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« La terre est finie ! » Quel avenir pour le pastoralisme en Afrique de l’Ouest ?

par Alexis Gonin, le 18/09/2017
Les éleveurs du Sahel ont pour habitude de migrer vers le sud pour éviter les sécheresses et nourrir la croissance des villes d’Afrique de l’Ouest. Jusqu’à une période récente, les agriculteurs toléraient leur passage sur leurs terres. Mais, avec la croissance démographique, la pression foncière et le changement climatique, l’équilibre est bouleversé. Alexis Gonin pose la question de l’avenir du pastoralisme ouest-africain.

L’élevage représente une part importante du PIB agricole des pays d’Afrique de l’Ouest, jusqu’à 50 % dans les pays sahélo-soudaniens (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad). Il est une source de revenus pour 70 % de la population active ouest-africaine, comme activité principale ou secondaire (Nugteren et Le Côme 2016). Pourtant, la mobilité, pilier de la résilience des systèmes pastoraux, n’a jamais été bien comprise dans les choix d’aménagement des espaces ruraux. En conséquence, la place du pastoralisme aux côtés de l’agriculture est aujourd’hui fragilisée dans les savanes d’Afrique de l’Ouest. À force de fuite en avant vers le sud de la région, les éleveurs se retrouvent dans une impasse.

La mobilité comme clé de gestion de l’incertitude

Les éleveurs ouest-africains évoluent dans un milieu particulièrement incertain. Du Sahara, très sec (absence de précipitations), aux côtes du golfe de Guinée (1 600 mm), les précipitations augmentent selon un gradient nord–sud. Les transhumances sont une adaptation à ce gradient : les troupeaux partent vers le sud en saison sèche, à la recherche des premières pluies, et remontent vers le nord avec le front de mousson en saison des pluies.

Figure 1. Les transhumances, une adaptation au gradient pluviométrique

Source : Alexis Gonin, 2015.

Mais ce gradient pluviométrique souffre de nombreuses irrégularités d’une année à l’autre. Les brousses d’un village peuvent connaître une année un grave déficit de pluies, tandis qu’une zone voisine de 50 kilomètres, pourtant plus au nord, recevra cette année-là un fort excédent pluviométrique. Jouant avec ces irrégularités spatiales et temporelles imprévisibles, les pasteurs s’adaptent en conduisant leurs troupeaux où les pâturages sont les plus verts et où l’eau est disponible. La mobilité fonde ainsi la résilience de millions de pasteurs face aux déficits pluviométriques chroniques que connaît l’Afrique de l’Ouest. Elle leur a permis de surmonter (plus ou moins bien selon les individus) les graves sécheresses sahéliennes de 1973 et 1984. Elle est leur meilleur atout face au changement climatique, dont les modèles ne parviennent pas à prédire s’il se traduira, en Afrique de l’Ouest, par une augmentation ou une diminution des précipitations (GIEC 2013).

Les pâturages reculent devant les champs

La croissance démographique rurale accentue la pression foncière. L’Afrique subsaharienne est la seule région du monde avec l’Asie où la population rurale continue aujourd’hui d’augmenter en chiffres absolus. À partir de 2020, la population rurale asiatique commencera à décroître, alors que celle de l’Afrique subsaharienne continuera de croître jusqu’en 2040 (Kulcsár et Curtis 2012). En l’absence d’augmentation significative des rendements, la croissance démographique participe à l’extension des superficies emblavées poussée par trois tendances : la forte demande urbaine en produits vivriers, la demande extérieure en productions commerciales, et la diffusion de la culture attelée (remplaçant progressivement la culture manuelle). En conséquence, les champs de mil, maïs, coton, sésame, etc., et les vergers d’anacardiers [1] s’étendent au détriment des espaces de parcours pastoraux, le long de fronts pionniers agricoles actuellement majoritairement situés dans la bande soudanienne (figure 2) (Losch et al. 2013).

Le pastoralisme change de visage

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, en même temps que les parcours reculent, le pastoralisme a connu des changements majeurs. Activité historiquement cantonnée dans les marges sahéliennes et pratiquée par quelques groupes nomades ou transhumants (Peuls, Touaregs, Toubous, groupes arabes venus du nord…), son centre de gravité s’est progressivement déplacé depuis les années 1970 et 1980 vers le sud et les zones plus arrosées de la bande soudanienne (Bassett et Turner 2007).

Figure 2. Migrations pastorales et fronts pionniers agricoles

Source : Alexis Gonin, 2015.

Cette grande migration s’explique par une série de facteurs : les grandes sécheresses sahéliennes de 1973 et 1984 ont chassé beaucoup de pasteurs de leurs parcours historiques, l’éradication partielle de la trypanosomiase (maladie mortelle pour les bovins véhiculée par la mouche tsé‑tsé) dans les zones soudaniennes, l’hybridation des races de zébus avec des taurins plus résistants aux maladies (plus nombreuses dans les zones soudaniennes), des politiques d’accueil un temps accommodantes pour les pasteurs sahéliens de la part des grands pays côtiers (Côte d’Ivoire, Ghana…) qui voulaient développer la production nationale de viande pour alimenter leurs centres urbains en croissance rapide…

Figure 3. Zébus métissés avec des taurins

Région de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). © Alexis Gonin, juin 2012.

En conséquence, les pasteurs sont sortis de la zone sahélienne, où ils étaient majoritaires d’un point de vue ethnique et dominants dans les rapports politiques locaux, pour s’installer dans les zones soudaniennes, régions historiquement agricoles, où ils sont devenus minoritaires. En s’installant dans la zone soudanienne, les pasteurs sont de plus en plus devenus des agro-pasteurs : à leur tour, ils pratiquent l’agriculture sur des superficies qui restent modestes, mais qui leur permettent de sécuriser leur approvisionnement alimentaire. Cette sédentarisation s’accompagne pour beaucoup d’entre eux d’une réduction des transhumances.

Le deuxième changement structurel important est la diversification des acteurs du pastoralisme. Depuis les années 1980, alors que les pasteurs se mettent à cultiver, de plus en plus d’agriculteurs se lancent dans l’élevage. C’est pour eux une façon de faire fructifier l’épargne issue des cultures de rente, et d’avoir ainsi une seconde source de revenus. Les agriculteurs investissent d’abord dans de petits ruminants, puis dans des bovins, jusqu’à devenir, pour certains d’entre eux, des éleveurs aussi importants que les plus grands pasteurs historiques. L’arrivée des agriculteurs dans le monde du pastoralisme a contribué à l’accroissement des cheptels qu’ont connu tous les pays ouest-africains, et qui participe à l’augmentation de la concurrence pour l’accès aux ressources pastorales.

Les pasteurs dans une situation d’insécurité foncière

Les systèmes fonciers d’attribution des terres sont particulièrement complexes en Afrique. Ils sont marqués par la superposition des lois nationales, qui visent la diffusion hégémonique de la propriété privée sur le modèle occidental, aux règles coutumières locales, qui reconnaissent la terre comme un bien commun (Le Roy et al. 2016). L’enchevêtrement des règles conduit à un pluralisme juridique qui se solde par une insécurité foncière pour une majorité de producteurs. Les pasteurs en sont particulièrement victimes. À leur installation dans les villages de la zone soudanienne, à la suite de leur grande migration vers le sud, ils ont suivi les procédures coutumières pour se voir attribuer le droit de s’installer et de cultiver un petit champ. Mais les pasteurs n’ont pas sécurisé la ressource la plus essentielle pour eux, les pâturages situés dans les brousses à la périphérie des terroirs villageois. Or, quand la pression foncière augmente, ce sont les brousses, pâturages du point de vue des éleveurs et réserves foncières du point de vue des agriculteurs, qui sont défrichées. Pour s’opposer à cette mise en culture, les éleveurs n’ont pas d’argument juridique, ni dans le registre des droits coutumiers locaux, ni dans celui des législations nationales. Les pâturages locaux réduisent comme peaux de chagrin, les dégâts aux cultures occasionnés par les animaux se multiplient et donnent lieu à des conflits entre agriculteurs et éleveurs, conflits parfois sanglants.

Figure 4. Conflit agriculture–élevage

Un troupeau piétine un champ de maïs qui vient d’être semé sur l’emprise spatiale d’une piste de transhumance. L’agricultrice mécontente (au premier plan) et le berger (au deuxième plan) tentent de contenir les animaux. Région de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). © Alexis Gonin, juin 2012.

Lorsque « la terre est finie » (Tallet 1997), ils n’ont d’autres choix que de quitter le village où ils s’étaient installés pour chercher un lieu d’accueil où il reste encore des pâturages disponibles, souvent quelques dizaines ou centaines de kilomètres plus au sud. Installation de nouveaux agriculteurs et pasteurs dans un village d’agriculteurs, accroissement des superficies cultivées par défrichement des brousses, nouvelle migration des agriculteurs les plus fragiles et des pasteurs : ce schéma classique se répète dans des milliers de villages d’Afrique de l’Ouest depuis les années 1970, d’une manière qui semble inexorable.

Les pasteurs en fin de parcours

À leur arrivée en zone soudanienne, les pasteurs sahéliens ont découvert de vastes parcours libres. Ils ont souvent bénéficié d’une politique d’accueil accommodante des autorités coutumières villageoises, notamment au sud du Mali ou encore au Burkina Faso (alors que l’installation au nord de la Côte d’Ivoire, du Ghana, dans le sud du Tchad s’est réalisée dans des contextes moins hospitaliers). Partout, ils ont profité d’une situation de libre accès aux brousses, considérées comme des réserves foncières par les agriculteurs. Mais l’accroissement concomitant des superficies cultivées et du cheptel poussent les pasteurs toujours plus loin dans leurs migrations vers le sud. Alors que dans la zone soudanienne ils fuyaient devant les champs de coton, ce sont aujourd’hui les vergers d’anacardiers qui s’étendent dans le sud burkinabè et malien ou dans le nord ivoirien qui les poussent à quitter la zone soudano-guinéenne. Mais cette fuite en avant se fait dans une impasse : les pasteurs atteignent la limite sud de leurs parcours. En zone guinéenne forestière, la trypanosomiase ne peut être vaincue et les fortes densités d’occupation agricole interdisent le déploiement de l’élevage mobile. Dans les zones soudaniennes et soudano-guinéennes, les espaces ruraux aux densités agricoles faibles et aux parcours abondants ne forment sur la carte plus que quelques taches en voie de résorption. Dans les toutes prochaines années, la migration ne sera plus une option. Certains pasteurs continueront de se sédentariser, poursuivant une tendance débutée dans la seconde moitié du XXe siècle. En diversifiant leur activité (élevage de petits ruminants, agriculture, commerce…), en misant sur l’éducation de leurs enfants, le départ vers la ville, ils trouveront d’autres stratégies de subsistance.

Figure 5. Troupeau transhumant dans l’ouest du Burkina Faso

Région de Bobo-Dioulasso. © Alexis Gonin, juin 2012.

Mais l’élevage sédentaire paraît trop vulnérable à l’accentuation de la variabilité pluviométrique qui s’annonce dans les prochaines années. D’autres pasteurs chercheront à conserver leur mobilité, et cela est nécessaire pour garder une filière élevage dynamique et résiliente face au changement climatique. Pour les sédentaires comme pour les transhumants, il faudra continuer de s’engager dans les rapports de force aux niveaux local et national, et faire reconnaître des droits d’accès aux ressources, pour donner au pastoralisme sa juste place dans les savanes ouest-africaines.

Bibliographie

  • Bassett, Thomas J. et Turner, Matthew D. 2007. « Sudden shift or migratory drift ? Fulbe herd movements to the Sudano-Guinean region of West Africa », Human Ecology, vol. 1, n° 35, p. 33‑49.
  • Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). 2013. « Long-term climate change : projections, commitments and irreversibility », in T. F. Stocker, D. Qin, G.‑K. Plattner, M. M. B. Tignor, S. K. Allen, J. Boschung, A. Nauels, Y. Xia, V. Bex et P. M. Midgley (dir.), Climate Change 2013 : The Physical Science Basis, Cambridge : Cambridge University Press, p. 1029‑1136.
  • Kulcsár, László J. et Curtis, Katherine J. (dir.). 2012. International Handbook of Rural Demography, Dordrecht : Springer Netherlands.
  • Le Roy, Étienne ; Karsenty, Alain ; et Bertrand, Alain. 2016. La Sécurisation foncière en Afrique : pour une gestion viable des ressources renouvelables, 2e édition, Paris : Karthala.
  • Losch, Bruno ; Imbernon, Jacques ; et Magrin, Géraud (dir.). 2013. Une nouvelle ruralité émergente : regards croisés sur les transformations rurales africaines, Paris : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD)/Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).
  • Nugteren, Henk et Le Côme, Catherine. 2016. Libérer le potentiel du pastoralisme pour développer l’Afrique de l’Ouest, Amsterdam : KIT/SNV.
  • Tallet, Bernard. 1997. « La brousse est finie », in Tersiguel, Philippe et Becker, Charles (dir.), Développement durable au Sahel, Paris : Karthala, p. 167-179.

Notes

[1L’anacardier est un arbre dont le fruit comporte un pédoncule qui renferme une graine, la noix de cajou. La demande mondiale en noix de cajou est en forte hausse.

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Pour citer cet article :

Alexis Gonin, « « La terre est finie ! » Quel avenir pour le pastoralisme en Afrique de l’Ouest ? », Métropolitiques, 18 septembre 2017. URL : http://www.metropolitiques.eu/La-terre-est-finie-Quel-avenir.html
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