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Les origines urbaines de la révolution de 1848. Paris XIXe siècle, ville ouvrière

par Anaïs Albert, le 03/10/2016
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Contre les représentations classiques de Paris au XIXe siècle qui opposent la modernité des boulevards à la misère des quartiers populaires, Maurizio Gribaudi rend compte de la modernité de la ville ouvrière. En soulignant l’ampleur des restructurations urbaines et le dynamisme de l’industrie, il montre comment s’opère au cœur des sociabilités ouvrières une montée vers le politique, qui sera le terreau de la révolution de février 1848, confisquée quelques mois plus tard.
Recensé : Maurizio Gribaudi, Paris, ville ouvrière. Une histoire occultée, 1789‑1848, Paris, La Découverte, 2014.

Dans le prologue de son ouvrage Paris, ville ouvrière, une histoire occultée (1789‑1848), publié aux éditions La Découverte en 2014, Maurizio Gribaudi, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), remercie malicieusement l’Agence nationale de la recherche de ne pas lui avoir accordé les financements qu’il avait demandés. Cela lui a permis, ajoute-t-il, de mener seul une recherche au long cours dont ce beau livre est l’aboutissement. L’ampleur des dépouillements d’archives et l’impressionnant travail cartographique témoignent effectivement du temps passé à exhumer patiemment les traces des quartiers populaires du vieux centre de la capitale.

La thèse défendue par Maurizio Gribaudi dans cette recherche est bien celle de l’oubli ou plutôt de l’occultation – comme l’indique le sous-titre – des espaces populaires dans l’histoire urbaine et sociale de Paris durant le premier XIXe siècle. Le Paris des boulevards, des théâtres et de la fée électricité a dicté sa vision de la capitale : les écrivains, les artistes et les décideurs bourgeois habitant ces quartiers ont imposé leur espace quotidien comme l’emblème de la modernité, rejetant le Paris populaire, et particulièrement le vieux centre, vers le misérabilisme, le pittoresque et le suranné. Contre cette vision qu’il présente comme hégémonique, ce livre veut restituer la richesse des relations sociales et économiques qui se sont nouées dans les rues et les îlots populaires de la capitale entre la Révolution française et 1848. Ces quartiers sont la source d’une « nouvelle modernité », ou d’une modernité ouvrière, contre celle des grands boulevards. Ils sont le creuset de nouvelles dynamiques urbaines, sociales, économiques et surtout politiques, qui éclatent avec force dans la révolution de février 1848 avant d’être tragiquement défaites en juin.

La stigmatisation progressive des quartiers populaires de Paris

Pour déconstruire la vision dichotomique de la ville qui s’impose dans la première moitié du XIXe siècle, entre un ouest bourgeois moderne et un vieux centre enkysté et misérable, Maurizio Gribaudi commence par explorer les racines de cette image. Il expose les différents discours qui la construisent progressivement, ceux des hygiénistes, des édiles et des architectes et enfin des artistes (écrivains et dessinateurs). L’historien montre comment, sous l’Empire et la Restauration, la capitale est pensée comme un organisme vivant, certes malade mais qu’il est encore possible de soigner. L’industrie n’est pas rejetée, elle est acceptée, voire encouragée, et le monde populaire est vu comme « partenaire indispensable quoique subordonné » (p. 18) du reste de la société urbaine. Les élites ont une vision paternaliste des espaces les plus pauvres, qui oscille entre la bienveillance et l’observation ethnographique. Le discours sur la ville, le peuple et les quartiers populaires change brusquement entre 1830 et 1834 sous l’effet d’une conjonction de facteurs. Les grèves et les émeutes qui se succèdent après la révolution de Juillet alimentent la peur sociale des élites. Les hygiénistes font également le lien entre la propagation du choléra dans la capitale (qui tue 18 000 personnes en 1832) et l’insalubrité des quartiers populaires. Dans leurs textes apparaît de plus en plus nettement l’image d’une population maladive, dépravée et peut-être dangereuse. Enfin, au même moment, les romantiques, Victor Hugo en tête, développent une vision fantasmée de la ville médiévale. Ils exhument des vestiges historiques, qu’ils présentent comme étouffés par les habitations des plus modestes. Les quartiers du vieux centre populaire sont ainsi progressivement placés dans une « position d’altérité et de marginalité totale » (p. 115), vus uniquement comme des foyers de misère et d’ignorance ou bien comme des survivances surannées et pittoresque d’un vieux Paris en voie de disparition. Ce faisceau de discours produit une vision abstraite de la ville populaire et de ses habitants, réduits à des stéréotypes sociaux et professionnels, comme la grisette [1] ou le chiffonnier. Pour résoudre ce qui finit par apparaître comme un problème urbain, des projets de restructuration radicale de la ville voient le jour (le rapport Chabrol-Chaméane en 1842 ou le plan pour régénérer la ville de Meynadier en 1843). Proposant de percer de nouvelles voies ou bien de détruire des îlots entiers des quartiers centraux, ces projets annoncent, dès les années 1840, les transformations haussmanniennes. Cette première partie de l’ouvrage se révèle particulièrement passionnante car elle revisite, chemin faisant, toute la documentation classique de l’histoire de Paris : Victor Hugo et les romantiques, les caricatures de Daumier, les rapports de Villermé ou encore Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. Ces textes, éclairés sous un jour nouveau, prennent place dans un récit cohérent qui restitue l’évolution du discours sur la capitale, et notamment sur le vieux centre populaire.

Des quartiers populaires dynamiques et modernes

Après cette première partie d’analyse des discours et des représentations, Maurizio Gribaudi défend l’idée que l’histoire urbaine des quartiers populaires ne peut se réduire à un travail sur des sources imprimées produites par les élites, au risque de souscrire à leur regard surplombant. Dans une démarche qui est à la fois un manifeste méthodologique et un plaidoyer pour une histoire sociale, le chercheur se tourne alors vers des archives qui permettent de « se rapprocher du bâti jusqu’au niveau des immeubles, de la parcelle, des ateliers, des logements, pour mieux comprendre les physionomies de ceux qui y vivaient et y travaillaient » (p. 146). Pour cela, l’auteur fait feu de tout bois : les almanachs du commerce permettent de reconstituer l’environnement économique d’une rue ou d’un îlot, les calepins de révision du cadastre font entrer dans un immeuble, visité du rez-de-chaussée au sixième étage, tandis que les archives de la justice de paix (conseils de famille et actes de notoriété) donnent accès aux stratégies de solidarité, de voisinage comme professionnelles. Ces sources, sérielles et manuscrites pour la plupart, permettent de décrire la matérialité du bâti et d’approcher au plus près les activités économiques et les relations sociales qui se nouent dans ces espaces.

Contre l’image de la stagnation et de la vétusté qui se dégageait du discours des élites, Maurizio Gribaudi insiste, au contraire, sur le dynamisme des quartiers centraux sur les plans démographique, urbain et économique. Deux éléments sont particulièrement saillants dans cette deuxième partie de l’ouvrage. L’auteur décrit tout d’abord admirablement l’ampleur des transformations urbaines provoquée par la vente des biens nationaux après la Révolution. Couvents, palais et hôtels particuliers des émigrés sont découpés en lots et vendus aux enchères, entraînant un immense transfert de propriété (environ un tiers de la surface de la capitale est concerné) et une densification du bâti très importante, ce qui déclenche « une restructuration de l’espace urbain uniquement comparable aux bouleversements produits par les pioches du préfet Haussmann sous le Second Empire » (p. 153). Maurizio Gribaudi s’attache également à décrire avec soin ce qu’il nomme la « fabrique collective parisienne ». Cette organisation spatiale, sociale et économique fait de chaque îlot urbain une « véritable usine à ciel ouvert » qui héberge « une configuration différente d’activités professionnelles organisées autour de la production d’un nombre limité et défini de produits » (p. 205‑206). Avec une écriture vivante et fourmillant de détails, l’historien décrit, par exemple, la fabrication de bijoux dans le passage de la Marmite ou celle de parapluies dans la cour de la Trinité, deux rues aujourd’hui disparues proches de la porte Saint-Denis. Pour Maurizio Gribaudi, cette organisation de la production n’est pas archaïque, comme une lecture téléologique cherchant l’origine de la grande industrie pourrait le laisser croire. Elle est au contraire une des clés de la modernité ouvrière dans l’horizon politique de l’époque.

La montée vers la politique des ouvriers parisiens

Pour l’auteur, c’est dans ce terreau urbain et social que s’enracine la « montée vers la politique » des ouvriers parisiens. Cette expression, empruntée à Jacques Rougerie, désigne « l’amalgame progressif d’éléments différents [qui] produisent progressivement une conscience aiguë et inédite de la réalité des rapports de domination régissant non seulement l’organisation du travail parisien, mais aussi la société entière » (p. 241). La thèse centrale de Maurizio Gribaudi est que cette maturation politique ne vient pas « d’en haut », des cercles savants ou des auteurs bourgeois. La conscience des inégalités qui conduit les ouvriers à revendiquer en 1848 une république démocratique et sociale est, au contraire, une construction indigène, forgée dans ces quartiers du vieux centre, dans leurs pratiques professionnelles et dans leurs solidarités de voisinage. L’historien procède alors à une stimulante relecture des principales mobilisations collectives des milieux populaires, classiquement abordées par l’histoire du mouvement ouvrier : coalitions, grèves, émeutes et révolutions. Il reprend chronologiquement les principales scansions politiques du premier XIXe siècle pour montrer comment des idées politiques nouvelles émergent à partir du vécu quotidien. L’ouvrage est, en effet, particulièrement sensible à la manière dont l’expérience quotidienne des ouvriers, à l’atelier ou dans le quartier, leur donne une expertise sur l’organisation du travail et leur fait soutenir avec force l’idée de « l’association ouvrière ». Ces travailleurs veulent la reconnaissance de l’égalité et la plupart de leurs luttes ont pour but de « contrôler directement les formes et le tarif d’un travail qu’ils conçoivent comme une propriété qui leur revient et non au maître » (p. 286).

Dans cette dernière partie, deux éléments apparaissent comme particulièrement stimulants. Maurizio Gribaudi procède d’abord à une relecture novatrice de l’insurrection parisienne des 27, 28 et 29 juillet 1830. Il s’oppose à la vision historiographique dominante qui présente les Trois Glorieuses comme une « révolution bourgeoise » ou bien, dans une vision irénique popularisée par le tableau d’Eugène Delacroix La Liberté guidant le peuple, comme un combat commun de toutes les classes de la société contre la monarchie restaurée. L’historien, en retraçant minutieusement les combats et en cartographiant les barricades qui envahissent le vieux centre populaire, redonne leur place – centrale – aux ouvriers et aux artisans dans le succès de la révolution de Juillet. Au moins 60 % des combattants appartiennent au milieu de la fabrique collective, ce qui fait des Trois Glorieuses une révolution populaire, confisquée par la bourgeoisie libérale qui porte Louis-Philippe au pouvoir. L’autre aspect essentiel de cette partie de l’ouvrage est l’analyse fine des rapports entre le mouvement républicain et le mouvement ouvrier durant la première moitié du siècle à Paris. Si les républicains et les ouvriers participent parfois aux mêmes manifestations, ces deux courants restent séparés par un fossé social, et de plus en plus par une divergence sur les moyens d’action, entre la lutte armée pour les premiers et des revendications plus pacifiques pour les seconds. Mais, de manière subtile, Maurizio Gribaudi analyse également les résonances qui existent entre ces deux pôles de la contestation qui restent « en contact par une trame d’événements parallèles, qui puisent dans la même grammaire de gestion de l’espace public, développée au fil des émeutes et des révolutions. Des gestes semblables et, souvent, des participations croisées, mais des contenus et des visées différents » (p. 349). L’interprétation originale des liens entre ces deux mouvements permet aussi de comprendre pourquoi ils vont s’allier en février 1848 contre la monarchie de Juillet, avant que les barricades de juin n’offrent le spectacle du combat à mort entre leurs deux visions de la République. Les républicains nouvellement arrivés au pouvoir ordonnent, en effet, lors des « journées de juin » de tirer sur les ouvriers révoltés qui réclament une République sociale leur garantissant le droit au travail et l’égalité réelle.

Dans une langue claire et accessible, Maurizio Gribaudi livre dans cet ouvrage une étude d’histoire indissociablement urbaine et sociale, dans laquelle les processus économiques et sociaux sont enchâssés dans le tissu urbain et dans le bâti de la capitale. La précision des descriptions donne par moments l’impression de lire un de ces guides du vieux Paris, en vogue au XIXe siècle, mais qui serait débarrassé du regard méprisant et pittoresque généralement utilisé dans ces ouvrages. Ajoutons enfin qu’il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler un beau livre, avec une édition soignée et une très riche documentation (plans anciens, gravures et cartes de l’auteur) qui renforce le plaisir de la lecture.

Notes

[1] La grisette est une jeune ouvrière parisienne de la mode, dont la vertu est supposée légère.

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Pour citer cet article :

Anaïs Albert, « Les origines urbaines de la révolution de 1848. Paris XIXe siècle, ville ouvrière », Métropolitiques, 3 octobre 2016. URL : http://www.metropolitiques.eu/Les-origines-urbaines-de-la.html
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