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L’Apache et l’Îlotier. Visibilité policière et ordre public à Paris au XIXe siècle

par Igor Moullier, le 14/09/2012
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Comment se construit une police de proximité ? Le livre de Quentin Deluermoz sur les sergents de ville, corps réformé sous le Second Empire, qui deviendra celui des gardiens de la paix, apporte un éclairage historique à cette question d’une grande actualité.
Recensé : Deluermoz Quentin. 2012. Des policiers dans la ville. La construction d’un ordre public à Paris 1854-1914, Paris : Publications de la Sorbonne.

Comment se construit la figure du policier de quartier ? Telle est la question qu’explore Quentin Deluermoz dans l’ouvrage tiré de sa thèse qui étudie les débuts de la police de proximité à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle [1]. Historiographiquement, l’ouvrage vient compléter un important mouvement d’étude de la naissance de la police et de la gendarmerie modernes au XIXe siècle, de leur professionnalisation et de leurs rapports aux objectifs politiques de maintien de l’ordre public. Quentin Deluermoz s’intéresse particulièrement aux rapports entre les policiers en tenue et la population, à la manière dont la figure du sergent de ville et du gardien de la paix devient une figure familière et acceptée du paysage urbain.

Pour réaliser ce travail, écrit d’une plume claire et précise, l’originalité de Quentin Deluermoz est de mobiliser, en plus des outils classiques de la socio-histoire de l’institution policière, ceux de l’histoire des représentations et de la sociologie interactionniste. Journaux et romans à grande diffusion sont ainsi utilisés, au même titre que les rapports d’enquête ordinaires, pour saisir à l’échelle du quartier et du quotidien les effets de cette nouvelle présence policière. Cela permet à l’auteur de jeter un éclairage nouveau sur ce qu’est l’ordre public, et la manière dont il se construit, entre stratégies des autorités et attentes des citoyens.

La réforme de la police parisienne en 1854 correspond, en effet, à la volonté délibérée du nouveau régime de Napoléon III de se doter d’une force de police moderne, sur le modèle anglais du bobby à la fois efficace et débonnaire. La réforme vise à la fois à faire oublier les origines militaristes et autoritaires du Second Empire, né du coup d’État du 2 décembre 1851, et à épauler la politique d’haussmannisation et de modernisation de l’espace urbain, en faisant passer le corps des sergents de ville de 800 à 4 000 individus. Le projet n’est pas neuf : l’étude des commissaires de police au siècle des Lumières [2] montre déjà la volonté d’appréhender l’espace urbain par la territorialisation des forces de police. L’ancrage du commissaire dans le quartier était déjà perçu comme le meilleur moyen d’obtenir l’acceptation sociale de la police.

L’une des manières, en 1854, de rompre avec l’image du policier comme mouchard, ou comme criminel reconverti, à la manière de Vidocq [3], est de recruter largement des anciens militaires pour former le nouveau corps des sergents de ville. Sur cette base initiale va se mettre en place un processus de redéfinition de l’image du policier de ville et de son insertion sociale. Quentin Deluermoz montre très bien comment cette évolution se fait progressivement, sur la moyenne durée, par le biais d’une série d’interactions. Le métier de policier, au milieu du XIXe siècle, n’est pas encore complètement défini, pas plus que son statut et son rôle social. De plus, comme le rappelle Quentin Deluermoz en mobilisant les acquis de la sociologie, notamment le travail fondamental de Dominique Monjardet [4], les agents de terrain disposent d’une forte marge de manœuvre dans l’application des directives et la manière dont ils vont exercer concrètement leur autorité. Si le moment de l’arrestation, fréquemment représenté dans les images de presse et les gravures, établit la figure de l’autorité, c’est dans l’activité de prévention et dans la réaction des agents face aux déviances ordinaires que se jouent les régulations et la construction d’un nouvel ordre public. Le policier incarne, pour reprendre l’expression de Quentin Deluermoz, un « État négocié » (p. 133), c’est-à-dire capable d’adapter ses règles disciplinaires aux réactions constatées.

La figure du sergent de ville se construit autour de la question de la visibilité. Sa fonction première est de parcourir la portion d’espace urbain, l’îlot, qui lui a été attribuée, à intervalles réguliers. La rue devient le lieu de travail premier du policier. Cette décision a de nombreuses conséquences, entre autres celles de multiplier les interactions avec les populations civiles, et de faire basculer la profession de policier dans un nouveau régime de visibilité qui va redéfinir en partie l’exercice même de ce métier. Le sergent de ville devient au sens propre un « représentant » de l’autorité, le plus visible et le plus accessible pour la population parisienne.

À cette visibilité première s’ajoute une visibilité seconde, construite par les représentations des forces policières dans les journaux, les romans. L’originalité de l’ouvrage de Deluermoz est de croiser ces deux approches, sociologique et littéraire, pour bien montrer comment se construisent des attentes réciproques : le public urbain prend désormais en compte la régularité d’une présence policière, mais produit en retour une série d’attentes et d’exigences dont l’institution policière doit tenir compte.

L’effet de ces attentes et exigences se manifeste lors des années 1880. Les forces de police doivent, en effet, faire face à un regard critique, notamment sur la question des brutalités policières. La presse, qui entre dans l’ère de la diffusion de masse, passe à la loupe ses erreurs et ses excès. Dans la littérature, une nouvelle figure émerge, celle du détective privé. Les gravures ou les illustrations de presse montrent une figure vieillissante du policier en tenue : ses traits se sont empâtés, son allure se fait plus débonnaire. Mieux accepté socialement, il semble aussi perdre en efficacité. Sous l’impulsion du préfet de police Lépine, des mesures sont prises pour rajeunir le corps, mettre en place une période de formation initiale. L’étude des procès-verbaux et rapports montre l’intensification du rapport à l’écrit : la langue des agents se fait plus précise, plus technique. La préfecture de police s’engage également dans un travail de mémoire et d’héroïsation : rédaction d’une histoire du corps des sergents de ville, distribution de médailles, institutionnalisation des funérailles pour les agents morts en service. Des changements organisationnels de la préfecture de police (création d’une Direction de la police municipale à côté de la Direction générale des recherches) aux changements de la tenue (l’apparition du fameux bâton blanc en 1896), c’est une politique cohérente et complète qui est menée pour adapter la police au nouvel environnement urbain parisien et en faire un service public présent au quotidien.

La chronologie proposée par Quentin Deluermoz dépasse celle des changements de régime, pour mettre l’accent sur les processus de moyenne durée. L’effet de génération joue au sein des effectifs policiers : la génération recrutée en 1854 arrive à la retraite dans les années 1880 et laisse la place à de nouvelles recrues dont la formation et la culture sont différentes. La réception de la réforme de la police urbaine s’opère également sur un temps long. La méfiance envers la police ne disparaît que graduellement. L’étude de la presse est à ce titre un bon révélateur du rythme de ces changements. La leçon à en tirer est loin d’être négligeable : l’établissement d’une police de proximité nécessite du temps, aussi bien au sein du corps policier que parmi le public, pour que s’effectuent au quotidien les réglages et les ajustements dans les interactions sociales. L’un des grands mérites de l’ouvrage de Quentin Deluermoz est de montrer que l’évolution du métier de policier ne s’explique pas simplement par une adaptation mécanique à la criminalité. La police est une relation sociale complexe : vouloir l’enfermer dans des objectifs de court terme est la meilleure manière de casser les dynamiques et les interactions qui lui permettent de s’insérer dans les sociétés urbaines.

Notes

[1] Offrant ainsi un intéressant contrepoint aux études sur la situation contemporaine. Cf. Denis,Vincent. 2012. « Comment la police s’est éloignée des citoyens. Une histoire récente de la police en France », Métropolitiques.

[2] Milliot, Vincent. 2011. Un policier des Lumières, Seyssel (Ain) : Champ Vallon.

[3] Eugène-François Vidocq (1775-1857), ancien forçat devenu chef de la police de sûreté.

[4] Monjardet, Dominique. 1995. Que fait la police ? Sociologie de la force publique, Paris : La Découverte.

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Pour citer cet article :

Igor Moullier, « L’Apache et l’Îlotier. Visibilité policière et ordre public à Paris au XIXe siècle », Métropolitiques, 14 septembre 2012. URL : http://www.metropolitiques.eu/L-Apache-et-l-Ilotier-Visibilite.html
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