Accueil du site > Débats > L’aménageur, roi du copier-coller ?

L’aménageur, roi du copier-coller ?

Réflexions d’un urbaniste à partir de ses dérives professionnelles

par Jean-Paul Blais, le 26/11/2014
pdf Télécharger Version imprimable Imprimer commenter Commenter   envoyer l'article par mail Envoyer
Jean-Paul Blais, urbaniste, revient sur son expérience professionnelle et examine la manière dont le rapport aux modèles a changé. Il pointe leur retour dans les pratiques, moins sous la forme de références que d’injonctions et de phénomènes de modes.

Dossier : Actualité des modèles urbanistiques

Pendant 40 ans, j’ai évolué dans le monde professionnel de l’aménagement et de l’urbanisme. Après une formation à la sociologie et à l’urbanisme, j’ai travaillé dans une société d’aménagement, dans des bureaux d’études pluridisciplinaires ; j’ai ensuite animé des réseaux professionnels de l’urbanisme et de l’aménagement et contribué à la réflexion sur la ville et son aménagement en tant que chercheur et gestionnaire de la recherche urbaine. Mes premiers pas dans le monde des urbanistes et des aménageurs (la concertation modèle à Roubaix, les programmes des villes nouvelles, la réutilisation des espaces désaffectés…) ont baigné dans le modèle de la ville idéale, dans le savoir de grandes doctrines théoriques et humanistes. Nous travaillions portés par les rêves de l’utopie urbaine, de la cité idéale, du Familistère, du phalanstère [1], d’une ville sans question foncière, une ville des écrits de Thomas More… même si nous n’avons pas trouvé, sous les pavés, la plage ! Ces rêves partagés n’étaient certainement pas opérationnels mais quelques traces restent présentes dans le paysage urbain : Brasília, la Cité radieuse, quelques morceaux de villes nouvelles en France et dans le monde.

Les propositions en faveur du « projet urbain », telles qu’énoncées dans les années 1980, ont représenté une rupture par rapport à ces rêves d’idéal. Elles avançaient des pistes et éléments de réflexion, tant en termes de contenu que de méthode (nouvelles formes de gouvernance, dialogue entre les acteurs, etc.), qui tranchaient sur les manières antérieures. Aux approches volontaristes et aux conceptions fonctionnalistes se substituaient des idées et notions moins définitives, laissant plus de place à la discussion ou à l’évolution dans le temps : cohérence, liaison entre les éléments, vision sur le long terme, adaptabilité des règles au projet…

Depuis les années 1990 se dégage, me semble-t-il, une nouvelle tendance. À regarder diverses opérations récentes d’aménagement urbain et en particulier de transformation d’espaces publics en France et en Europe, j’observe l’usage de références de conception et de gestion urbaines qui font appel aux modes : qu’il s’agisse de principes architecturaux comme de rajouter une maison sur un toit d’immeuble, de mettre en avant des matériaux innovants qui couvrent un espace public (le mobilier urbain est un bon outil pour cela) ou masquent une façade, d’imaginer une réorganisation de la circulation dans laquelle les modes doux dessinent l’espace urbain… Ces aménagements apparaissent d’abord comme relevant d’effets de mode (couleurs dominantes d’une saison, hauteur de coupe d’un vêtement féminin et constat de l’efficacité du marché qui transforme l’œuvre originale en produit mondialisé) : l’aménagement semble répondre à des cycles. L’usage actuel de la notion de projet urbain est pour nous un exemple intéressant de cette dérive. Aujourd’hui, même si le mot est largement utilisé, son contenu est tellement banalisé qu’il n’a plus la force qu’il suggérait au départ, comme si le marché foncier et le marché immobilier étaient là pour maîtriser les vues de la ville de demain.

Entre citations et auto-références

En ville, diverses innovations deviennent exemplaires et, par suite, apparaissent comme des modèles universels de la modernité : la réutilisation de friches industrielles en lieux culturels, les transformations des berges en lieux conviviaux ou encore l’implantation systématique de ronds-points pour protéger ceux qui circulaient dangereusement dans des carrefours... Cette façon de voir n’est pas d’aujourd’hui : il y a presque deux siècles, en Europe, les inventions de formes d’espaces publics comme les squares et les trottoirs pour protéger les marcheurs ont été une forme de modernité reprise peu à peu dans toutes les villes du monde. En 1901, encore, Gustave Kahn soulignait, à propos de la rue, comment la reconstitution du pittoresque devenait un modèle moderne (Kahn 2008 [1901]).

Qu’observe-t-on dans les façons de faire des dernières décennies ? Une tendance dominante dans les pratiques des aménageurs donne l’impression que chaque quartier nouveau ressemble à d’autres quartiers érigés en modèles, que ce soit dans le même pays ou dans d’autres parties du monde : supprimons les autoroutes urbaines qui deviennent des boulevards ou des lieux de promenade, créons un tramway ponctué d’œuvres artistiques, inventons la culture dans une usine vidée de ses travailleurs, récupérons les berges du fleuve, insistons sur les bâtiments BBC [2] et même plus si cela est possible… Les opérateurs des sociétés d’aménagements privées ou publiques, en lien avec la demande des élus locaux, vont chercher des modèles ailleurs pour les transposer dans leurs villes. Un geste architectural va distinguer un éco-quartier d’un autre, mais le modèle technique de référence reste le même. Le principal semble de prendre des idées qui marchent ailleurs pour les mettre chez soi.

Nos institutions publiques, nos Grands Prix d’urbanisme [3], les acteurs distingués par des structures privées [4] sont tous friands de la reproduction d’opérations exemplaires. Ils viennent conforter le monde professionnel dans sa recherche d’avoir fait mieux que le modèle d’origine. Ce goût pour les prix montre bien la demande forte des professionnels en matière d’opérations exemplaires, comme si l’urbanisme ne cherchait qu’à reproduire, avec des variations, des réalisations menées ailleurs. À l’extrême, nous pourrions presque espérer le concours de la meilleure résidentialisation : mise en valeur de la meilleure grille, de la meilleure barrière, du meilleur code de portail pour enfermer l’habitat (le vocabulaire officiel dit « sécuriser » pour souligner qu’une des fonctions de l’aménageur est de rendre la ville plus sûre pour tous)…

Le vrai modèle est-il la mode ?

D’après moi, il y a une contradiction entre modèle et territoire. Le territoire reste unique, non reproductible. Dans les modèles, seul l’objet produit, extrait de son assise territoriale (accompagné, bien sûr, des discours qui le justifient) se retrouve sur le marché international des aménageurs innovants. L’art de l’aménageur risque-t-il alors de devenir celui d’un artiste du collage innovant ? Le territoire n’est plus, alors, qu’un support sans mise en valeur de la mémoire urbaine, excepté quelques clins d’œil, traces de ce qui existait antérieurement. Dans certains cas, il s’agit du portail emblématique de l’ancienne usine ou celui de l’ancienne prison remis à neuf pour marquer l’entrée d’un nouveau quartier.

L’utilisation de modèles en aménagement urbain, et en particulier dans les espaces publics, vient en opposition à l’identité de chaque territoire urbain : si ma ville est comme les autres, où est mon identité ? Et comment identifier les commerces d’un centre commercial qui ressemble tellement aux voisins, non seulement dans son offre commerciale mais aussi dans son organisation spatiale : le design suffit-il ? En d’autres termes, peut-on dire que l’espace public pourrait forger l’âme de la ville, les différencier entre elles ? Le modèle international ne vient-il pas en opposition à la poésie, à l’enracinement des habitants ?

Il s’agit, en fait, plus de modes que de modèles ! Nous sommes, d’ailleurs, souvent dans le vocabulaire du style et des formes originales (des courbes, des rondeurs), et la concurrence des idées porte plus sur des réarrangements (des maisons sur les toits, des matériaux qui cachent les façades…). Certes, ces interventions architecturales sont nécessaires, mais l’aménagement est d’abord une transformation qualitative pour l’habitant, l’usager, enfant ou vieux ; c’est une adaptation du territoire aux modes de vie d’aujourd’hui qui est en jeu. Dans ce contexte, le modèle, ravalé au rang de mode marchandisée, ne devrait rester qu’un simple support de l’acte d’aménager.

Des portés disparus : l’échelle et l’usager

Ces stratégies qui usent et abusent de l’exemplarité prise hors du territoire même du projet ont un autre effet. Elles accompagnent l’arrivée dans le monde de l’aménagement d’injonctions et d’impératifs. Un projet qui ne prendrait pas en compte l’originalité d’un exemple urbain réalisé ailleurs signerait le renoncement de la ville à compter dans la compétition entre territoires.

Ces pratiques ont pour conséquence d’aborder l’espace urbain comme un produit contraint par les réalités d’un marché soumis à la concurrence. On se demande alors si certains gestes urbains qui apparaissent comme des idées de bon sens, comme transformer une autoroute en boulevard urbain, créer une trame verte et bleue pour mieux respirer en ville, ne sont pas en réalité le résultat d’une idéologie dominante dans le milieu professionnel sous influence. Les pressions sont multiples : elles peuvent être politiques, économiques, populistes (la « demande locale ») ou héritées de simplifications des réalités écologiques, etc. Ces gestes d’aménagement urbain qui semblent aller de soi aujourd’hui sont autant d’injonctions pétries de références forgées ailleurs plutôt que des propositions nourries d’une analyse fine des spécificités du territoire.

Notre crainte est que l’abus des emprunts, auquel conduit irrémédiablement la culture des modèles, amène une indifférence des usages. Cela est très net si l’on considère la place de la notion d’« usage » dans les modèles. Quelle que soit l’échelle, le même mot est utilisé : la ville nouvelle, le coin de rue, le Grand Paris ou le quartier en rénovation urbaine sont pourtant des échelles sans relations entre elles pour penser en termes d’usagers. Ce ne sont pas toujours les mêmes personnes et elles peuvent même avoir des comportements différents en fonction de l’échelle considérée ou du moment de la journée.

Le « modèle de la rue » est un bon exemple des errements auxquels cela conduit. De quoi parle‑t‑on quand on vante la « rue » et à quels usages rêve-t-on : quoi de commun entre la rue du passé, celle de l’automobile, celle du piéton, celle du sans-domicile ou celle de demain ? Le simple fait de valoriser la « rue » ne peut suffire et s’absoudre de ces raffinements conduit à des aberrations urbaines : promenons-nous dans un campus à quelques kilomètres du centre-ville, là-bas l’on fréquente des « rues » surdimensionnées vides de piétons, ou bien allons dans une banlieue chic où les boulevards à quatre voies sont bordés de vastes trottoirs sans usages car sans usagers…

Les espaces publics souffrent des mêmes défauts : bien sûr qu’il est utile de mettre des agrès de rue pour les grands adolescents dans un quartier où ils traînent, mais ce sont les structures locales qui sont compétentes pour ce faire et non la mode architecturale et urbanistique qui, dans un espace public, va transformer tout replat en bassin d’eau de quelques millimètres pour le bonheur des plus petits.

Nous voyons bien que les professionnels sont en panne.

Ouvrir la ville à tous plutôt que l’enfermer dans des modèles

Mes regrets sont de voir de nouveaux quartiers urbains qui, sous prétexte de références à un ailleurs exemplaire, reproduisent un modèle qui enferme et est clos sur lui-même. Ne marchons-nous pas vers une ville étriquée ? Dans un récent déplacement, j’ai visité un quartier écologique exemplaire proposant, à l’intérieur des îlots, des cours végétalisées, des jardins offrant l’envie de traverser les immeubles plutôt que de prendre la voie automobile. Mais ce quartier s’est fermé sur lui-même, les copropriétés ont installé des codes qui restreignent l’usage de la cour et interdisent l’étranger. Si modèle il y a, il doit servir à ouvrir l’espace public à tous et intégrer les contraintes de gestion : quel modèle de ville avons-nous pour les sans domicile fixe qui campent au bord des périphériques routiers ?

Bibliographie

  • Kahn, G. 2008 [1901]. L’Esthétique de la rue, Gollion : Infolio.

Notes

[1] Le phalanstère est un concept architectural inventé par Charles Fourier au XIXe siècle. Il se définit comme un ensemble de bâtiments organisés autour d’une cour centrale qui serait support d’une vie communautaire.

[2] Bâtiments de basse consommation.

[3] Titre décerné chaque année par le ministère du Développement durable à un urbaniste, dans la plupart des cas un architecte.

[4] Comme le proposent des revues professionnelles ou des fondations d’entreprises.

Commenter cet article

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

[Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

pdf Télécharger Version imprimable Imprimer commenter Commenter   envoyer l'article par mail Envoyer

Pour citer cet article :

Jean-Paul Blais, « L’aménageur, roi du copier-coller ?. Réflexions d’un urbaniste à partir de ses dérives professionnelles », Métropolitiques, 26 novembre 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/L-amenageur-roi-du-copier-coller.html
haut de page

Les textes publiés sur Métropolitiques sont protégés par le droit d'auteur. Toute reproduction interdite sans autorisation.

Site propulsé par Spip2Mentions légales | Contact | Plan du site