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Liens faibles et diplomatie quotidienne

par Élise Billiard, le 14/02/2014
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Contre la domination des intérêts individuels, Richard Sennett défend une éthique des liens faibles et des rapports dialogiques. Il raconte comment les sociétés qu’il appelle modernes ont réduit le désir de coopération en segmentant les vies. En prenant pour modèle la modestie de Montaigne, il rappelle la nécessité de sortir de soi.
Recensé : Richard Sennett, Ensemble. Pour une éthique de la coopération, Paris, Albin Michel, 2014, 384 p. (éd. orig. Together. The rituals, pleasures and politics of cooperation, New Haven, Yale University Press, 2012).

Le professeur Richard Sennett, reconnu autant en Europe qu’aux États-Unis d’Amérique pour son questionnement sociologique et philosophique, poursuit dans Ensemble sa recherche du bien vivre ensemble. Ce livre apporte une pierre de plus à son œuvre généreuse, mais la laisse inachevée. Ensemble est le second tome de la trilogie Homo Faber, qui développe les relations entre le travail, la coopération et le milieu urbain. Le premier tome, Ce que sait la main, rappelait la satisfaction simple mais profonde du travail bien fait. Cette fois, Sennett revient sur la plaisante nécessité de vivre avec autrui. On attend avec impatience le dernier tome qui devrait nous entretenir de la bonne construction des villes, en insistant sur la nécessité d’un urbanisme moins figé et plus « informel ».

Composé de trois parties, ce livre analyse successivement la manière avec laquelle la coopération entre hommes peut être formée, puis affaiblie et enfin confirmée. Dans la première partie, l’auteur cherche à dessiner les politiques de coopération en les confrontant à des termes voisins tels que solidarité ou compétition. Dans la deuxième, Sennett s’intéresse aux raisons de la faiblesse de la coopération qu’il observe dans les sociétés « modernes ». Il s’interroge sur l’effet des inégalités sociales sur le désir de coopération des enfants, sur les conséquences de l’isolement et de l’interchangeabilité des employés de Wall Street, et dessine enfin le portrait d’un nouveau personnage, le uncooperative self qui, blasé et se sentant impuissant, s’est replié sur lui-même. La dernière partie, plus optimiste, propose des moyens de « réparer » les relations sociales. Sennett donne des éléments pour penser la coopération de communautés qui se sont affrontées physiquement. La description de l’engagement auprès des exclus de Norman Thomas et de son American Dream conclut cette partie. Pour clore le livre, Sennett dresse un portrait amoureux de Montaigne comme modèle de l’intellectuel engagé et dégagé, toujours curieux d’autrui.

Sociabilités distantes et relations dialogiques

Disons tout de suite que s’il est convaincu de la nécessité de se détourner du chacun pour soi pour s’ouvrir à l’autre, Sennett n’a rien d’un idéaliste prêchant l’harmonie entre les peuples. Le sociologue est un enfant de Chicago, fasciné par les autres, non pas les amis ou les parents, mais les inconnus, tout ceux qu’il rencontre dans les grandes villes. L’environnement naturel de cet amateur cosmopolite est la foule bigarrée ; il est plus proche de Simmel que de Tönnies. Sennett ne cherche pas la Gemeinschaft. Il rejette toute fusion empathique, parce qu’elle annihilerait la différence. Il prône plutôt la distance, qui permet d’écouter l’autre, respectueuse de la douleur d’autrui, mais aussi des désaccords que l’on entretient toujours avec ses voisins.

Il n’est donc pas surprenant que le sociologue américain, qui passe la moitié de son temps à Londres, se plaise à suivre les codes de politesse d’outre-Manche qui ne laissent pas transparaître les opinions des interlocuteurs ou si peu. Si, pour nombre d’étrangers, cette étiquette anglaise s’apparente à un manque de franchise, elle représente pour Sennett un modèle d’ouverture à l’autre. L’utilisation de suppositions, telles que « peut-être » ou « j’aurais plutôt pensé que... » laisse la porte ouverte aux différences d’opinion. Pour Sennett, ce savoir-faire conversationnel permet un dialogue ouvert qui ne se fige pas de manière violente. Il introduit ici une opposition qu’il utilise tout au long du livre : la différence entre dialogique et dialectique. La conversation dialectique, que nous connaissons bien, peut se résumer en trois temps : dans les deux premiers temps, chaque interlocuteur, l’un après l’autre, déclare sa position avec conviction ; dans le dernier temps, une synthèse ralliant les deux oppositions est trouvée. C’est la progression linéaire apprise à l’école : thèse–antithèse–synthèse. À l’inverse, la conversation dialogique n’a pas de but vraiment déterminé. Chacun discourt en n’hésitant pas à faire un pas de côté. L’écoute prévaut sur l’assertion. La conversation dialogique aboutit à quelque chose de nouveau, souvent complètement différent du point de départ.

Coopération, confiance et autorité

Cette légèreté reflète bien le style littéraire de Richard Sennett. Bien que la progression de sa pensée suive un fil, le livre, comme tous les précédents, ne cesse de faire des pauses illustratives, donnant mille exemples épars. On le suit volontiers dans ses descriptions d’espaces de travail, de Wall Street à un atelier de lutherie de Londres, en passant par une guilde médiévale et une fabrique à Chicago dans les années 1960. Voulant en savoir plus sur ce que Freud dit du bonheur ou sur le rituel mystérieux que les Beckham ont inventé pour faire baptiser leur fils Brooklyn en dehors de toute religion, le lecteur poursuit sa lecture, curieux.

Le propos est parfois structuré en typologies tripartites, comme ce qu’il nomme le « triangle social » (the social triangle) des relations sociales au travail, basé sur la coopération entre collègues, la confiance ainsi construite mais qui peut être érodée par la comparaison constante des performances de chacun, et l’autorité méritée (earned authority) qui n’est pas seulement la reconnaissance d’une compétence particulière, mais plutôt la certitude que le supérieur hiérarchique prendra ses responsabilités en cas de crise. Ces trois caractéristiques produisaient une cohésion sociale dans les quartiers de Chicago que Sennett étudia dans les années 1960 ; ce sont aussi elles qui, selon lui, ont manqué aux banques de Wall Street en 2008.

Rituels quotidiens et échanges non-capitalistes

La conclusion est dédiée à Montaigne, à propos de qui l’auteur écrit :

« Il pratiquait la dialogique dans ses écrits ; ses essais rebondissent de thème en thème, paraissant errer parfois, et cependant le lecteur finit chaque essai avec l’impression que l’auteur lui a ouvert un domaine d’une manière surprenante au lieu de marquer des points [1] ».

On pourrait facilement reprendre cette description et l’appliquer à Sennett. Il change de points de vue au cours de son analyse, sautant d’anecdotes contemporaines en exemples historiques, sans s’en tenir à une unique étude de cas, comme le font habituellement les universitaires. En contrepartie, son argumentation rigoureuse et inventive manque de profondeur. Par exemple, lorsqu’il décrit le réseau d’entraide chinois guanxi, on ne sait rien du contexte dans lequel il s’inscrit, ce qui rend difficile une comparaison par des lecteurs plus familiers du contexte occidental. On peut aussi lui reprocher de ne mentionner ni l’Afrique, ni l’Australie, ni l’Amérique du Sud, ni même la Russie et de se concentrer uniquement sur l’Amérique et l’Europe, avec une très brève incursion en Chine.

Habitué des conférences publiques et des journaux, Sennett n’écrit pas ici pour un public de sociologues avertis, mais pour tous ceux qui se demandent comment, avec l’urbanisation toujours croissante, une vie en commun peut encore se développer. Ainsi les longs détours par l’éthologie et la psychologie infantile pour prouver que « la bonne volonté est inscrite dans nos gènes » ne plairont sans doute pas aux ethnologues ni aux sociologues. Mais Sennett cherche plutôt à convaincre les novices des sciences sociales. Il explique avec le savoir-faire du pédagogue la valeur sociale des rituels quotidiens et des échanges non capitalistes.

Grâce à une approche largement pluridisciplinaire, Sennett cherche à définir une grammaire de la diplomatie quotidienne, basée sur l’idée que l’on peut et l’on doit s’entendre avec ceux qui n’appartiennent pas à notre communauté, notre classe ou notre génération. Tout en rappelant les avantages du silence et de l’écoute, plutôt que du charisme et de l’art de convaincre, l’auteur demeure en retrait, laissant Durkheim, Simmel, Norman Thomas, Luther, Tocqueville ou La Boétie parler à sa place. Finalement Richard Sennett écrit comme ce qu’il prescrit. Ce faisant, il critique et redéfinit avec génie des notions usées comme celle de solidarité, d’empathie, de tradition et d’autorité, dont il rappelle qu’elle est basée sur le temps et la confiance. Voici un livre plein, vif et clair qui fait réfléchir aux différentes manières d’être ensemble.

Notes

[1] Traduction de l’auteur depuis l’édition américaine (p. 276).

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Pour citer cet article :

Élise Billiard, « Liens faibles et diplomatie quotidienne », Métropolitiques, 14 février 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/Liens-faibles-et-diplomatie.html
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