Accueil du site > Terrains > Lille : quand l’effondrement du PS ravive le vote de classe
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Bastion historique du socialisme municipal, Lille est-elle en passe de tourner la page de la domination électorale du Parti socialiste ? Les clivages électoraux à l’occasion de la présidentielle 2017 révèlent la fracture croissante entre des quartiers populaires partagés entre abstention et vote à la gauche du PS, et des espaces des classes supérieures où l’effondrement du PS a profité au centre-droit.

Dossier : Présidentielle 2017. Les votes des grandes villes au microscope

Les résultats du premier tour des élections présidentielles à Lille [1] semblent à l’image de ceux de grandes villes françaises telles que Montpellier, Toulouse ou Grenoble. Jean-Luc Mélenchon y arrive en effet en tête avec près de 22 % des inscrits [2], suivi, à bonne distance, par Emmanuel Macron (18,3 %). François Fillon et Marine Le Pen dépassent à peine les 10 %, alors que Benoît Hamon n’obtient que 8 %, un score supérieur à son résultat national, certes, mais bien faible au regard de l’ancrage et de l’implantation historique du Parti socialiste [3], qui connut ici des succès électoraux précoces, à l’origine du développement de formes inédites de « socialisme municipal » (Ménager 1995).

Plus largement, ces résultats s’inscrivent dans un espace métropolitain particulièrement composite et fragmenté (collectif Degeyter 2017), où s’observent d’importantes variations des résultats selon les communes. Si Lille est bien le centre économique et politique de cette agglomération de plus d’un million d’habitants, elle ne compte que 238 000 habitants et 123 500 inscrits en 2017 [4]. Ainsi les résultats dans Lille intra-muros, en incluant les deux « communes associées » de Hellemmes et de Lomme (fusionnées avec Lille respectivement en 1977 et 2001), méritent d’être analysés au regard des résultats des autres communes de l’agglomération, des grandes villes de Villeneuve-d’Ascq à l’est ou de Roubaix et Tourcoing au nord-est, en passant par les communes urbaines ou périurbaines aisées du nord (Marcq-en-Barœul, Lambersart, La Madeleine, Saint-André-lez-Lille) ou du sud de Lille (Loos, Ronchin, Lezennes).

Si des travaux dans le champ des études électorales ont été consacrés aux scrutins municipaux lillois (Laurent 2001), relevant d’importants contrastes selon les quartiers, d’autres recherches ont privilégié l’échelon métropolitain (Rivière et al. 2012, p. 10), du fait de l’importante mobilité au sein de l’agglomération et de lignes de clivages qui se prolongent au-delà de la seule commune de Lille. Ces contrastes structurent l’ensemble de cet espace urbain polycentrique, profondément marqué par l’histoire de l’industrialisation, par sa crise depuis les années 1950 et par une reconversion tertiaire qui a plutôt accentué les inégalités socio-spatiales héritées (collectif Degeyter 2017).

Notre analyse s’appuiera sur le territoire lillois – échelle à laquelle les fonds de carte au niveau du bureau de vote étaient accessibles rapidement pour une analyse « à chaud » (annexe 1) – mais mentionnera ponctuellement les scores des candidats dans des communes limitrophes. Si la structure des résultats à l’échelle de la ville de Lille peut sembler proche de celles de Roubaix ou de Tourcoing, grandes communes populaires de près de 100 000 habitants chacune, qui ont placé en tête Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron en seconde position, l’analyse par bureau de vote permet de montrer la diversité intrinsèque du vote lillois, reflet du caractère composite de la ville, qui concentre en son sein une plus grande diversité de populations et d’électorats que la plupart des villes environnantes. La traduction électorale des contrastes sociaux lillois est particulièrement visible à l’échelle infra-municipale des bureaux de vote, la proximité spatiale entre électeurs reflétant une plus grande homogénéité de leurs caractéristiques sociales (Rivière et al. 2012, p. 12).

Une abstention concentrée dans les quartiers les plus défavorisés

L’abstention en 2017 (25 % en moyenne) apparaît stable par rapport à 2012 (– 0,63 point) et s’appuie sur une structure sociale et spatiale comparable, comme en témoigne la forte corrélation entre les conditions de l’abstention aux deux élections (r = 0,91 [5]) ; cette géographie de l’abstention semble, d’ailleurs, assez stable sur le temps long (Laurent 2001, p. 215). Elle se concentre particulièrement dans les bureaux du sud de la ville (carte 1), du Faubourg de Béthune au sud-ouest à Fives au sud-est, avec des pointes dans le quartier de Lille-Sud (près de 50 % des inscrits). Ces bureaux de vote de quartiers populaires, où la droite parlementaire, le centre et les écologistes réalisent des scores traditionnellement très faibles, sont acquis à la gauche pour ce qui est des suffrages exprimés. Ils furent jusque dans les années 1980 les places fortes du Parti socialiste lillois, mais apportent depuis de moins en moins de voix à ses candidat·e·s, aux élections nationales comme locales.

Carte 1. L’abstention à l’échelle des bureaux de vote lillois
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À l’échelle de l’ensemble des bureaux de vote, les corrélations sont fortes entre l’abstention et la proportion de personnes sans diplôme (0,84) ou peu diplômées (0,46), locataires en HLM (0,80), ouvriers ou au chômage (respectivement 0,53 et 0,84). L’abstention dans les communes limitrophes de ces quartiers, qui en partagent certaines caractéristiques, est d’ailleurs supérieure à l’abstention lilloise, comme à Mons-en-Barœul à l’est ou à Loos au sud-ouest, des communes qui comptent d’importants quartiers de grands ensembles HLM. Mais ce sont des communes désindustrialisées du nord-est de la métropole (Roubaix, Tourcoing) que se rapprochent le plus les inscrits de ces bureaux abstentionnistes du sud lillois, avec des comportements électoraux et des caractéristiques sociales très similaires (Rivière et al. 2012, p. 12).

À l’opposé, l’abstention est particulièrement faible (moins de 20 % des inscrits) dans les bureaux du centre-ville et des quartiers nord (Vieux-Lille, Vauban). Sans surprise, l’abstention est inversement corrélée à la proportion de diplômés du supérieur (respectivement – 0,67 et – 0,71 pour les bac + 2 et bac + 3 et plus), et de cadres, professions intellectuelles et professions intermédiaires (respectivement – 0,75 et – 0,65), catégories particulièrement représentées dans ces quartiers bourgeois traditionnels (Vauban) ou qui se sont sensiblement embourgeoisés ces dernières décennies (Vieux-Lille). Ce constat se prolonge dans les communes pavillonnaires aisées du nord de Lille, traditionnellement acquises à la droite parlementaire, où l’abstention est nettement inférieure à l’abstention lilloise, comme à Marcq-en-Barœul, Lambersart ou Saint-André-lez-Lille (commune morphologiquement plus contrastée que les deux précédentes), où la participation atteint ou dépasse les 80 %.

Jean-Luc Mélenchon le socialiste ?

Jean-Luc Mélenchon double son nombre de voix entre 2012 et 2017 à Lille, passant d’un peu moins de 14 000 suffrages à plus de 27 000. Il atteint des scores particulièrement élevés dans des bureaux des quartiers de Fives et de Moulins, quartiers populaires proches du centre-ville, où son résultat varie entre 28 et 33 % des inscrits. On observe des résultats similaires dans certains bureaux du Faubourg de Béthune et de Bois-Blancs au sud-ouest (carte 2). Ses résultats sont aussi importants à Wazemmes, près du centre-ville, quartier qui connaît des processus de « gentrification marginale », caractérisés par l’installation de jeunes ménages à fort capital culturel, et à capital économique moyen ou faible (Van Criekingen 2008). Plus généralement, il s’agit là de bureaux situés au sein – ou à proximité directe – des quartiers prioritaires des politiques de la ville, qui comptent une proportion d’immigrés et de populations racisées plus forte qu’ailleurs. Ce sont des bureaux où le résultat des candidats et listes de gauche est traditionnellement supérieur à la moyenne métropolitaine et lilloise, et qui votent d’ordinaire massivement pour le Parti socialiste. Ainsi le vote Mélenchon de 2017 est-il non seulement corrélé au vote Mélenchon de 2012 (0,81) mais aussi, et de manière plus surprenante, au vote en faveur de François Hollande en 2012 (0,61). Ces bons résultats du candidat Mélenchon se prolongent, d’ailleurs, dans l’espace métropolitain : il arrive ainsi en tête dans certaines communes limitrophes plus résidentielles du sud-est de la métropole (Ronchin, Lezennes), dans les communes populaires du nord-est (Roubaix, Tourcoing ou Mons-en-Barœul) ou même à Villeneuve-d’Ascq, ville nouvelle aux quartiers plus mélangés, qui concentre à la fois le plus grand nombre de logements sociaux de l’agglomération mais aussi un grand nombre d’employés du secteur public et d’étudiants (la ville accueille deux des trois universités lilloises).

Carte 2. Le vote Mélenchon à l’échelle des bureaux de vote lillois
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L’électorat lillois de Jean-Luc Mélenchon semble, en outre, socialement moins marqué que celui des autres candidats (ce qui tient probablement au fait que ses résultats sont forts dans des espaces mixtes socialement, d’où des corrélations faibles quand on prend en compte les propriétés sociales à l’échelle du bureau de vote). Rares sont les corrélations entre le vote Mélenchon et des variables socio-économiques, hormis avec la proportion de salariés précaires (0,32) et de personnes au chômage (0,49). Cette observation n’est pas nouvelle concernant le vote en faveur de la gauche dans la métropole (Rivière et al. 2012, p. 17) et montre qu’au-delà des seuls espaces populaires lillois, comme en leur sein, d’ailleurs, nombre d’électeurs aux profils sociaux relativement variés se sont portés sur sa candidature, celui-ci bénéficiant sans doute d’un réflexe de « vote utile » au détriment de Benoît Hamon.

Benoît Hamon, candidat des socialistes ou des écologistes ?

La structure du vote en faveur de Benoît Hamon (carte 3) est nettement différente de celle d’un candidat socialiste « classique ». Alors qu’il réalise moins du tiers des voix de François Hollande en 2012, ses résultats en 2017 ne sont même pas corrélés avec ceux du président sortant, ce qui tend à prouver l’important déplacement de l’électorat socialiste traditionnel vers Jean-Luc Mélenchon. À l’inverse, ses résultats sont corrélés avec ceux d’Eva Joly en 2012 (0,55). Il obtient ses meilleurs résultats dans les bureaux de l’est de Wazemmes, la partie la plus « gentrifiée » de ce quartier mélangé, même s’il y est largement distancé par Jean-Luc Mélenchon et par Emmanuel Macron. Son résultat est positivement corrélé à la proportion de diplômés du supérieur (respectivement 0,31 pour les bac + 2 et 0,36 pour les bac + 3 et plus) et avec la proportion de cadres et professions intellectuelles (0,30). Le recul de Benoît Hamon a donc été particulièrement important dans les bureaux des zones populaires du sud et de l’est, qui avaient pourtant mis François Hollande en tête en 2012 et qui, en 2017, lui ont très largement préféré Jean-Luc Mélenchon. Néanmoins, l’analyse à l’échelle du bureau de vote nous permet d’observer certaines persistances locales : Benoît Hamon semble résister dans certains bureaux d’Hellemmes à l’est, de Bois-Blancs à l’ouest ou de Pellevoisin au nord-est, sans doute du fait de la mobilisation, même minimale, de certains réseaux sociaux localisés autour d’élus ou de militants bien implantés qui ont soutenu le candidat du PS.

Carte 3. Le vote Hamon à l’échelle des bureaux de vote lillois
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François Fillon et Emmanuel Macron, à la croisée des mondes de la bourgeoisie locale

François Fillon perd un tiers des électeurs de Nicolas Sarkozy en 2012. Alors que ce dernier totalisait près de 19 000 voix il y a cinq ans, le candidat Les Républicains n’en obtient que 13 000. Pourtant, le résultat de François Fillon est quasi parfaitement corrélé à celui de Nicolas Sarkozy en 2012 (0,97), montrant une très forte stabilité de la géographie électorale de la droite, indépendamment du renouvellement de population plus important que connaissent les quartiers concernés. François Fillon recule donc partout, dans les quartiers populaires mais aussi dans les bureaux des quartiers plutôt aisés du nord de Lille (carte 4). Comme dans le cas de Jean-Luc Mélenchon au sud et à l’est de Lille, l’influence de la droite se prolonge historiquement au nord de l’agglomération, au sein de communes qui occupent une position privilégiée dans la hiérarchie des espaces résidentiels, telle qu’elle se dessine dès l’époque industrielle (collectif Degeyter 2017) : François Fillon arrive ainsi en tête à Marcq-en-Barœul (commune aisée de plus de 40 000 habitants), avec près de 30 % des inscrits, mais surtout à Bondues (ville périurbaine pavillonnaire très privilégiée de près de 10 000 habitants), où il réalise son meilleur score dans l’agglomération, avec plus de 42 % des inscrits. Ses résultats lillois sont corrélés à la proportion de diplômés du supérieur (0,58 pour les bac + 2, 0,78 pour les bac + 3 et plus) et à la proportion de cadres et professions intellectuelles et d’indépendants (0,74 et 0,69).

Carte 4. Le vote Fillon à l’échelle des bureaux de vote lillois
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L’électorat d’Emmanuel Macron (carte 5) semble – comme dans d’autres grandes villes, mais à la différence de Paris – plutôt s’inscrire dans des mondes sociaux ancrés à droite. Ce sont dans les mêmes quartiers que François Fillon – à savoir le centre, le Vieux-Lille ou encore Saint-Maurice – que le candidat d’En marche obtient ses meilleurs résultats. Ceux-ci sont fortement corrélés au score en 2012 de Nicolas Sarkozy (0,87) mais aussi, et de manière très significative, à celui de François Bayrou (0,91). Emmanuel Macron concurrence, d’ailleurs, la droite dans le prolongement des quartiers nord, en arrivant, par exemple, en tête à Lambersart, Saint-André-lez-Lille ou La Madeleine, trois communes dirigées historiquement par la droite mais qui comptent une proportion importante de jeunes cadres et employés du secteur privé parmi leurs ménages.

Carte 5. Le vote Macron à l’échelle des bureaux de vote lillois
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L’analyse au niveau du bureau de vote permet néanmoins de nuancer l’idée de deux candidats en concurrence. Ainsi, Emmanuel Macron obtient ses meilleurs résultats dans les bureaux d’un large centre-ville, de l’ensemble de Saint-Maurice–Pellevoisin, mais aussi d’une partie de Bois-Blancs, un quartier populaire qui voit toutefois l’arrivée de jeunes cadres du privé autour du grand projet urbain d’EuraTechnologies. Or, si certains bureaux sont plutôt ancrés à droite, d’autres sont traditionnellement favorables à la gauche socialiste et aux écologistes. À l’inverse, François Fillon semble concentrer ses performances électorales dans un espace plus réduit : Vauban–Esquermes, le Vieux-Lille et l’ouest de Saint-Maurice, lieux d’implantation anciens de la droite catholique lilloise.

Signe toutefois de la proximité sociale entre les électorats Fillon et Macron, le résultat d’Emmanuel Macron est corrélé à la proportion de diplômés du supérieur (respectivement 0,67 pour les bac + 2 et 0,87 pour les bac + 3 et plus) et à la proportion de cadres et professions intellectuelles (0,87). L’ancrage électoral d’Emmanuel Macron semble ainsi s’appuyer sur une population aux profils électoraux plutôt variés mais fortement dotée en capitaux économiques et culturels. À Lille comme ailleurs, le vote pour Emmanuel Macron semble traduire les recompositions en cours de la bourgeoisie, entre ses différents pôles et au détriment de candidats socialistes qui sont parfois parvenus à séduire la fraction « libérale » de ces groupes sociaux dominants.

Marine Le Pen, aux marges de l’espace municipal lillois

Alors qu’elle arrive largement en tête dans les Hauts-de-France et réalise des scores très élevés dans certaines communes de l’agglomération (notamment dans les communes frontalières de la Belgique, à Halluin et Comines, par exemple), Marine Le Pen n’obtient que 10,1 % des inscrits à Lille, ne progressant que de 500 voix par rapport à 2012, alors que son résultat national et départemental est en nette augmentation. Ses bons résultats se concentrent dans les bureaux de l’ouest du Faubourg de Béthune et de Lille-Sud, ainsi que dans le sud de Fives, mais surtout dans ceux des « communes associées » de Lomme et d’Hellemmes (carte 6), au sein de quartiers populaires anciennement ouvriers, mais où la proportion de populations immigrées est moins forte et la mobilité résidentielle plus faible que dans les quartiers votant en faveur de Jean-Luc Mélenchon. On note, d’ailleurs, une corrélation positive entre le vote Le Pen et la proportion d’habitants résidant au même endroit depuis 10 ans. Ses bons résultats sont prolongés au sud-ouest à Loos, où Marine Le Pen arrive en tête au premier tour.

Carte 6. Le vote Le Pen à l’échelle des bureaux de vote lillois
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Cette géographie du vote FN date au moins des années 2000 (Laurent, 2001, p. 221), lorsqu’elle prit au dépourvu les édiles lillois qui avaient engagé opportunément la fusion de Lomme avec Lille (après Hellemmes en 1977), comptant sur les voix de cette ancienne commune ouvrière pour renforcer l’assise électorale de Martine Aubry, candidate à la succession de Pierre Mauroy.

Preuve d’une certaine stabilité de la structure du vote FN, le résultat de Marine Le Pen en 2017 est quasi-parfaitement corrélé à son résultat de 2012 (0,96). Il l’est également avec la forte proportion de personnes peu diplômées (par exemple, 0,88 pour les titulaires d’un CAP ou d’un BEP), d’ouvriers et d’employés (respectivement 0,83 et 0,82), mais également de propriétaires (0,45). Ces corrélations, qu’il faut interpréter avec une certaine prudence (dans la mesure où elles s’appuient sur les caractéristiques des bureaux de vote), semblent rejoindre ici d’autres analyses, qui mettent en garde devant le risque d’associer le vote Front national aux fractions les plus précaires des classes populaires (sans-diplômes, chômeurs), qui garnissent bien plus largement les rangs des abstentionnistes (Girard 2017). Il est également nécessaire de signaler que, si le vote Le Pen se concentre dans ces quartiers populaires aux marges de l’espace municipal lillois, la candidate frontiste y est devancée par Jean-Luc Mélenchon, et parfois très largement.

L’analyse des résultats du premier tour de l’élection présidentielle à l’échelle des bureaux de vote permet d’éviter les effets de « moyennisation » et donne à voir les multiples contrastes qui traversent la ville, à l’image de son agglomération très fragmentée. Elle permet d’articuler plus finement l’analyse des dynamiques électorales et la prise en compte des transformations socio-spatiales du territoire. Dans le cas lillois, les grandes lignes de clivage socio-économiques s’observent très bien dans la géographie du vote.

D’un côté, les quartiers du nord de la ville, socialement proches des communes aisées du nord de l’agglomération (le triangle « BMW » : Bondues–Marcq–Wasquehal), apportent massivement leurs voix aux candidats de la droite et du centre. L’analyse au niveau des bureaux de vote permet de relever des configurations variables, avec un centre-ville qui, malgré des indicateurs socio-démographiques proches, se tourne davantage vers les candidats d’En marche, des écologistes et de la gauche que d’autres quartiers et communes aisées. À l’opposé, les quartiers populaires du sud et de l’est demeurent solidement ancrés à gauche, tout comme les communes limitrophes de l’est, du sud et du nord-est, qui ont nettement mis en tête Jean-Luc Mélenchon le soir du premier tour, aux dépens du Parti socialiste. Les élections à venir nous diront s’il s’agit d’une véritable reconfiguration partisane ou si – hypothèse plus probable – les candidats socialistes parviendront à récupérer une partie de ces voix, en dépit d’un déclin tendanciel dans ces quartiers populaires. De même, alors que l’extrême droite obtient des résultats encore faibles à Lille, ses voix se concentrent dans certains quartiers anciennement ouvriers composés notamment de « petits-moyens » (Cartier et al. 2008), où l’ancrage à gauche semble s’affaiblir lentement mais sûrement (Laurent 2001, p. 216).

Enfin, force est de constater que les quartiers de la petite bourgeoisie culturelle ou économique, portés à soutenir assez largement Martine Aubry lors des dernières élections municipales de 2008 et 2014, ont nettement choisi les candidats du centre et de la droite à l’élection présidentielle, et notamment Emmanuel Macron et son discours critique à l’égard des clivages partisans. Faut-il y voir une contradiction et le signe d’un déplacement de l’électorat vers la droite ou, à l’inverse, la démonstration que Martine Aubry et son équipe, sur le plan local, peuvent aisément être assimilée au candidat d’En marche ? Dépolitisation des enjeux, vision consensuelle et faiblement contradictoire des intérêts locaux, promotion de l’attractivité du territoire, alliances avec les candidats de droite sur le plan municipal et intercommunal constituent, en effet, des constantes du positionnement socialiste lillois depuis une trentaine d’années.

Affaibli et de moins en moins présent et légitime dans les quartiers populaires à l’origine de sa force électorale, le Parti socialiste lillois se trouve désormais débordé par plus « centriste » que lui dans les quartiers de la ville où vivent les classes moyennes intellectuelles et supérieures, sur lesquelles il entendait construire sa nouvelle assise [6]. Si les résultats de l’élection présidentielle à Lille ne bouleversent pas les grandes lignes de clivages sociologiques et politiques qui traversent la ville, ils pourraient néanmoins hâter un réalignement partisan lors des prochaines élections, au détriment d’un Parti socialiste coupé non seulement des classes populaires mais désormais aussi des clientèles électorales sur lesquelles il avait misé pour les remplacer et construire un bloc majoritaire. S’il est difficile de prédire les conséquences de cette élection nationale sur les scrutins municipaux, l’ancrage social du Parti socialiste apparaît, cependant, plus faible que jamais (collectif Degeyter 2017).

Annexe 1. Quelques précisions méthodologiques

Comme l’ensemble des articles de ce dossier thématique « Présidentielle 2017. Le vote des grandes villes françaises au microscope », les analyses proposées par les auteurs s’appuient sur des cartes réalisées par Christophe Batardy (ingénieur d’études CNRS – UMR ESO) à l’échelle des bureaux de vote [7]. Les fonds de carte des bureaux de l’ensemble des villes au sommaire du dossier ont été produits grâce au travail d’actualisation de la base de données CARTELEC mené par Céline Colange (ingénieure de recherche CNRS – UMR IDEES). En complément de ces cartes, les auteurs ont pu mobiliser une matrice des corrélations statistiques (annexe 2) entre les comportements électoraux au premier tour du scrutin présidentiel de 2017, les votes observés au premier tour de la présidentielle de 2012 (de manière à pouvoir resituer politiquement les résultats), et quelques variables socio-économiques diffusées par l’INSEE (de manière à pouvoir éclairer sociologiquement les résultats). Le problème d’inadéquation entre ces trois fonds de carte (découpage des bureaux en 2017, tracé des bureaux en 2012, périmètre des IRIS de l’INSEE en 2014) a été résolu par la ventilation de l’ensemble des données dans la maille spatiale des bureaux millésimés 2017, en s’inspirant de travaux développés dans le cadre de l’ANR CARTELEC (Beauguitte et Colange 2013) [8]. La production des matériaux cartographiques et statistiques a été coordonnée par Jean Rivière.

Annexe 2. Matrice des corrélations

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Bibliographie

  • Beauguitte, Laurent et Colange, Céline. 2013. Analyser les comportements électoraux à l’échelle du bureau de vote, mémoire scientifique de l’ANR CARTELEC.
  • Braconnier, Céline et Dormagen, Jean-Yves. 2007. La Démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieux populaires, Paris : Folio.
  • Cartier, Marie ; Coutant, Isabelle ; Masclet, Olivier ; et Siblot, Yasmine. 2008. La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris : La Découverte.
  • Collectif Degeyter (Antonio Delfini, Fabien Desage, Fabien Éloire, Rémi Lefebvre, Yoan Miot, Frédéric Poulard, Stéphanie Pryen, Juliette Verdière et Cécile Vignal (coord.)). 2017. Sociologie de Lille, Paris : La Découverte.
  • Girard, Violaine. 2017. Le Vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain, Bellecombe-en-Bauges : Éditions du Croquant.
  • Laurent, Annie. 2001. « De Pierre Mauroy à Martine Aubry, la transition inachevée », Le Vote des villes, Paris : Presses de Sciences Po, p. 211‑228.
  • Ménager, Bernard. 1995. « Le socialisme municipal dans le Nord de la France des origines à 1939 », in B. Ménager, J.‑F. Sirinelli et J. Vavasseur-Desperriers (dir.), Cent ans de socialisme septentrional. Actes du colloque de Lille, 3‑4 décembre 1993, Villeneuve-d’Ascq : université de Lille‑3 Charles-de-Gaulle, coll. « Histoire et littérature régionales », n° 12, p. 67‑77.
  • Rivière, Jean ; Colange, Céline ; Bussi, Michel ; Cautrès, Bruno ; Freire-Diaz, Sylviano ; et Jadot, Anne. 2012. « Des contrastes électoraux intra-régionaux aux clivages intra-urbains », Territoire en mouvement, n° 16, p. 3‑17.
  • Sawicki, Frédéric. 2011. « Le prolo, l’expert et le mépris de classe », Libération, 10 juin.
  • Van Criekingen, Mathieu. 2008. « Réurbanisation ou gentrification ? Parcours d’entrée dans la vie adulte et changements urbains à Bruxelles », Espaces et Sociétés, n° 134, p. 149‑166.

Notes

[1] Notre développement inclut les deux communes associées d’Hellemmes et de Lomme, « communes associées » qui ont fusionné avec Lille tout en gardant chacune un maire délégué élu et un budget propre.

[2] Comme les autres articles de ce dossier, nous faisons le choix ici de restituer les résultats en pourcentages des suffrages selon le nombre d’inscrits (et non des suffrages dits « exprimés »), afin de prendre la mesure de l’abstention et des votes blancs et nuls et de ne pas considérer ces comportements électoraux comme illégitimes.

[3] La ville est dirigée par Martine Aubry depuis mars 2001, et par un maire socialiste depuis près d’un siècle, à une exception près (1947‑1955).

[4] Il faut noter que la proportion d’inscrits est ici particulièrement faible et reflète, outre le caractère populaire de la ville (Braconnier et Dormagen 2007), la part importante de la population étudiante (sa proportion est la plus élevée de France) et la grande mobilité de la population lilloise (qui se « renouvelle » tous les huit ans), ensemble de caractéristiques défavorables à l’inscription électorale.

[5] Les valeurs du coefficient de corrélation r de Pearson varient toujours entre – 1 et + 1. La première information est donnée par le signe de la corrélation. Lorsque r est positif, le niveau d’abstention a tendance à s’élever quand la proportion d’une catégorie dans la population (par exemple, les « sans-diplômes ») augmente. À l’inverse, quand r est négatif, le pourcentage d’abstention diminue quand la part de cette catégorie dans la population augmente. La seconde information est fournie par la valeur du coefficient. Quand cette valeur tend vers – 1 ou + 1, cela signifie que la relation statistique entre le choix électoral et la catégorie sociale dont on teste les effets est très intense. Par contre, quand la valeur de r est proche de 0, on peut en conclure qu’il n’existe pas de relation entre ce choix et cette catégorie sociale. Enfin, on peut tester la significativité de la corrélation afin d’en évaluer la robustesse statistique. Toutes les corrélations figurant en gras dans l’annexe 2 sont significatives avec une marge d’erreur inférieure à 1 % ; c’est sur elles que repose le travail d’interprétation proposé dans cet article.

[6] Telle qu’imaginée par le fameux rapport du think tank Terra Nova : http://tnova.fr/rapports/gauche-que... ; voir également Sawicki 2011 : www.liberation.fr/france/201....

[7] Ces cartes sont établies en pourcentages par rapport au nombre d’électeurs inscrits (et non par rapport aux suffrages exprimés), ce qui permet de prendre pleinement en compte l’abstention, les bulletins blancs et les suffrages nuls parmi les comportements électoraux analysés.

[8] Cette ventilation entre couches d’information spatiale a été réalisée sous le logiciel R par Aliette Roux (doctorante en géographie, université de Nantes – UMR ESO) grâce au script « Reapportion data from one geography to another in R » développé par Joël Gombin (doctorant en science politique, université de Picardie – UMR CURAPP‑ESS).

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Pour citer cet article :

Fabien Desage & Tristan Haute, « Lille : quand l’effondrement du PS ravive le vote de classe », Métropolitiques, 2 juin 2017. URL : http://www.metropolitiques.eu/Lille-quand-l-effondrement-du-PS.html
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