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Sports virils et hommes « respectables » dans les quartiers populaires

par Carine Guérandel, le 23/11/2017
Dans un ouvrage riche en matériaux ethnographiques, Akim Oualhaci interroge la façon dont la socialisation sportive participe de la recomposition des masculinités dans les quartiers populaires en France et aux États-Unis.
Recensé : Akim Oualhaci, Se faire respecter. Ethnographie de sports virils dans des quartiers populaires en France et aux États-Unis, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.

Plutôt récentes mais très fécondes, les recherches portant sur la construction sociale des masculinités s’intéressent souvent à l’univers sportif, considéré comme un espace de socialisation de genre efficace [1]. L’ouvrage d’Akim Oualhaci s’inscrit dans la continuité de ces travaux et analyse de manière spécifique « la fabrique sociale de sportifs des fractions masculines des classes populaires urbaines contemporaines » (p. 9). Dans une perspective bourdieusienne, l’auteur cherche plus précisément à comprendre dans quelle mesure la socialisation sportive participe de la recomposition des masculinités populaires. Pour ce faire, Akim Oualhaci mène une enquête ethnographique qui lui permet de comparer trois pratiques sportives dites « viriles », mettant en scène la force et l’affrontement, dans deux contextes nationaux distincts : la boxe anglaise et le culturisme aux États-Unis, la boxe thaï en France [2].

La première partie de la démonstration se centre sur les conditions sociales de l’engagement des jeunes hommes dans les trois salles de sport enquêtées. Dans ces contextes majoritairement masculins, l’analyse de la présence marginale des filles permet notamment de mettre en évidence la manière dont la socialisation sportive amène les pratiquants à se forger une masculinité à la fois « populaire » – car valorisant l’entre-soi sexué et l’affirmation virile de soi – et « respectable » – car plus ouverte à la mixité sexuée, conformément aux normes des classes moyennes.

La deuxième partie s’attache à étudier l’univers culturel des jeunes hommes des quartiers populaires urbains « par le prisme du corps socialisé » (p. 317), en se centrant sur les relations entre les processus de domination (de classe, de genre et ethno-raciaux) et les processus d’autonomisation des groupes dominés. À partir de l’étude des carrières sportives, on comprend que le travail de transformation de soi (corporel, social et moral), qui implique de nombreux sacrifices, relève d’une « stratégie de résistance » (p. 182) à la domination par la réappropriation de son corps, de l’espace et du temps. Cette ascèse morale et corporelle permet également aux sportifs de mettre à distance la « culture de rue » et, ce faisant, de devenir des hommes « respectables » se distinguant des franges masculines déviantes qu’ils nomment les « cas soc’ » ou les « racailles ». Autrement dit, ce travail génère des formes de valorisation au sein de l’espace local (reconnaissance des pairs dans la salle de sport et dans le quartier et parfois reconnaissance de la municipalité), qui confèrent une certaine « estime de soi » aux culturistes et aux pugilistes. Cependant, les corps « sportivisés » de ces jeunes garçons racialisés renforcent aussi, selon l’auteur, les stéréotypes sociaux, genrés et raciaux dont ils font l’objet, puisqu’ils sont ajustés aux représentations dominantes : les « Noirs du ghetto » et les « jeunes de banlieues » seraient musclés, bagarreurs, agressifs et violents par nature.

La troisième et dernière partie se focalise sur les effets de la « sportivisation » du traitement de la question sociale en étudiant le rôle des entraîneurs [3], qui transmettent des savoirs sportifs (techniques et moraux) visant à rendre les enquêtés conformes aux normes dominantes (celles des strates supérieures des couches populaires et certaines de celles des classes moyennes). Ce faisant, il s’agit bien de former de « bons citoyens », plus ouverts sur « le monde des autres » (p. 239) et qui se détourneront de la déviance et de l’oisiveté par la maîtrise de la violence et « la mise au travail corporel » (p. 253). Mais ces apprentissages renforcent aussi l’adhésion « aux “valeurs” propres aux milieux populaires » (p. 308) comme, par exemple, le rapport au politique fait de distance et de méfiance.

Une socialisation sportive aux effets ambivalents


C’est tout l’intérêt de l’ouvrage que de faire la démonstration empirique de l’ambivalence des effets de la socialisation sportive de cette jeunesse masculine des quartiers paupérisés et stigmatisés. En décrivant finement la manière dont « les pratiques étudiées oscillent entre émancipation et ajustement à la position dominée » (p. 106), l’enquête menée par Akim Oualhaci montre bien qu’il existe au sein de ces espaces sportifs une tension entre la culture populaire et la culture légitime. Perçues par les enquêtés comme des « écoles de la vie », les pratiques sportives étudiées sont à la fois des « bastions de sociabilité masculine populaire au moment où le mouvement ouvrier et ses institutions se désagrègent et se “privatisent” » (p. 322) et des espaces où se desserre « l’étau d’un destin social cloisonné » (p. 9). Autrement dit, elles valorisent la force physique et les valeurs de virilité – par ailleurs disqualifiées, voire racialisées – et, dans le même temps, elles permettent l’acculturation des pratiquants à une culture légitime par l’intériorisation de certaines normes, en introduisant notamment un nouveau rapport au corps, à la santé, à l’esthétisme des techniques et à l’avenir. Pour autant, les pratiquants se heurtent au manque de légitimité des capitaux accumulés dans les autres sphères du social, comme sur le marché de l’emploi. La socialisation sportive contribue ainsi à la construction d’un capital culturel incorporé et d’un capital social qui tend à maintenir ces jeunes sportifs à distance de la « rue » et participe de leur autonomie, tout en restant ajustée à leur « culture populaire ». En ce sens, elle favorise avant tout la « réorganisation des formes de sociabilité populaire mises à mal par la désindustrialisation » (p. 322).

La comparaison de plusieurs pratiques occupant des positions similaires dans les espaces des sports français et américains ainsi que de deux modèles de sociétés constitue également sans aucun doute l’originalité de ce travail, par comparaison notamment aux monographies déjà existantes sur les pratiques étudiées [4]. Bien que l’auteur mette plutôt l’accent sur les similitudes des expériences de vie et sportives des enquêtés, il prend également soin d’expliciter « l’asymétrie des deux sociétés » (p. 14) et les différences de socialisation qu’il repère entre les trois salles observées. Néanmoins, face à la richesse des données et au parti pris rédactionnel, il n’est pas toujours évident, au fil des pages, de comprendre quels sont les principes explicatifs à privilégier dans l’analyse des différences repérées, même si l’auteur y revient de manière éclairante en conclusion. Rappelons à cet effet que les contextes se distinguent au niveau des politiques et des idéologies nationales (« lien social » ou « empowerment »), des logiques sportives (affrontement duel ou production de performance individuelle), des modalités de pratique (amateure ou à visée professionnelle), des conditions d’interactions (présence de filles ou entre-soi masculin), des modes d’organisation et de transmission privilégiés par les entraîneurs ou encore des participants et de leurs dispositions individuelles préalablement incorporées dans le « ghetto » (aux États-Unis) ou la « banlieue » (en France).

Quels rapports hommes-femmes au quotidien ?


Par ailleurs, l’auteur, s’il étudie la construction de la virilité dans des sports majoritairement investis par des hommes et les effets de la présence de quelques femmes sur les sociabilités populaires, n’aborde pas la question des relations quotidiennes entre les hommes et les femmes. Or « la masculinité » [5] – à comprendre de manière relationnelle et comme constitutive des rapports sociaux de genre (Connell 2014) – génère un certain rapport aux femmes qui s’exprime aussi dans les interactions avec l’autre groupe de sexe (Goffman 2002). Afin d’approfondir l’analyse, il serait intéressant d’étudier dans quelle mesure les engagements sportifs produisant des hommes « respectables » modifient les relations entre les deux sexes dans les espaces publics des quartiers, et dans les sphères privée et professionnelle. Plus précisément, il conviendrait de questionner l’articulation ou la confrontation des socialisations et de leurs effets : celle de la socialisation sportive rapprochant les pratiquants de certaines normes dominantes et « instituant de nouveaux rapports, certes ambivalents, entre filles et garçons » (p. 101) dans les salles de sport et celle de « la culture de la rue » (Bourgois 2001) reposant sur un ordre sexué qui engendre des formes de violences symboliques et matérielles, comme l’exclusion des filles de l’espace public, le contrôle de leur sexualité (Clair 2008), voire, dans ses formes les plus extrêmes, la violence domestique et sexuelle (Bourgois 2001).

Dense et riche en notes de terrain, en discours d’enquêtés et en références bibliographiques (françaises et anglo-saxonnes) sur la jeunesse populaire urbaine, cet ouvrage permet de mieux cerner les pratiques et les expériences vécues. Il nourrira à n’en pas douter les réflexions de celles et ceux qui s’emploient dans leurs travaux à dénaturaliser les évidences (comme ici les pratiques sportives ou les stéréotypes ethno-raciaux sur les jeunes garçons des milieux populaires urbains). Il éclairera aussi celles et ceux qui s’intéressent au « travail de transformation de soi » (Darmon 2003), à la fabrique des masculinités et à la question des recompositions des classes populaires.

Bibliographie

  • Beauchez, J. 2014. L’Empreinte du poing. La boxe, le gymnase et leurs hommes, Paris : Éditions de l’EHESS.
  • Bourgois, P. 2001. En quête de respect. Le crack à New York, Paris : Seuil.
  • Bujon, T. 2009. Boxing club. Sociologie d’une salle de boxe thaïe en banlieue, Saint-Étienne : Presses universitaires de Saint-Étienne.
  • Clair, I. 2008. Les Jeunes et l’amour dans les cités, Paris : Armand Colin.
  • Clément, X. 2014. Sport et masculinités : hybridation des modèles hégémoniques au sein du champ, thèse de doctorat en Sciences du sport et du mouvement humain, université Paris-Sud et université de Montréal.
  • Connell, R. 2014. Masculinités : enjeux sociaux de l’hégémonie, Paris : Éditions Amsterdam.
  • Darmon, M. 2003. Devenir anorexique. Une approche sociologique, Paris : La Découverte.
  • Goffman, E. 2002. L’Arrangement des sexes, Paris : La Dispute.
  • Guérandel, C. 2016, Le Sport fait mâle. La fabrique des filles et des garçons dans les cités, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble.
  • McKay, J. et Laberge, S. 2006. « Sport et masculinités », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, n° 23, p. 239‑267.
  • Perera, É. 2017. Emprise de poids. Initiation au body-building, Paris : L’Harmattan.
  • Solini, L. et Basson, J.-C. 2012. « L’expression du surcodage sexué au cours de l’activité “musculation” en ÉPM. “Moi, j’veux des pecs lourds, t’as vu !”, La Nouvelle Revue de l’adaptation et de la scolarisation, n° 59, p. 97‑106.
  • Wacquant, L. 2001. Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Marseille : Agone.

Notes

[1Pour un état des lieux de ces recherches, se référer à l’article de Jim McKay et Suzanne Laberge (2006). Voir également les travaux plus récents de Xavier Clément (2014) sur la construction de la masculinité des athlètes de haut niveau ou ceux de Carine Guérandel sur la socialisation sportive dans les « cités » (2016).

[2La salle de musculation se situe dans le ghetto noir de New York. Le gym de boxe, dont « les pratiquants demeurent majoritairement noirs » (p. 28), est localisé dans un quartier pauvre voisin. Quant au club de boxe thaï qui accueille essentiellement des boxeurs descendant de migrants du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et des Antilles, il est implanté au cœur d’un « grand ensemble » d’une banlieue populaire de la région parisienne.

[3Les fondateurs des clubs et les entraîneurs principaux sont souvent considérés comme des figures charismatiques par les pratiquants et les habitants du quartier où se situe la salle de sport, en raison de leur palmarès sportif et de leur engagement local, considéré comme un « don de soi » auprès des jeunes ou comme une envie de « redonner à la communauté » (p. 27). De même, ils partagent certaines propriétés sociales et conditions d’existence avec les sportifs qu’ils encadrent : « l’appartenance ethnique ou de classe, l’appartenance à un quartier, la stigmatisation ou la précarité » (p. 313).

[4On peut citer à titre d’exemple les travaux de Loïc Wacquant (2001) et de Jérôme Beauchez (2014) sur la boxe anglaise, l’enquête de Thomas Bujon (2009) sur la boxe thaï, celle de Laurent Solini et Jean-Charles Basson (2012) sur la musculation en prison ou celle plus récente d’Éric Perera sur le bodybuilding (2017).

[5Les guillemets paraissent ici nécessaires par rapport à l’usage du singulier de manière générique. En effet, il ne s’agit pas d’homogénéiser le groupe des hommes et de passer sous silence la variété des masculinités structurées par les divers rapports sociaux.

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Pour citer cet article :

Carine Guérandel, « Sports virils et hommes « respectables » dans les quartiers populaires », Métropolitiques, 23 novembre 2017. URL : http://www.metropolitiques.eu/Sports-virils-et-hommes-respectables-dans-les-quartiers-populaires.html
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