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Les communs urbains : nouveau droit de cité ?

Mots-clés : communs
La notion de « communs » traduit un intérêt croissant de la société civile pour produire, gérer et partager des ressources matérielles et immatérielles de façon collaborative et ouverte. Comment ces nouvelles façons de faire en commun s’inscrivent-elles dans les territoires et contribuent-elles à les redéfinir ? Sont-elles susceptibles de renouveler la production de la ville et d’accéder au rang d’un nouveau « droit de cité » ?

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La notion de « communs » connaît un regain d’intérêt, en même temps que se développent dans la société civile de nouvelles initiatives visant à produire, gérer et partager des « ressources » matérielles (eau, semences, machines, espaces, etc.) et immatérielles (logiciels, codes génétiques, données numériques, etc.), mais aussi à répondre aux aspirations de collectifs souvent issus de l’économie collaborative, du numérique et de l’écologie : jardins partagés, habitat participatif, cartographies libres, tiers-lieux, fablabs, monnaies locales, communautés de défense du patrimoine, mobilités ou énergie partagées, sciences et contenus éducatifs ouverts, échanges de savoirs, de savoir-faire ou de services, etc. À la faveur de ces initiatives issues de la société civile, le sujet des communs se diffuse désormais dans les médias et auprès du grand public, un peu comme un parfum dans l’air du temps, intuitivement identifiable ou reconnaissable sans pour autant se laisser facilement définir.

Si « communauté », « ressource » et « gouvernance partagée » fondent le socle explicatif des communs, ces trois termes peuvent aussi être abordés à partir des valeurs qui sous-tendent leur renaissance (De Moor 2012). De ce point de vue, une des origines récentes du renouveau des communs tient à la recherche d’alternatives aux logiques néolibérales qui, en privatisant de pans entiers de l’activité et de l’existence humaine, multiplient les inégalités d’accès aux ressources. De même, la volonté de renouveler les fondements de la participation citoyenne, par une prise de distance avec les cadres institués de la vie politique traditionnelle, en constitue une autre source.

Le mouvement intellectuel et citoyen dont relèvent aujourd’hui les communs, bien que non unifié, s’adosse en outre à un appareillage théorique. À ce titre, depuis les travaux fondateurs d’Elinor Ostrom (Ostrom 1990), c’est sous l’angle d’une approche économique et juridique centrée sur la question de la « ressource » qu’ont d’abord été scrutés les « biens communs » ; le glissement sémantique récent vers l’usage du seul terme de « communs » témoigne de l’intérêt avec lequel les sciences sociales s’emparent désormais du sujet, déplaçant la focale vers les dynamiques sociales et « l’agir politique » dont le mouvement est porteur.

Cette seconde perspective permet de distinguer, dans l’ensemble de pratiques hétérogènes qui forment aujourd’hui les communs, la construction émergente d’une critique sociale d’un nouveau type, fondée sur le faire – et plus précisément sur le faire ensemble –, plutôt que sur le seul débat d’idées. En reprenant cette hypothèse, ce dossier interroge la manière dont les pratiques des communs interpellent aussi bien les cadres institutionnels et les modèles de la gouvernance urbaine que les outils de l’urbanisme, et par là même contribuent à renouveler des questionnements travaillés par les chercheurs dans le champ des études urbaines. Les contributions, inspirées d’une journée d’étude organisée à Lyon en octobre 2015 [1] (Brossaud et Fiori 2016) dessinent à leur manière les contours, les enjeux et les pratiques de cet « agir politique » porté par les « communs ». Toutes témoignent du principe selon lequel « Il n’y a pas de commun sans “agir commun” » (Bollier 2014) et contribuent à définir, dans ce cadre général, les décalages que produisent les démarches visant à « faire ensemble ».

Les communs procèdent ainsi :

– d’une réappropriation du politique qui place avant tout l’engagement du côté de l’expérience pratique et sensible (Nicolas-Le Strat 2016) ;
– de processus auto-organisés – ou instituants – qui se construisent en situation et se fondent sur l’expérimentation, plutôt que sur la recherche d’un résultat ou d’une issue (Dardot et Laval 2014) ;
– d’une relocalisation de l’action citoyenne passant par des pratiques d’échelle souvent micro-locale, sans pour autant relever du localisme (Magnaghi 2014).

Agir commun ou espace commun ?

Cette entrée par « l’agir commun » n’évacue pas pour autant le questionnement sur la ressource, à l’origine de la problématique des communs. Les contributions permettent ainsi de discuter le statut de cette notion et les négociations dont elle fait l’objet. Pour le sociologue Christian Laval comme pour l’architecte Alberto Magnaghi, une ressource ne peut pas être assimilée à un « bien » car elle n’est pas commune par essence, et ne peut faire l’objet d’une classification. La qualité de « commun », issue des pratiques qui environnent une ressource, peut être gagnée ou perdue selon l’évolution des relations sociales et les particularités des territoires. Il n’y a pas de communs sans « commoners [2] ». C. Laval insiste sur le caractère inappropriable d’un commun, qu’il définit par l’usage d’une ressource et non par sa propriété, à l’image du droit coutumier qui prévalait au Moyen Âge pour les communaux (affouages, pâturages, etc.).

Ces deux auteurs prennent position contre le néolibéralisme : le premier à travers une vive critique de la métropolisation comme processus de déterritorialisation, de captation des richesses par les villes-centre et de domination d’un modèle concurrentiel destructeur des milieux de vie et des « héritages vivants » ; le second, en inscrivant ces mêmes effets dans un long contexte historique et juridique. De ce point de vue, A. Magnaghi est plus proche de l’écologie urbaine, alors que C. Laval, davantage influencé par le Droit à la ville d’Henri Lefebvre, positionne les communs comme un mouvement collectif (Boniburini et al., 2013). Il s’agit pour lui de faire aboutir des formes d’autogouvernement, qui ne se confondent ni avec l’empowerment ou le community organising, ni avec la démocratie participative.

Raphaël Besson montre que les Laboratorios ciudadanos madrilènes interrogent nos modes traditionnels de fabrique et de gestion des villes, tout en situant cet engagement dans la cité sous un angle contributif et non pas seulement contestataire. En premier lieu, parce que les Laboratoires citoyens constituent des lieux d’expérimentation et d’investigation des communs. Ensuite, parce que chaque laboratoire tente d’assurer un égal accès des habitants à la ville, à ses espaces publics, ses services, ses ressources, ses activités sociales, culturelles ou sportives. Enfin, ces Laboratoires citoyens se développent de manière ascendante et s’associent aux structures socioculturelles des quartiers madrilènes (centres sociaux…). Ainsi, l’utilisation de ces espaces urbains passerait par une volonté de s’approprier des lieux abandonnés (une friche par exemple) ou de créer des « tiers-lieux » (fablab, living lab, habitat participatif). La figure dite du tiers-espace semble, dans ce contexte, concomitante à celle des communs (Vanier 2000 ; Bazin 2013).

À travers une mise en récit historique des Lieux intermédiaires et indépendants, Jules Desgoutte décrit précisément comment les friches et autres squats artistiques ont transformé en France la production culturelle en associant des fonctions sociales, économiques et artistiques en leur sein. Plus proche d’Henri Lefebvre que Raphaël Besson, son récit insiste sur la valeur d’usage de ces espaces. Il interroge les politiques publiques qui privilégient le « faire pour » les citoyens à la place du « faire avec » (Briand 2015). Sous sa plume, les espaces intermédiaires semblent par ailleurs remettre fondamentalement en cause les modes de production fonctionnaliste de la culture avec sa division du travail (conception, production et diffusion) au bénéfice d’une gestion collective de ses ressources. Le tiers-espace commun devient alors un lieu de contestation et d’autonomisation sociale où se transforment en profondeur les cadres de l’action politique.

La contribution de Léa Eynaud questionne l’objet même de l’urbain dans la pensée des communs. En commentant l’ouvrage collectif Urbans Commons (Dellenbaugh et al. 2015), elle montre que cette remise en cause affecte directement le cadre du bâti. De quoi l’urbain est-il le nom, lorsque les pratiques sociales des communs ne recouvrent pas ou peu une revendication pour le territoire – à l’image de celle des années 1970 qui voulait rendre la ville aux habitants, mais s’inscrivent dans un territoire, constitué d’enchevêtrements organisationnels et de discontinuités spatiotemporelles ? Le texte de Daniela Poli, Sandra Fiori et Louis Harel revient, quant à lui, sur une expérience de démocratie communautaire à la ferme de Mondeggi. S’opposant à la vente des terres d’un domaine agricole près de Florence, des citoyens se sont constitués en communauté pour faire revivre une agriculture paysanne, pour habiter autrement en prenant soin des ressources du lieu et des autres. Ici, l’instauration d’une communauté de vie et de travail est indissociable de la réappropriation citoyenne d’un territoire, géré en commun.

L’ancrage européen de tous les terrains d’expérimentation de ce dossier montre aussi que les territoires des communs sont ceux où se mêlent processus globaux et logiques locales. L’Italie et l’Espagne font figure de pionnières à cet endroit (Sauvêtre 2016). Effet collatéral de la mondialisation économique et financière, « l’agir commun » est donc bien habité par des appartenances locales et des références extraterritoriales. Mais si l’on commence désormais à mieux connaître comment il fonctionne dans quelques organisations d’économie sociale et solidaire (Eynaud 2017) ou de la connaissance (Amabile et al. 2015), si l’on considère aussi ses formes de régulation juridique émergentes au travers de la mise en place des chartes urbaines à des échelles micro-sociales (Festa 2016), il convient aujourd’hui de davantage caractériser les espaces socio-politiques qui les structurent : quid des rapports entre « communs », communautés et réseaux d’appartenances territoriales ? Comment redéfinissent-ils précisément la civilité, la citoyenneté, voire le civisme entre privé et public ? Quelles sont leurs modes de réception et d’appropriation par les politiques publiques ? Sont-ils enfin la source de coopérations et d’institutions renouvelées ? Esquisse de tous ces enjeux, ce dossier montre que les « communs » restent encore à construire pour accéder au rang d’un nouveau « droit de cité ».

Au sommaire de ce dossier :


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Bibliographie

Pour aller plus loin :

Notes

[1Organisé autour d’une table ronde, d’une galerie de projets et d’ateliers scientifiques, l’événement était ouvert au grand public, aux acteurs de la société civile intéressés par les communs et aux chercheurs Il a été porté conjointement par le festival « Le temps des communs » (URL : http://tempsdescommuns.org) (collectif Lyon, Rhône-Alpes) et l’École nationale supérieure d’architecture de Lyon (équipe de recherche EVS-LAURE). Les comptes rendus et vidéos de cette journée sont disponibles sur le site http://villeencommuns.sciencesconf.org.

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Pour citer cet article :

Claire Brossaud & Sandra Fiori & Philippe Simay, « Les communs urbains : nouveau droit de cité ? », Métropolitiques, 13 juin 2019. URL : https://www.metropolitiques.eu/Les-communs-urbains-nouveau-droit-de-cite.html
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