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Quartiers résidentiels de centre-ville : une diversité ethnique et sociale sous contrôle

par Susanna Magri, le 20/04/2012
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Comment les classes supérieures des quartiers en gentrification cohabitent-elles avec leurs voisins populaires ? Enquêtant dans le South End de Boston, Sylvie Tissot décrit les alliances sélectives que les gentrifieurs tissent avec certains autochtones, en mettant au jour la logique de cette coexistence pacifiée. Si les classes supérieures tolèrent et valorisent la mixité sociale et ethnique, c’est parce qu’elles peuvent contrôler leur espace résidentiel.
Recensé : Sylvie Tissot. 2011. De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste, Paris : Raisons d’agir.

Il faut saluer ce livre, pour ses qualités de facture, la profondeur de l’analyse dont il consigne les résultats et les fortes contributions qu’il apporte à la sociologie de la ville et de la société contemporaines. Son objet, ce sont les transformations, liées entre elles, d’un groupe social, les classes supérieures étasuniennes, et d’un espace urbain, un quartier de centre-ville où ces classes sont venues élire résidence. Le cas d’étude est la ville de Boston, choix en parfait accord avec l’objet du livre : la gentry étant ici l’une des plus anciennes du pays, les évolutions sociologiques récentes de l’une de ses composantes n’en sont que plus saisissantes. Le quartier choisi pour l’enquête, le South End, présente une morphologie physique et sociale fort contrastée, ce qui invite à s’interroger sur la particularité des classes supérieures venues l’habiter.

L’enquête sociologique sous tous ses aspects

Ce livre est donc une monographie intéressant non un pays européen mais les États-Unis. Ce décentrement – qui n’est pas sans l’avantage de mieux nous faire connaître un pan de la société américaine – s’avère fécond pour la recherche. Il éclaire d’un jour nouveau, par rapport aux travaux existants, le processus de gentrification urbaine à l’œuvre de part et d’autre de l’Atlantique, mais aussi les modalités contemporaines d’exercice de la domination sociale par les classes supérieures. Cet éclairage est d’autant plus explicite que l’auteur convoque ou discute, tout au long de sa démonstration, les travaux français et anglo-saxons touchant à ces objets. À cette qualité s’en ajoute une seconde, qui tient à la démarche de la recherche. Le terrain guide constamment l’investigation et ce sont ses découvertes qui conduisent à la mobilisation des outils conceptuels empruntés à Pierre Bourdieu, dont la mise en œuvre aiguise, à son tour, l’observation in situ. Ainsi, c’est seulement parce que la défense de la « diversité » (sociale, raciale, d’orientation sexuelle) du quartier a été « prise au sérieux » et observée en profondeur en tant que valeur et pratique de la classe supérieure émergente dans le South End, que l’ « intérêt au désintéressement » – ici l’intérêt à défendre une diversité généralement refusée par la bourgeoisie urbaine – s’avère aller comme un gant à ce groupe et être un puissant ressort de son pouvoir local.

Le premier chapitre, qui consigne le cheminement de l’enquête et de la construction de l’objet, ne sacrifie pas à un rituel, mais fait, tout au contraire, la démonstration de l’efficacité d’une démarche qui privilégie l’enquête empirique. Les déconvenues de celle-ci sont mises à profit pour élargir le regard de l’observateur et les voies de l’investigation, qui conduisent à la prise en considération des multiples protagonistes du processus étudié, aux allers-retours entre ethnographie et consultation d’archives, et finalement à une étude de la genèse des faits observés. Celle-ci s’avère décisive pour la finesse de l’analyse. On le voit à trois moments de l’étude de la particularité des classes supérieures considérées.

L’histoire d’un quartier et d’une gentry bien particulière

Le premier moment, objet du second chapitre, remonte aux premières installations de ménages de classe moyenne et supérieure dans le South End au cours des années 1960, quand celui-ci était un « quartier populaire » à la fois par sa composition sociale et raciale et le caractère de son espace bâti. Cette genèse de la présence du groupe étudié dans le quartier retrace un processus qui se déploie sur quatre décennies. Centré sur l’évolution de la politique urbaine municipale qui transforme la morphologie du quartier, il fait une large place aux luttes sociales qui orientent cette évolution vers la construction de nouveaux logements sociaux – celles qui sont livrées sur fond des grandes batailles pour les droits civiques des années 1960 et celles que mènent les « pionniers » blancs de classes moyenne et supérieure grâce aux associations locales et à la présence dans les organismes de concertation municipaux. Il en résulte une diversité de l’espace bâti qui se traduit, à l’arrivée, par la proximité de groupes nouveaux d’habitations sociales et d’anciennes demeures bourgeoises réhabilitées et reconquises par leur reconversion d’hôtels meublés en riches habitations unifamiliales.

Le second moment, qui fait l’objet du troisième chapitre, s’attache à comprendre le cœur de la particularité des classes supérieures étudiées, cet « ethos » qui s’exprime par la valorisation de la « mixité sociale » du quartier et une gestion pacifiée du rapport de ces classes aux autres groupes – gestion incarnée dans la figure du « bon voisin » qui donne son titre au livre. Pour en rendre compte, l’enquête va s’intéresser à la formation de ce groupe social. Parce qu’elle procède d’une lecture non téléologique, l’histoire de celle-ci est loin d’être linéaire. À l’inverse de celle que restituent généralement les études de la gentrification, elle ne voit pas les « nouveaux » s’opposer aux « anciens » du quartier, mais plutôt des « alliances sélectives » se nouer (avec les propriétaires des hôtels meublés pendant un temps, avec les gays plus durablement) et des coexistences s’organiser une fois écartées les formes excessives de la présence ou de l’exclusion des autres (la protestation trop radicale, la présence massive et trop voyante des gays, l’entre-soi des quartiers traditionnels de l’élite blanche).

L’architecture victorienne ou le patrimoine comme outil d’une reconquête

Le troisième moment, objet du quatrième chapitre, explore un aspect essentiel du processus de transformation du quartier : l’entreprise de patrimonialisation de l’ensemble relativement important de maisons bâties par la bourgeoisie industrielle au milieu du XIXe siècle. L’étude de la composition et des activités successives du principal instrument de cette entreprise, la Société historique du South End, fondée en 1966, permet de saisir la portée mais aussi les limites du maniement d’un outil de mobilisation de la « culture légitime », représentée ici par l’architecture victorienne. Ainsi, la défense de la valeur historique de cette architecture procure de la dignité culturelle aux premiers résidents qui « s’aventurent » dans un quartier alors populaire, elle permet ensuite d’endiguer la vague de construction de logements sociaux des années 1970, elle favorise enfin efficacement l’ouverture d’un nouveau marché pour des agents immobiliers tôt investis dans la Société historique. Mais une fois atteint l’objectif de reconquête de l’espace résidentiel local, les orientations de cette Société les plus conservatrices, et plus intolérantes à l’égard d’autres cultures, deviennent gênantes pour une population aisée du quartier qui se renouvelle au tournant des années 2000. Elles vont donc être écartées au profit de nouveaux modes de valorisation de l’espace, plus « artistes » et ainsi plus conformes à l’esprit des nouvelles générations.

La mise en place de micro-ségrégations

C’est ce présent-là qu’explore le cinquième et dernier chapitre, où est mise pleinement à profit l’enquête ethnographique. Celle-ci fait apparaître un mode d’appropriation de l’espace qui s’oppose à l’enfermement doré, souvent mis en avant comme fait marquant de l’évolution de l’espace résidentiel dans les sociétés contemporaines. À l’inverse de celui-ci, il passe par la « conquête de petits espaces » et un contrôle strict des pratiques des populations co-présentes, les micro-ségrégations réalisées restant ainsi compatibles avec la valorisation de la « diversité » que cette classe supérieure « progressiste » brandit comme trait distinctif. C’est parce que ces classes supérieures installées dans le South End peuvent contrôler leur espace résidentiel (espaces publics, commerces, etc.) que la co-présence avec les autres catégories de population leur est tolérable.

Espace et société

La combinaison de l’observation ethnographique et de l’analyse socio-historique apparaît donc dans ce livre tout à fait concluante. Ce résultat est servi par une sociologie riche en trajectoires biographiques, et une écriture fluide qui permet de suivre aisément le fil de la démonstration, aidée par un beau et très utile cahier d’images et de cartes du quartier étudié. On n’exprimera qu’un seul regret. Alors que tout le livre en prouve l’étroitesse, le rapport qui lie les pratiques sociales aux formes et aux structures de l’espace physique, n’est ici que peu souligné. Quelques pages s’attardent sur la malléabilité des intérieurs victoriens, pour indiquer qu’elle rend possible les changements de leur usage sans altération de la forme extérieure du bâtiment – ces maisons passant ainsi de la demeure bourgeoise victorienne à l’hôtel meublé accueillant les immigrés, puis à l’habitation moderne des classes aisées contemporaines. Or c’est sur les rigidités et les flexibilités de l’espace physique du quartier tout entier que l’analyse aurait pu insister, car elles orientent les usages sociaux dont elles sont elles-mêmes issues, comme le soulignent les travaux d’Anaïs Collet sur le processus de gentrification à la Croix-Rousse à Lyon, et dans le Bas-Montreuil près de Paris [1]. Le livre de Sylvie Tissot montre dans toute sa diversité, mais sans le dire, ce jeu subtil par lequel, sous la poussée des luttes sociales ou par des micro-interventions, l’espace se transforme mais résiste aussi aux changements. Un jeu auquel se prête, depuis sa naissance, le South End, et dont résulte son côté « mélangé ».

Notes

[1] Collet, A. 2012. « De l’usine reconvertie au loft : habitat atypique et innovation sociale pour deux générations de “nouvelles classes moyennes” », Espaces et Sociétés, n° 148-149 (à paraître).

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Vos commentaires

  • Le 15 mars 2013 à 12:13, par M. Duncan En réponse à : Quartiers résidentiels de centre-ville : une diversité ethnique et sociale sous contrôle

    Sur le point d’aller vivre à Berlin, je voudrais savoir si ces investissements ne vont pas m’emmener trop loin dans mon projet - quant à l’immobilier - Si je dois repartir et vendre avant 8 ou 10ans quelles seraient les conséquences ? Sans chercher à faire de "profit", je ne voudrais pas non plus perdre -

    - Je trouve très beau ce projet de Berlin -

    Existe-il une sorte d’historique ou de jurisprudence sur cet aspect la situation ?

    merci si vous pouvez m’aider, ou bien me dire où m’adresser ?
    Merci encore, bien cordialement,
    ili

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Pour citer cet article :

Susanna Magri, « Quartiers résidentiels de centre-ville : une diversité ethnique et sociale sous contrôle », Métropolitiques, 20 avril 2012. URL : http://www.metropolitiques.eu/Quartiers-residentiels-de-centre.html
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