainsi de mieux comprendre les logiques de production de l’information télévisée en direction des groupes dominés. Afin de rompre avec la logique du cas exemplaire, elle invite à se confronter à d’autres terrains d’enquête – ce que Jérôme Berthaut a fait dans sa thèse, à travers La Dépêche du Midi.

Bibliographie

  • Champagne, Patrick. 1991. « La construction médiatique des malaises sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 90, p. 64‑76.
  • Joinet, Béatrice. 2000. « Le “plateau” et le “terrain” », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 131-132, p. 86‑91.
  • Macé, Éric et Peralva, Angelina. 2002. Médias et violences urbaines. Débats politiques et construction journalistique, Paris : La Documentation française/Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI).
  • Sedel, Julie. 2013 [2009]. Les Médias et la Banlieue, Paris/Lormont : Institut national de l’audiovisuel (INA)/Le Bord de l’Eau.
  • Siracusa, Jacques. 2001. Le JT, machine à écrire. Sociologie du travail des reporters à la télévision, Bruxelles/Paris : De Boeck Université/INA.

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Pour citer cet article :

Julie Sedel, « La « banlieue » des journalistes : les dessous d’un lieu commun », Métropolitiques, 30 mai 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/La-banlieue-des-journalistes-les.html
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