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Ville recyclable, ville jetable ? Un siècle de déchets urbains à Naples

par Sabine Bognon, le 22/02/2018

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Inspirés de l’étude des écosystèmes vivants, les travaux sur le métabolisme urbain cherchent à rompre avec le processus linéaire – extraire, produire, jeter – de la consommation des ressources : il s’agit de réduire les quantités de matières et d’énergie utilisées et la production de déchets, afin de ménager les ressources naturelles. Roberto D’Arienzo examine le cas de Naples à l’aide de cette notion.
Recensé : Roberto D’Arienzo, Métabolismes urbains. De l’hygiénisme à la ville durable, Naples, 1884‑2004, Genève, MētisPresses, 2017, 336 p.

Avec Métabolismes urbains, Roberto D’Arienzo publie les résultats de la thèse qu’il a soutenue en 2015. Entre l’avènement de l’hygiénisme (en 1884, pour éradiquer une épidémie de choléra) et l’essor du recyclage urbain (en 2004, avec l’adoption d’un plan « zéro hectare » [1] visant le « recyclage » de la ville sur elle-même), l’auteur retrace 120 ans de l’histoire des déchets napolitains. Un point d’entrée de l’ouvrage est la crise des déchets survenue en Italie du Sud, internationalement médiatisée à son apogée en 2007.

Sans mobiliser le cadre conceptuel des transitions socio-écologiques (Fischer-Kowalski et Rotmans 2009), l’auteur restitue la trajectoire sociale et écologique des rapports entre un espace urbain – ses usagers, ses artefacts matériels, ses fonctions – et son environnement, en observant les rejets matériels qu’il produit. Il met au jour, sans l’expliciter en ces termes, les fondements d’une économie circulaire de la production et de la gestion des déchets urbains. Cette économie est elle-même fondée sur le développement de relations de proximité entre les acteurs de ces secteurs, et entre les différents territoires que leurs actions affectent (Bahers et al. 2017). Ces relations de proximité doivent se comprendre sur des temporalités longues, en tenant compte de l’évolution des modes de vie (Dittmar et Tastevin 2016) et en tenant compte des orientations de l’urbanisme.

L’auteur aborde ainsi la matérialité des espaces urbains selon une perspective historique, et pose un regard intéressant sur la transition socio-écologique dont les débats politiques récents se font l’écho. L’ouvrage, pluridisciplinaire, associe à l’architecture et au génie urbain des éléments d’histoire, de philosophie, d’anthropologie et d’économie sociale, comme en témoigne la bibliographie.

De la crise des déchets à l’analyse du métabolisme des restes urbains


Les origines de la crise des déchets ont déjà été attribuées à la fatalité ou au résultat d’une défaillance de l’action publique face aux impératifs de la Camorra (Giuliani 2009). En la resituant dans le temps long de l’histoire urbaine, l’auteur expose ses fondements socio-écologiques. L’ouvrage étudie la production et la gestion des déchets à Naples entre 1884 et 2004 à partir de la notion de métabolisme urbain, qui permet d’examiner les relations entre le site urbain, la société et son environnement matériel. L’analyse des flux de matières qui entrent et sortent de la ville définit ce métabolisme. Naples, comme tout autre site urbain, est doté d’un stock matériel initial insuffisant pour la pérennité de l’établissement humain. Pour pallier cela, ce territoire prélève et importe des matières de la biosphère ou d’autres territoires, de même qu’il rejette et exporte ces matières (ou d’autres) vers des espaces tiers (Barles 2007). En résulte donc un fonctionnement par cycles plus ou moins bouclés, selon que les flux entrants sont recyclés à l’intérieur du système urbain ou, au contraire, exportés (voir figure 1).

Figure 1. Schématisation du métabolisme d’un système urbain

Source : Sabine Bognon, 2018.

Les déchets constituent une part du métabolisme urbain (ou territorial, lorsqu’il est traité à des échelles plus vastes), dont l’analyse repose sur deux types de méthodes, parfois conjuguées : celles qui étudient les quantités de matière mises en jeu (bilans de matières, bilans de substances, etc.) et celles qui examinent le système d’acteurs et la gouvernance qui permet le fonctionnement métabolique d’un espace. Roberto D’Arienzo examine les mutations de certains usages et fonctions de la ville en explicitant les jeux d’acteurs à l’origine de ces transformations, à partir du cas de la gestion urbaine des déchets.

Pour caractériser le métabolisme napolitain, l’auteur dissocie deux grandes catégories de déchets : d’une part, les « restes urbains » issus de la consommation de biens matériels par les citadins (les déchets ménagers et assimilés en quelque sorte) ; de l’autre, les restes de l’aménagement de l’espace (les friches urbaines et industrielles), qui concernent le temps long de l’évolution morphologique et fonctionnelle de la ville et de son agglomération. Cette double acception des déchets structure la suite de l’analyse.

L’essor d’un métabolisme linéaire


Dans la première partie (de la fin du XIXe siècle à la fin de la période fasciste), la démonstration s’articule autour de deux points. D’une part, le métabolisme napolitain devient progressivement linéaire (Barles 2007), c’est-à-dire que la quantité de flux entrants et sortants est accrue, tandis que le recyclage est amoindri. D’autre part, l’urbanisme devient hygiéniste et rationaliste, ce qui conduit à mettre en réseau un grand nombre de flux, y compris les flux de déchets.

Ainsi, comme Paris pendant cette période (Barles 2005), Naples engage alors une « métamorphose du superflu » (p. 51) : une grande variété des métiers de récupération et de transformation des restes urbains en témoigne. Dans les décennies suivantes, l’urbanisme entre dans une phase d’hygiénisme moral et réglementaire, avec l’adoption de techniques nouvelles d’élimination et la modernisation des services municipaux de traitement des déchets. L’auteur décrit ainsi l’apparition de l’urbanisme comme pratique et comme technique : la ville est vue comme un corps qu’il faut maintenir sain ; les politiques publiques prônent le desserrement et la fluidification des trafics. Alors que progressent l’industrialisation (port marchand et ses dépendances logistiques, industries agro-alimentaires et pharmaceutiques) et la déprise agricole intra-urbaines, des documents de planification sont rédigés pour accompagner l’« adaptation de la ville ancienne aux exigences contemporaines » (p. 87). Même si les guerres mondiales impliquent une certaine sobriété matérielle et des économies sur le plan foncier et immobilier, la période fasciste renforce deux tendances complémentaires. D’une part, le traitement des déchets devient un service technique à part entière, est mis en réseau et ainsi rendu invisible dans le paysage urbain. D’autre part, l’extension et la croissance urbaines sont marquées et associées à la valorisation fonctionnelle des espaces agricoles restants comme « potagers de guerre » (p. 158). Dans l’ensemble, cette première période confirme l’amorce d’une linéarisation du métabolisme napolitain : les relations matérielles entre la ville (son site géographique, sa population, ses institutions) et son environnement plus large suivent un circuit ouvert et linéaire (entrée–utilisation–sortie), et sont de moins en moins « bouclées » (diminution du recyclage).

Des biens et un urbanisme jetables


Des années 1960 aux années 1990, la linéarisation du métabolisme s’accentue. Le système urbain napolitain engendre des pertes de matière croissantes : la production de déchets est toujours plus importante, sans que le recyclage ne parvienne à atténuer ces pertes. L’auteur parle même d’une « dilapidation » des ressources spatiales au regard de la production de déchets de l’urbanisme. Comme ailleurs, la mondialisation de l’économie et les facilités accrues d’approvisionnement transforment le métabolisme : la société de consommation se libère du poids des choses pérennes au profit de la commodité des biens jetables (Chessel 2012). Naples doit aussi absorber une croissance démographique conséquente. Dans les années d’après-guerre, les retards pris par la planification créent un vide réglementaire et laissent place à l’abusivismo, c’est-à-dire le détournement illégal de la planification. L’urbanisation avance donc sans tenir compte des capacités matérielles du territoire : le mitage des espaces agricoles défait l’économie primaire, la trame viaire congestionne le centre-ville, les nouvelles constructions sont vulnérables. Le plan d’urbanisme communal adopté en 1972 a peu de prise sur les difficultés sociales et économiques provoquées par le déclin des zones industrielles intra-urbaines et portuaires ; les friches foncières et la vacance immobilière se multiplient, et le recours à la démolition massive produit d’importantes quantités de restes.

Du recyclage des déchets au recyclage urbain


Dans les années 1990, deux mesures emblématiques font écho aux premières dispositions internationales relatives au développement durable : les prémices de la crise des déchets provoquent la poursuite de mises en décharges (autorisées ou non) des ordures, et les pouvoirs publics réagissent. Anticipant une loi nationale de 1997 et la directive européenne de 2008 [2], la réglementation de 1993 vise, un an avant « le début officiel de la crise des ordures » (p. 245), la collecte séparée et la valorisation différenciée des déchets ménagers. L’auteur estime que ces mesures sont une clé de compréhension du dénouement de la crise. En allant plus loin que cette réglementation et en suivant les promesses électorales de l’équipe municipale élue après la crise, Naples s’est engagée depuis 2011 dans une démarche « zéro déchet » [3] à échéance 2020 (Berlingen 2014). De même, l’essor du développement durable affecte la gestion des restes de l’urbanisme : un document de planification de 1994 prévoyait déjà des objectifs de « récupération du territoire », considérant les espaces libres comme des « ressources latentes » (p. 254) et les espaces désindustrialisés comme des lieux potentiels de renouvellement urbain. En 2004, un nouveau document d’urbanisme préconisait la densification et le « recyclage urbain » (p. 258), instaurant, à l’image de la démarche zéro déchet, une politique zéro hectare. Cette écologisation de la gestion des restes de l’urbanisme conduit aussi, en 2010, à la formation d’un consortium de renouvellement urbain inspiré par ces principes et par l’éco‑design architectural : les projets emblématiques de cette démarche sont relatés en détail par l’auteur. D’Arienzo démontre que c’est par l’organisation de l’espace – et in fine par l’urbanisme – que se façonne le fonctionnement quotidien d’une ville.

Vers une nouvelle transition socio-écologique du métabolisme napolitain ?


Pour la période la plus contemporaine, l’ouvrage passe sous silence une partie des controverses liées à l’acceptabilité et aux conséquences d’un renouvellement de la gouvernance du métabolisme napolitain. On le regrette d’autant plus que ces débats sont régulièrement mentionnés pour les périodes passées. Par exemple, en évoquant l’urbanisme « flexible » ou « réversible » (p. 283) comme des réponses au caractère linéaire et dissipatif du métabolisme napolitain contemporain, l’auteur semble omettre que les solutions qu’il propose sont déjà esquissées (par exemple, l’occupation de friches par des jardins collectifs ou de bâtiments en sursis immobilier par des activités éphémères), et leurs conséquences éventuellement controversées (par exemple, le renforcement de dynamiques de ségrégation). En outre, dans un contexte où la densification et l’intensification dominent les modèles de la ville durable, l’importance de l’enjeu des restes de l’urbanisme ne doit pas empêcher d’interroger la gestion des restes urbains en général. Et l’ouvrage n’évoque pas non plus les conséquences déjà avérées ou attendues de la politique zéro déchet. Bien que cette initiative municipale permette d’espérer une réduction de la production de restes, elle suppose aussi des transformations assez radicales des modes de distribution et de consommation des biens. Alors que l’analyse historique de la production des déchets s’accompagnait d’une étude de leur gestion, des éventuels conflits que celle-ci provoquait, ainsi que de ses conséquences sur le « poids » matériel du métabolisme napolitain, l’ouvrage ne dit rien de la gouvernance des politiques « zéro », qui circulent comme autant de modèles pilotes d’une transition vers la ville durable. Pour que cette transition ne demeure pas incantatoire et laisse advenir des évolutions tangibles du métabolisme urbain, l’ouvrage aurait gagné à prêter une attention particulière aux questions soulevées par la gouvernance des flux de déchets issue de ces politiques « zéro ».

Finalement, ce récit de la trajectoire socio-écologique de la production et de la gestion des déchets napolitains démontre l’intérêt d’une démarche mobilisant le métabolisme comme outil de compréhension de l’évolution du fonctionnement d’un système urbain. L’ouvrage s’inscrit aussi dans une époque où la question de la place des déchets dans la production urbaine semble (re)gagner une légitimité auprès des décideurs politiques et de la société civile, ainsi qu’un intérêt pour le grand public – en témoigne notamment une exposition récente du MuCEM consacrée aux Vies d’ordures dans les villes du pourtour méditerranéen [4].

Bibliographie

  • Bahers, J.-B., Durand, M. et Beraud, H. 2017. « Quelle territorialité pour l’économie circulaire ? Interprétation des typologies de proximité dans la gestion des déchets », Flux, n° 109‑110, p. 129-141.
  • Barles, S. 2005. L’Invention des déchets urbains : France, 1790‑1970, Seyssel : Champ Vallon.
  • Barles, S. 2007. « Le métabolisme parisien aujourd’hui. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », Annales de la recherche urbaine, n° 103, p. 64‑73.
  • Berlingen, F. (dir.). 2014. Le Scénario zero waste. Zéro déchet, zéro gaspillage, Paris : Rue de l’Échiquier.
  • Chessel, M.-E. 2012. Histoire de la consommation, Paris : La Découverte.
  • Dittmar, P.-O. et Tastevin, Y.-P. 2016. « Réparer le monde, ce qu’il en reste. Éditorial », Techniques & Culture, vol. 65‑66, n° 1, p. 10‑13.
  • Fischer-Kowalski, M. et Rotmans, J. 2009. « Conceptualizing, Observing, and Influencing Social–Ecological Transitions », Ecology and Society, vol. 14, n° 2.
  • Giuliani, L. 2009. « Urgence déchets à Naples », Flux, n° 75, p. 112‑117.

Notes

[1Inspirée des démarches « zéro déchet », évoquées ci-dessous.

[2Directive 2008/98/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 novembre 2008 relative aux déchets.

[3Zéro déchet est une démarche initiée aux États-Unis dans les années 2000 et implantée en Europe peu après (Berlingen 2014). À différentes échelles, de la cellule familiale à un espace institutionnel, des acteurs s’engagent à allonger le cycle de vie des produits consommés (réutilisation, réemploi) et à agir pour prévenir la production et l’élimination des déchets (de la conception des produits à leur recyclage).

[4Cette exposition s’est tenue du 22 mars au 14 août 2017. Voir : www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/vies-dordures.

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Pour citer cet article :

Sabine Bognon, « Ville recyclable, ville jetable ? Un siècle de déchets urbains à Naples », Métropolitiques, 22 février 2018. URL : https://www.metropolitiques.eu/Ville-recyclable-ville-jetable-Un-siecle-de-dechets-urbains-a-Naples.html
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