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Une anti-écologie de l’environnement

par Pierre Chabard, le 04/07/2012
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Moins d’un an après la première traduction française de Théorie et design à l’ère industrielle, les éditions HYX mettent pour la première fois à disposition des lecteurs francophones une autre œuvre majeure de Reyner Banham. Dans L’architecture de l’environnement bien tempéré, le critique et historien de l’architecture anglais pose les bases d’une réflexion critique sur l’intégration des technologies environnementales dans la conception architecturale.
Recensé : Reyner Banham. 2011. L’Architecture de l’environnement bien tempéré, Orléans : Éditions HYX.

La publication française de The Architecture of the Well-Tempered Environment, vingt-sept ans après sa réédition aux Presses de l’université de Chicago et quarante-deux ans après sa première édition chez Architectural Press, tend à faire mentir la vieille rengaine selon laquelle la France serait passée à côté de Reyner Banham (1922-1988). Né juste avant la sortie de Vers une architecture de Le Corbusier et disparu juste avant l’exposition Deconstructivist Architecture au MoMA, le critique et historien anglais, formé d’abord comme ingénieur aéronautique puis comme historien de l’art au Courtauld Institute, fut l’un des commentateurs les plus exigeants et les plus stimulants de l’architecture moderne et de son devenir au sein de la civilisation consumériste et postindustrielle qu’il a vu se mettre en place après-guerre. Avec des traductions anciennes [1] ou plus récentes [2], et en attendant la publication prochaine d’un recueil d’essais critiques aux Éditions de La Villette, le lecteur francophone dispose désormais d’un échantillon assez représentatif de l’œuvre immense et protéiforme de cet « historien du futur immédiat », auteur de quinze ouvrages et de plus de 750 articles.

Des changements de climat

Cette actualisation de sa pensée ne peut cependant se faire sans appréhender l’écart temporel qui nous en sépare. C’est toute l’utilité de la préface de Luc Baboulet qui s’attache non seulement à resituer précisément l’ouvrage dans l’environnement intellectuel de son temps (parfois volontairement occulté par Banham lui-même) mais à en proposer une lecture circonstanciée, attentive à sa dimension polémique, consciente de ses contradictions, curieuse de ses sous-entendus. C’est armé de cette analyse éclairée que le lecteur d’aujourd’hui peut aborder ce texte d’hier, se l’approprier en tant que document, le verser aux débats actuels. La pertinence historiographique de cette préface équilibre deux aspects plus discutables de la présente édition.

Le premier tient au choix de traduire la version de 1984. Parfois, comme le rappellent Roger Chartier et Pierre Bourdieu, « un livre change par le fait qu’il ne change pas alors que le monde change » [3]. Ce fut un peu le destin de L’architecture de l’environnement bien tempéré. Entre 1969 et 1984, le choc pétrolier d’une part et l’avènement du postmodernisme d’autre part, ont quelque peu marginalisé la pensée de Banham. Alors qu’elle se situait, à la fin des sixties, à l’avant-garde américanophile d’une civilisation de la croissance économique, de l’ivresse consumériste, de la foi dans le progrès technologique, elle a fortement subi l’effondrement de celle-ci et restera, par la suite, comme déracinée. Dans l’édition de 1984, Banham renouvelle certes le corpus de bâtiments analysés (en intégrant par exemple le Centre Pompidou, inauguré en 1977), mais à la marge. Les changements apportés au texte lui-même, qu’il serait fructueux d’analyser en détail, sont de deux types : des nouveaux passages qui semblent répondre à la réception de la première édition du livre (par exemple à ceux qui l’accusèrent de prôner la surconsommation énergétique ou à ceux qui ont préféré « classer ce livre à la rubrique Technologie » de leur bibliothèque, p. 33), mais aussi un nouveau chapitre conclusif, intitulé « un souffle d’intelligence », où Banham prend ses distances vis-à-vis du mouvement High-tech d’une part et des courants de l’architecture solaire ou néo-vernaculaire, d’autre part. Mais ces ajouts relèvent le plus souvent de la justification et ne constituent pas un apport fondamental au texte de 1969, tendant même à en occulter l’importance historique. N’aurait-il pas été plus judicieux de restituer ce dernier ?

Le second point discutable concerne la traduction, réalisée par Antoine Cazé. S’il est irréprochable du point de vue technique, son travail manque de raffinement dans l’écriture, échouant à rendre le rythme, le phrasé et l’humour de la prose de Banham (ce qu’avait réussi Christelle Bécant dans sa traduction de Theory and Design). Il souffre surtout de flagrantes lacunes culturelles et historiques sur l’architecture du XXe siècle. Un seul exemple parmi beaucoup d’autres : la fameuse notion de « servant space » de Louis Kahn, souvent évoquée (et critiquée) dans le livre au point de constituer une entrée de l’index, est étrangement traduite par « espace ancillaire » alors même qu’elle s’est tout simplement diffusée en France, depuis la fin des années 1960, sous le terme d’« espace servant ».

L’intelligence environnementale

Malgré ces deux restrictions, l’on ne peut que saluer l’initiative des éditions HYX de rendre enfin disponible en français ce livre majeur de Banham ; livre de transition, écrit à Londres mais avec le soutien d’une grande fondation américaine (la Graham Foundation, dirigée alors par John Entenza). Continuant d’instruire le procès en modernité du « Mouvement moderne » qu’il avait initié dans Theory and Design, Banham y pourfend la légèreté coupable avec laquelle les architectes traitent des objets techniques, et plus précisément de ce qu’il nomme les « technologies environnementales ». En rapide expansion depuis la fin du XIXe siècle, plutôt aux États-Unis et principalement en dehors de la sphère professionnelle des architectes, ce champ comprend les techniques de régulation mécanisée de l’environnement intérieur des bâtiments : le chauffage, la ventilation mécanique, l’air conditionné, l’acoustique et l’éclairage électrique sous toutes ses formes (incandescence, fluorescence, etc.).

Cette notion d’environnement, « bien tempéré » par l’ingénieur et le technicien modernes, dissone, pour un lecteur contemporain, avec celle, transcendante et naturalisée, que l’écologie et le développement durable ont aujourd’hui sacralisé, et qu’on invoque comme une sorte de patrimoine biologique et écologique commun menacé par l’homme. Banham définit au contraire l’environnement comme un horizon artificialisé, domestiqué par la technologie, régulé – on devrait même dire architecturé – par des dispositifs matériels, souvent mécanisés. Il retrace l’histoire de ceux-ci, avec gourmandise, dans les quatre premiers chapitres (de l’ampoule à filament de papier de Swann, en 1848, au mur solaire passif de Emslie Morgan à l’école Saint George de Wallasey, en 1961, en passant par les premier « climats artificiels » de Willis Carrier au début du XXe siècle), et les analyse comme autant de techniques de médiation entre l’homme et son milieu. Car la curiosité technophile de Banham équilibre son approche profondément humaniste de l’environnement. S’il y a une écologie banhamienne, elle est clairement moins géo-centrée qu’anthropo-centrée, comme en témoignent les premiers mots de l’ouvrage : « Dans un monde répondant à des critères plus humains, un monde où les architectes seraient plus prompts à reconnaître en quoi consiste leurs principales responsabilités vis-à-vis de l’homme, ni la présente apologie, ni cet ouvrage n’auraient été nécessaires ».

Dans cette perspective, l’architecture n’est aucunement une finalité mais un moyen de rendre l’environnement habitable. Pour Banham, cette médiation environnementale se décline, au fil de l’histoire, selon trois modes principaux, où le rôle de l’architecture est très variable : le mode conservatif (c’est par sa masse, son inertie, que l’architecture s’isole du dehors et garantit un climat intérieur), le mode sélectif (c’est grâce à ses dispositifs mobiles d’ouverture ou de fermeture, comme une porte ou un volet, qu’elle régule son climat intérieur) et le mode régénératif (la régulation se fait non plus par des éléments architectoniques mais exclusivement par des technologies environnementales). Si les deux premiers modes sont compatibles non seulement entre eux mais avec l’architecture elle-même, définie comme « machine passive », le troisième met en crise cette définition traditionnelle, « en ce qu’il modifie irrévocablement l’antique primat de la structure » (p. 38).

Le dedans et le dehors de l’Architecture

La problématique environnementale tissée par Banham est une véritable machine de guerre. Elle lui offre d’abord de nouvelles catégories critiques pour développer son « autre histoire » de l’architecture moderne qu’il avait initiée dans sa thèse à l’Institut Warburg, et qui bouscule les hiérarchies établies au panthéon du modernisme : réévaluation, au détriment de Mies van der Rohe, de la figure de Wright et de certains de ses héritiers, consentis ou non (par exemple Thacher & Thompson) ; séparation du bon grain de l’ivraie dans l’œuvre de Le Corbusier ; virulente critique envers les laboratoires Richards de Louis Kahn à Philadelphie, pour leur « archaïsme technologique » ; distinction d’autres architectures, souvent secondaires (l’usine Olivetti à Merlo, Argentine, par Marco Zanuso, Grand magasin La Rinascente à Rome, par Franco Albini et Franca Helg, etc.) ; prédilection pour l’usine Inmos à Newport de Richard Rogers plutôt que le Centre Georges Pompidou ; ridiculisation de l’immeuble Kips Bay de I.M. Pei à Manhattan, dont la façade est défiguré par les boîtiers des climatiseurs, etc.

En explorant cet impensé de l’architecture moderne, il la saisit en flagrant délit de formalisme, d’esthétisme voire de romantisme technologique. Mais, plus fondamentalement encore, c’est la figure de l’architecte elle-même qu’il remet en question, les frontières de son petit monde qu’il interroge :

« Il faut accepter le fait que l’architecte tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est qu’un des nombreux environnementalistes en concurrence avec d’autres […]. Dans un nombre croissant de situations dont on pensait autrefois qu’elles pouvaient se résoudre seulement par l’érection d’un bâtiment, des alternatives viables deviennent aujourd’hui disponibles. » (p. 271)

Banham, ingénieur de formation puis historien de l’art, adopte dans son livre une attitude paradoxale et presque sadique vis-à-vis de l’architecte : au nom de l’architecture, à laquelle il continue de croire comme instance de réflexion, de conception et de transformation de notre environnement technologique, il exhorte l’architecte à ne pas se retrancher dans sa tour d’ivoire disciplinaire et à se saisir de ces nouvelles questions ; mais ce faisant, il le livre à un monde où sa culture non seulement ne lui est d’aucun secours mais constitue même un lourd handicap, un monde où, au fond, il est presque voué à disparaître. À peine Banham ouvre-t-il un horizon possible à l’architecte, qu’aussitôt il déclare que cette possibilité « semble exclue par la nature même du fonctionnement dont on a retracé l’histoire ici » (p. 308).

Relire aujourd’hui L’architecture de l’environnement bien tempéré, alors que le champ de l’architecture est soumis à un impératif écologique plus pressant encore qu’au tournant des années 1970, permet certes d’estimer sa capacité à intégrer de gré ou de force de nouveaux paramètres venus du dehors, mais aussi de mesurer la lenteur de sa transformation au regard des questions soulevées par Banham : le divorce entre projet architectural et ingénierie des dispositifs techniques, la persistance de la vision traditionnelle de « l’architecture comme masse, forme et structure » (p. 26), la prééminence de l’œil comme organe d’appréciation de l’architecture au détriment des autres sens, etc. Les principales explorations architecturales de ces questions (par exemple les travaux de Philippe Rahm sur une architecture purement « météorologique ») restent aujourd’hui confinées à une production élitaire qui n’a, pour le moment, aucune conséquence sur nos environnements quotidiens.

Notes

[1] Le brutalisme en architecture, éthique ou esthétique (1971, Paris : Dunod) ; Critique architecturale (1975, Paris : Institut de l’environnement).

[2] Théorie et design à l’ère industrielle (2009, Orléans : HYX) ; Los Angeles (2008, Marseille : Éditions Parenthèses).

[3] Chartier, Roger et Bourdieu, Pierre. 1985. « La lecture : une pratique culturelle », in Roger Chartier (dir.), Les pratiques de la lecture, Paris : Éditions Rivages, p. 217.

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Vos commentaires

  • Le 12 mars 2013 à 00:45, par Antoine Cazé En réponse à : Une anti-écologie de l’environnement

    Bonjour,

    Je suis le traducteur du livre de Reyner Banham recensé dans cet article. Comme l’auteur de l’article émet des commentaires négatifs sur mon travail, j’aimerais bien, si cela était possible, qu’il soit un peu plus précis dans sa critique (il est toujours bon d’apprendre des critiques). Ainsi, il donne "un seul exemple parmi beaucoup d’autres" de lacunes qui caractériseraient (et donc disqualifieraient) ma traduction : je serais curieux de savoir quelles sont ces nombreuses autres erreurs que j’ai commises, malgré un intense travail de documentation et une relecture non moins attentive de l’éditeur. Quant aux remarques sur mon échec à "rendre le rythme, le phrasé, l’humour de la prose de Banham", je suis prêt à en discuter avec M. Chabard, qui possède, j’imagine, toute la compétence linguistique en anglais pour en juger. Je signale au passage que c’est moi qui ai révisé la traduction par Christelle Bécant de Theory and Design du même Banham, traduction qui selon M. Chabard aurait, quant à elle, réussi à rendre les subtilités de l’original...
    Bien à vous,
    Antoine Cazé

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Pour citer cet article :

Pierre Chabard, « Une anti-écologie de l’environnement », Métropolitiques, 4 juillet 2012. URL : http://www.metropolitiques.eu/Une-anti-ecologie-de-l.html
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