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Les primaires citoyennes de 2011 à Paris : un événement singulier, une géographie familière

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La question de l’organisation de primaires en vue de l’élection présidentielle de 2017 anime aujourd’hui les débats politiques, tant à droite, où les modalités de leur ouverture aux formations du centre-droit sont discutées, qu’à gauche, où l’issue du congrès de Poitiers fragilise leur tenue. À partir d’une analyse cartographique et statistique originale, cet article revient sur la géographie intra-urbaine dessinée par les résultats des primaires citoyennes socialistes de 2011.

Les primaires citoyennes organisées en octobre 2011 pour désigner le candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle ont constitué un événement inédit de la vie politique française. À l’époque, le principe de primaires ouvertes a été porté par Arnaud Montebourg et la fondation Terra Nova. L’objectif était de « créer du leadership et de la légitimité » par un « approfondissement de la démocratie représentative », une « revitalisation du débat politique » et « un retournement positif de l’image du Parti socialiste » (Ferrand et al. 2011 ; pour une lecture beaucoup plus critique des primaires citoyennes, voir Lefebvre 2011). Il s’agissait également d’accompagner le caractère présidentiel des institutions et, à l’instar de ce qui se passe aux États-Unis, d’occuper l’espace médiatique, de collecter des fonds et d’obtenir les coordonnées de sympathisants volontaires [1]. Presque trois millions de citoyens ont finalement participé à ce scrutin, mais leur profil reste mal connu, à l’exception de rares études empiriques.

Dès décembre 2011, Jérôme Fourquet a proposé une analyse exhaustive à l’échelle départementale accompagnée de zooms à l’échelle communale. Il note que la mobilisation croît avec l’urbanisation et l’encadrement militant, alors qu’elle reste faible dans les départements « en crise » ou dans les banlieues populaires, mettant également en évidence la reproduction d’affinités locales internes à l’appareil socialiste dans les choix des sympathisants (Fourquet 2011). Julien Audemard et David Gouard, cherchant à cerner la population se déplaçant pour les primaires citoyennes, ont, de leur côté, conduit une enquête de terrain intensive le jour du scrutin dans deux bureaux montpelliérains, croisant leur résultats et les profils socio-démographiques de l’ensemble des bureaux de la ville. Ils montrent une surreprésentation des populations âgées ou favorisées parmi les votants et, inversement, une désaffection des milieux populaires et des plus jeunes. Ils confirment l’importance des propriétés sociales des participants sur l’orientation de leurs votes : les propriétaires installés de longue date préfèrent François Hollande, les jeunes diplômés locataires optent plutôt pour Arnaud Montebourg, tandis que Ségolène Royal obtient ses meilleurs scores dans les quartiers populaires (Audemard et Gouard 2014). En comparant à l’échelle du bureau de vote la géographie électorale issue de ce scrutin avec celle traditionnellement observée dans l’espace parisien (cf. encadré), elle-même reflet des configurations sociales locales (Rivière 2012), nous cherchons à éclairer les comportements électoraux observés lors de cette consultation inédite [2].

Encadré : la construction des bureaux de votes primaires

Pour cela, nous nous sommes restreints à Paris et à vingt communes limitrophes [3] dans la mesure où 5 % de la population française, 4 % des inscrits et 7,9 % des votants aux primaires se concentrent sur cet espace d’à peine 200 km². La participation ainsi que les scores de Martine Aubry et Manuel Valls y ont été plus élevés que dans le reste du pays, tandis que François Hollande, Arnaud Montebourg et Ségolène Royal y ont obtenu des scores plus faibles (figure 1).

Figure 1. Comparaison des scores des candidats au premier tour des primaires (en % des votants)
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Source : www.lesprimairescitoyennes.fr.

Les bureaux de vote primaires ont été définis par les comités départementaux d’organisation en regroupant des bureaux de vote républicains (CNOP 2011). Entre un et vingt-deux bureaux ont été agrégés pour chaque bureau primaire (en moyenne : 3,7). La figure 2 permet de comparer les deux maillages géographiques. Alors que les bureaux républicains regroupent en moyenne 1 232 inscrits (de 572 à 2 171), les bureaux citoyens présentent des variations plus importantes, de 658 inscrits à Saint‑Denis–Cosmonautes jusqu’à 20 083 pour Levallois‑Perret–Nord, avec en moyenne 4 590 inscrits.

Figure 2. Bureaux citoyens et bureaux républicains
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Qui sont les votants aux primaires ?

Les corrélations mesurées entre la participation aux primaires et les résultats des élections régionales confirment la thèse que ce sont très majoritairement des sympathisants du PS, mais aussi d’Europe Écologie – Les Verts (EELV), qui sont allés voter aux primaires (figure 3). À l’exception de quelques bureaux atypiques, en particulier les deux situés à Levallois-Perret, où la participation fût anormalement faible, la relation entre votants aux primaires et votants PS et EELV aux régionales apparaît, en effet, parfaitement linéaire (figure 4).

Figure 3. Corrélation entre participation au premier tour des primaires et résultats des régionales de 2010 (n = 379 bureaux)
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Lecture : Les valeurs du coefficient de corrélation r [4] varient entre - 1 et + 1. Lorsqu’il est positif, les deux variables évoluent dans le même sens (par exemple, pour la première ligne du tableau, la participation aux primaires en 2011 [5] est d’autant plus élevée que les résultats du PS+EELV [6] sont élevés aux régionales 2010). À l’inverse, quand il est négatif, les deux variables évoluent dans des sens différents. Quand la valeur du coefficient se rapproche de - 1 ou de + 1, cela signifie que la relation statistique entre les deux variables est très intense. Par contre, et quand sa valeur de r est proche de 0, on peut en conclure qu’il n’existe pas de relation. Toutes les corrélations présentées dans ce tableau sont significatives au seuil de 1 %.

Figure 4. Relation entre votants aux primaires de 2011 et votants PS+EELV aux régionales de 2010 (n = 379 bureaux)
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Les corrélations non significatives ou négatives avec les autres formations de gauche (FdG, NPA) témoignent d’un faible élargissement du spectre des participants au-delà des électeurs du centre-gauche. La participation aux régionales de 2010 avait déjà été particulièrement faible puisque l’on avait décompté à Paris et dans les communes voisines 355 947 votants PS ou EELV. Ce chiffre tombe à 209 957 pour le premier tour des primaires, qui apparaissent donc comme un scrutin de (très) faible intensité, même s’il est difficile de comparer terme à terme ce scrutin avec un scrutin traditionnel. Nous observons ainsi en moyenne 59 votants aux primaires pour 100 votants PS ou EELV lors des régionales, mais ce rapport varie fortement dans l’espace intra-urbain (figure 5).

Cette mobilisation relative apparaît maximale dans les quartiers du centre-est. La participation ainsi que le vote PS ou EELV y sont généralement plus élevés. Sociologiquement, il s’agit en grande part d’espaces intermédiaires gentrifiés depuis les années 1990 et qui forment un arc de cercle depuis l’ouest du 18e arrondissement jusqu’au 13e (Clerval 2010 ; Rivière 2012). À l’inverse, la mobilisation fut beaucoup plus faible dans les communes aisées de l’ouest (de Vanves à Levallois-Perret), mais également dans les quartiers de gauche les plus défavorisés comme à la Plaine Saint-Denis.

Figure 5. Une structure centre-périphérie de la participation
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Une géographie familière

Des relations significatives apparaissent entre certains choix des électeurs des primaires et les orientations électorales traditionnelles de leur bureau de vote (figure 6). Le vote Manuel Valls est proche des votes UMP et DLR [7], formant un bloc « conservateur ». Le vote Ségolène Royal est proche de l’abstention, du vote FN et du vote blanc, formant un bloc « protestataire », insatisfait par l’offre électorale, tandis que le vote Martine Aubry est proche du vote PS et EELV, formant un bloc « progressiste ». Les votes François Hollande et Arnaud Montebourg apparaissent intermédiaires, entre Manuel Valls et Ségolène Royal pour le premier et entre Martine Aubry et Ségolène Royal pour le second.

Figure 6. Corrélations les plus fortes entre les résultats des primaires de 2011 et des élections régionales de 2010 (n = 379 bureaux)
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Lecture : Toutes les corrélations sont significatives au seuil de 1% (voir notes de lecture de la figure 3).

La géographie des votes que dessinent les scores des différents candidats aux primaires socialistes est très familière (figure 7), à commencer par celle du vote pour Manuel Valls, qui reproduit celle du vote UMP et dont le profil social correspond aux « beaux quartiers », lieu de résidence traditionnel de la grande bourgeoisie parisienne (Roudil et al. 2011). Ce zonage est resté très stable dans le temps, de sorte que les zones de forces du vote Manuel Valls en 2011 sont à peu de choses près les mêmes que celles de la droite 135 ans auparavant, lors des premières élections législatives de la IIIe République (Ranger 1977). Dans un environnement résidentiel marqué par la domination politique de la droite, les sympathisants PS et EELV votent de préférence pour Valls. La géographie du vote Ségolène Royal est proche de celle de l’abstention. Le même phénomène avait été identifié à Montpellier (Audemard et Gouard 2014). Ségolène Royal a eu plus de succès là où les électeurs sont peu nombreux à être allés voter, possible cause d’un résultat global médiocre. Le vote Martine Aubry est plus important dans les espaces gentrifiés de l’est parisien. Sa géographie la plus proche est celle du vote EELV, celui-ci étant néanmoins plus concentré vers les quartiers centraux. Le vote François Hollande est composite, avec des zones de force à la fois dans les espaces les plus favorisés de l’ouest et les plus défavorisés du nord-est. Le vote Arnaud Montebourg est complémentaire, ses zones de forces apparaissant, comme Martine Aubry, dans les espaces intermédiaires gentrifiés, mais décalées vers les moins favorisés où ce processus est le plus récent.

Figure 7. Quelques correspondances géographiques entre les votes aux régionales de 2010 et les scores aux primaires de 2011
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En se focalisant sur Paris et en passant à l’échelle la plus fine possible – celle du bureau de vote – une autre géographie transparaît, plus proche des réalités sociales et articulée autour de trois pôles : les quartiers les plus favorisés, zone de force de Manuel Valls ; les anciens quartiers populaires en cours de gentrification mais accueillant encore une part de catégories populaires, zone de force de Martine Aubry et Arnaud Montebourg ; et, enfin, les quartiers populaires périphériques, zone de force de Ségolène Royal. Plus composite, le vote François Hollande, apparaît – sans mauvais jeu de mots – comme la synthèse entre celui de Manuel Valls et celui de Ségolène Royal. Le rôle du contexte résidentiel dans les choix électoraux (Klatzmann 1981) semble peser, y compris au sein d’un même électorat ; valider cette hypothèse nécessiterait, cependant, de compléter l’approche statistique et cartographique déployée ici sur des données agrégées par des méthodes plus qualitatives de type ethnographique.

Les premiers commentaires relatifs à ces primaires ont mis en avant leur succès en termes de mobilisation populaire, mais ce succès mériterait d’être relativisé. Avec 0,6 votants aux primaires pour un électeur PS ou EELV lors du premier tour des régionales de 2010, la participation reste médiocre et surtout décroît fortement dans les quartiers populaires périphériques. Affirmer que les primaires citoyennes 2011 ont « contribué à revivifier notre démocratie fatiguée » est donc quelque peu excessif (Ferrand et al. 2011).

Bibliographie

En savoir plus

Les résultats exploratoires présentés ici mériteraient d’être approfondis. Afin de permettre ces recherches, le jeu de données à l’origine de cet article est librement téléchargeable depuis la rubrique « Documents joints » ci-dessous.

Notes

[1] Cinq membres du PS se sont déclarés officiellement candidat en remplissant les conditions nécessaires. Les candidat-e-s devaient disposer de parrainages d’élus du parti : au moins 17 parlementaires, ou 16 membres du conseil national, ou 100 conseillers régionaux ou généraux, ou 16 maires de villes de plus de 10 000 habitants (source : www.parti-socialiste.fr/arti...). Les conditions à remplir pour pouvoir voter étaient beaucoup plus ouvertes (CNOP 2011) : (a) être inscrit sur les listes électorales ; les mineurs et les étrangers membres du PS ou du MJS pouvaient également voter ; (b) s’acquitter d’une participation de 1 euro minimum ; (c) signer l’engagement suivant : « Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire », la valeur contraignante de cette charte étant, dans les faits, nulle.

[2] Les résultats aux primaires citoyennes ont été comparés aux résultats de l’élection régionale de 2010 et non à ceux de la présidentielle de 2012 : un tiers des bureaux de vote parisiens ayant été redécoupés en 2011, il n’était, en effet, pas possible de reconstituer la carte des bureaux citoyens avec les données les plus récentes. Par ailleurs, nous cherchons ici à expliquer une variable politique (le vote et les choix des électeurs aux primaires citoyennes) par d’autres variables politiques (les résultats aux régionales 2010) et n’avons pas voulu, en raison des développements nécessaires, intégrer des variables socio-économiques. Il nous semble, en effet, qu’un tel travail nécessiterait à lui seul une analyse détaillée rendue possible d’une part grâce à la mise à disposition des données collectées (téléchargeables en fin d’article) et d’autre part via la disponibilité des données issues de l’ANR Cartelec (Colange et al. 2013).

[3] Dans les Hauts-de-Seine : Montrouge, Malakoff, Vanves, Issy-les-Moulineaux, Boulogne-Billancourt, Neuilly-sur-Seine, Levallois-Perret, Clichy ; en Seine-Saint-Denis : Saint-Ouen, Saint-Denis, Aubervilliers, Pantin, Le Pré-Saint-Gervais, Les Lilas, Bagnolet, Montreuil ; dans le Val-de-Marne : Saint-Mandé, Charenton-le-Pont, Ivry-sur-Seine, Gentilly. Le Kremlin-Bicêtre n’a pas été pris en compte à cause d’un soupçon d’inversion des résultats entre deux des trois bureaux primaires.

[4] Coefficient de corrélation de Pearson.

[5] Rapport votants aux primaires sur inscrits.

[6] Rapportés aux inscrits.

[7] DLR : Debout la République.

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Pour citer cet article :

Laurent Beauguitte & Daniel Leviselli, « Les primaires citoyennes de 2011 à Paris : un événement singulier, une géographie familière », Métropolitiques, 14 octobre 2015. URL : http://www.metropolitiques.eu/Les-primaires-citoyennes-de-2011-a.html
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