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Portraits des gays en gentrifieurs

par Laurent Sauvage, le 28/10/2015
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Si le terme de gentrification fait désormais partie du vocable des observateurs et des acteurs des politiques urbaines, le néologisme de « gaytrification » renvoie aux transformations de certains quartiers centraux, qui deviennent des lieux d’accueil privilégiés des populations homosexuelles à partir des années 1970. Le livre de Colin Giraud, paru en 2014, éclaire les multiples facettes de cette réalité, à partir d’une comparaison entre les quartiers du Marais à Paris et du Village à Montréal.
Recensé : Colin Giraud, Quartiers gays, Paris, Presses universitaires de France, 2014, 332 p.

Version remaniée et raccourcie de la thèse de Colin Giraud, Quartiers gays représente une contribution essentielle à la connaissance des liens entre territoires et groupes sociaux. Fondé sur une comparaison entre le quartier parisien du Marais et le quartier du Village à Montréal, ce livre comble une lacune dans la littérature francophone.

Émergents dans certaines grandes métropoles, les quartiers gays semblent recouper des territoires de la gentrification, en l’occurrence certains centres urbains populaires dégradés, touchés par la disparition d’un certain nombre d’activités de production (artisanales pour le Marais, industrielles pour le Village). Ils apparaissent dans le double contexte d’un réinvestissement des quartiers centraux par les classes moyennes et supérieures, et de l’acceptation progressive de l’homosexualité au sein des sociétés occidentales. Ces quartiers témoignent du travail d’investissement et de transformation d’espaces urbains par une population aux caractéristiques socio-économiques particulières, dont l’orientation sexuelle constitue l’une des composantes. Pour traduire cette hybridation des dynamiques, Colin Giraud introduit la notion de « gaytrification » (gentrification impliquant spécifiquement les populations homosexuelles masculines).

Dans une enquête menée de 2005 à 2008, à l’origine d’un matériau empirique extrêmement riche, il mobilise diverses méthodologies (entretiens, observations ethnographiques, étude de la presse et de guides touristiques). Confronté à l’absence de données statistiques recensant l’homosexualité, l’auteur fait preuve d’imagination et mobilise (pour le quartier parisien) le fichier des abonnés du magazine Têtu, afin d’objectiver certaines évolutions. Cette diversité méthodologique se retrouve dans les cartes, les tableaux de données et les extraits d’entretiens qui émaillent le corps de l’ouvrage et en rendent la lecture vivante et passionnante.

Constructions physique et symbolique d’un territoire

L’auteur décrit d’abord le processus sociohistorique de formation des quartiers gays. Il observe notamment les déplacements des commerces gays et leur concentration à partir des années 1980 dans les deux secteurs. Motivée au début, en partie, par des conditions économiques favorables, cette concentration s’inscrit dans des contextes distincts, qui modifient notamment le rôle des commerces dans la gentrification : « pionniers » et déclencheurs à Montréal, ils accompagnent plutôt un processus déjà entamé à Paris.

Dans les années 1990, le phénomène s’amplifie et déborde dans l’espace public. La visibilité, la diversité et l’amplitude des horaires d’ouverture des commerces participent à la conquête des territoires en même temps qu’elles favorisent des dynamiques qui conduiront, au tournant des années 2000, à une crise du commerce gay, due à l’enchérissement des loyers, à l’acceptation sociale de l’homosexualité et à une muséification caractéristique de certains espaces gentrifiés. L’approche par les commerces choisie par l’auteur laisse néanmoins dans l’ombre le rôle du capital financier, dont la part dans les processus de gentrification est primordiale (voir, par exemple, Smith 2003).

Parallèlement, Colin Giraud revient sur la manière dont la presse crée et véhicule un certain nombre de représentations de ces quartiers, qui évoluent au fil du temps, en fonction du type de presse et de manière différenciée à Paris et Montréal. Certaines renvoient à des thématiques spécifiques à l’homosexualité (quartier ressource permettant l’épanouissement individuel et l’affirmation de modes de vie gay, quartier incarnant l’assise spatiale d’une identité collective, ghetto, valorisation parfois érotisée du passé ouvrier) ; d’autres sont caractéristiques des processus de gentrification (valorisation d’une atmosphère populaire et « authentique », richesse de la vie sociale, qualités esthétiques et culturelles) ; d’autres, enfin, dénoncent une évolution vers l’embourgeoisement et le conformisme.

Variations spatiales

La gaytrification produit des réalités diversifiées et obéit à des dynamiques multiples dans les deux quartiers, de manière non linéaire dans le temps. Dans la mesure où ils participent à façonner des territoires contrastés, l’auteur intègre à son analyse les contextes sociaux, historiques et politiques (formes et rythmes de la gentrification, place et représentations de l’homosexualité dans les sociétés française – parfois encore crispée, comme le montrent les débats autour du « mariage pour tous » – et québécoise – où l’acceptation sociale de l’homosexualité a été plus précoce).

L’ouvrage permet ainsi de sortir les quartiers gays de certaines représentations stéréotypées, en battant en brèche l’idée qu’ils pourraient constituer des modèles urbains homogènes transposables d’une métropole occidentale à une autre, reflets d’un mode de vie gay internationalisé (Martel 2013). Ces quartiers ne sont, d’ailleurs, pas des territoires homogènes en eux-mêmes : l’auteur y dévoile l’existence de micro-géographies cristallisant une hétérogénéité sociale, identitaire et culturelle et fait exploser les représentations univoques des quartiers gays comme refuge de la communauté gay. Ainsi, « le quartier gay est bien plus un espace de côtoiement des homosexualités qu’un territoire identitaire approprié par une improbable communauté gay… » (p. 132). Le Marais, d’abord, est riche d’un patrimoine issu de son passé aristocratique. L’investissement par les gays s’y inscrit dans un contexte de gentrification progressive, commencée dès les années 1970. Le Village prend place, quant à lui, dans un ancien quartier industriel, dont l’attractivité récente demeure plus limitée. La gentrification y est plus tardive, mais aussi plus rapide. Le quartier présente une mixité physique et sociale, caractéristique des situations de gentrification marginale (voir, par exemple, Van Criekingen et Decroly 2003), qui s’imprègne de l’atmosphère contestataire du Centre-Sud francophone de Montréal, dans lequel les luttes pour les droits des homosexuels s’ajoutent à des luttes sociales préexistantes. Plus que dans le Marais, la transformation du quartier y est largement portée par une communauté gay à l’identité collective mieux structurée, notamment par le biais de l’association des commerçants ou d’un milieu communautaire dynamique.

Des évolutions sociétales en toile de fond

L’intérêt de l’analyse processuelle de Colin Giraud est d’inscrire l’évolution des deux quartiers dans le contexte de l’acceptation sociale progressive de l’homosexualité, selon un rythme différent en France et au Québec. À mesure que le mode de vie gay sort progressivement de la marginalité sociale et spatiale, les deux territoires passent de lieu de refuge et de revendication militante à des espaces où des modes de consommation spécifiques aux classes moyennes et supérieures sont valorisés. Cette évolution peut induire la disparition des facteurs d’attraction premiers des gaytrifieurs (authenticité et mixité du quartier, valorisation de modes de vie marginaux et alternatifs…). Elle s’accompagne d’une transformation des usages du quartier. La nécessité de passer par un lieu de construction de la carrière gay et de socialisations privilégiées, où l’entre-soi protège des effets de la stigmatisation de l’orientation sexuelle, s’affaiblit. Le quartier conserve une valeur symbolique forte (qu’elle soit attractive ou répulsive), mais les gays participent aux dynamiques que connaissent d’autres territoires, nouveaux fronts de la gentrification, dont l’Est parisien constitue un bel exemple. Ces territoires « post-gays » (Ghaziani 2014) autorisent une mixité qui rend de plus en plus poreuses les frontières entre espaces gays et non gays.

Les gays et leur quartier : influences croisées

Colin Giraud procède de manière inductive pour saisir la réalité de l’investissement résidentiel gay dans les quartiers étudiés. L’exploitation à Paris du fichier d’abonnés de Têtu (qui permet notamment de recenser les codes postaux [1] des lecteurs et d’observer leur concentration spatiale) fait ressortir les dynamiques résidentielles singulières, liées à la présence de gays aux caractéristiques sociales spécifiques (l’abonnement à un magazine de presse écrite révélant un capital culturel et économique plutôt élevé) sur la décennie 1997‑2007. L’attractivité des quartiers centraux, et plus spécifiquement du Marais, se voit confirmée tandis qu’émergent de nouveaux secteurs d’attractivité dans l’Est parisien. Les entretiens réalisés mettent au jour également la permanence de quartiers « répulsifs » dans la représentation de la ville des populations enquêtées : il s’agit de la Rive gauche et de l’Ouest parisiens, perçus comme des quartiers résidentiels (donc peu animés), familiaux et plutôt conservateurs.

La prise en compte de certains critères (âge, date d’entrée dans le quartier, capital culturel, situation socio-économique, rapport à la famille) permet à l’auteur de dessiner des figures idéal-typiques : les « supergaytrifieurs », les « gaytrifieurs » et les « gaytrifieurs marginaux », et un groupe de populations plus modestes. Ces catégories recoupent celles décrites classiquement dans la littérature sur la gentrification. En grande majorité, les gays interrogés n’appartiennent pas aux catégories populaires et possèdent un capital culturel élevé. Ils disposent de revenus supérieurs à la moyenne ; cependant, ceux-ci sont assez hétérogènes et reflètent des positions sociales différenciées. Les « supergaytrifieurs », par exemple, arrivés plus tardivement dans le quartier, occupent des positions dominantes dans des secteurs spécifiques (finance, culture) et disposent de revenus conséquents ; les « gaytrifieurs marginaux » disposent d’un riche capital culturel mais exercent des professions plus précaires, leur apportant des revenus irréguliers et incertains. De plus, l’auteur souligne le rôle spécifique joué par une homosexualité, structurant – de manière plus ou moins forte – la vie quotidienne, les sociabilités et le rapport au quartier : manières d’habiter, d’investir son logement, de consommer, de se distraire. Le territoire revêt alors des fonctions symboliques différentes : refuge, espace à conquérir, lieu de passage dans un parcours professionnel, affectif et résidentiel hyper-mobile, ou tremplin dont on va tirer des bénéfices sociaux et relationnels.

Lieu de rupture facilitant la transgression de la norme hétérosexuelle, permettant l’apprentissage de codes et l’intégration de l’homosexualité comme élément structurant la vie, le quartier joue donc un rôle prépondérant dans le déroulé des « carrières gays » – l’installation en couple, par exemple, pouvant se traduire par une prise de distance avec le quartier. Une corporalité enfermée dans des normes contraignantes et une temporalité particulière y sont diffusées, tandis que s’y déploie une socialisation reposant sur des liens faibles, au travers de rencontres amicales et sexuelles. Toutefois, Colin Giraud montre que la socialisation par le quartier gay n’agit pas comme un rouleau compresseur mais revêt des formes multiples, modelées par des socialisations antérieures ou concurrentes des individus. Effets générationnels, capital culturel et rapports de classe s’entremêlent dans la construction de l’identité et des manières d’être des gaytrifieurs.

Questions et prolongements

Depuis l’enquête, Village et Marais témoignent d’un certain nombre d’évolutions. Quartier dynamique, le premier sert de référence à des opérations de « revitalisation commerciale » et attire un important tourisme gay. Toutefois, la vacance actuelle de nombreux commerces ou la fermeture de lieux phares pourraient annoncer l’amorce d’une dynamique négative. Le Marais, quant à lui, est engagé dans une super-gentrification – une « champs-élysation » – rendant la résidence impossible pour des arrivants issus des classes moyennes.

Les changements sociaux survenus dans les deux territoires depuis l’enquête soulèvent un certain nombre de questions. En France, la loi sur le « mariage pour tous » aura-t-elle des conséquences sur les parcours affectifs des gays, qui pourraient influencer leurs modes d’investissements résidentiels (taille, configuration, situation géographique de logement…) ? On peut également s’interroger sur le rôle des réseaux sociaux, qui peuvent se substituer à certaines fonctions du quartier gay (comme lieu facilitant les rencontres, notamment). Enfin, en limitant sa démarche à l’homosexualité masculine, Colin Giraud laisse dans l’ombre les autres composantes de la communauté LGBT. Il souligne que les modes de vie lesbiens présentent des caractéristiques différentes, notamment dans le rapport à l’espace urbain, analysés dans d’autres travaux universitaires (Cattan et Clerval 2001 ; Podmore 2006). Qu’en est-il des bi- et transsexuels ? Que peut-on dire des gays dont la construction de la « carrière » se fait en dehors du quartier gay, soit parce qu’il est inaccessible géographiquement, soit parce qu’il est considéré comme une zone répulsive ? Une analyse intégrant ces évolutions mériterait d’être entreprise, notamment afin de vérifier si l’hypothèse d’une dissolution/dispersion progressive des quartiers gays se trouve confirmée, et, dans cette hypothèse, comment une identité gay, plus ou moins mythifiée, peut y perdurer.

Bibliographie

  • Cattan, N. et Clerval, A. 2001. « Un droit à la ville ? Réseaux virtuels et centralités éphémères des lesbiennes à Paris », Justice spatiale|Spatial Justice, n° 3, mars.
  • Ghaziani, A. 2014. There Goes the Gayborhood ?, Princeton : Princeton University Press.
  • Martel, F. 2013. Global Gay. Comment la révolution gay change le monde, Paris : Flammarion.
  • Podmore, J. 2006. « Gone “underground” ? Lesbian visibility and the consolidation of queer space in Montreal », Social and Cultural Geography, vol. 7, n° 4, p. 595‑625.
  • Smith, N. 2003. « La gentrification généralisée  : d’une anomalie locale à la “régénération” urbaine comme stratégie urbaine totale », in C. Bidou-Zachariasen (dir.), Retours en ville : des processus de « gentrification » aux politiques de « revitalisation » urbaine, Paris : Descartes, p. 45‑72.
  • Van Criekingen, M. et Decroly, J.‑M. 2003. « Revisiting the diversity of gentrification : neighbourhood renewal processes in Brussels and Montreal », Urban Studies, vol. 40, n° 12, p. 2451‑2468.

Notes

[1] À l’échelle de l’arrondissement pour Paris.

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Pour citer cet article :

Laurent Sauvage, « Portraits des gays en gentrifieurs », Métropolitiques, 28 octobre 2015. URL : http://www.metropolitiques.eu/Portraits-des-gays-en-gentrifieurs.html
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