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Ivry-sur-Seine : héritages et héritiers du communisme municipal

par Paul Boulland, le 02/07/2014
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Le délitement général du vote communiste n’a pas épargné les bastions rouges qui furent une vitrine pour le PCF. L’intérêt de l’ouvrage de David Gouard est justement d’étudier les formes de désaffiliations politiques et les « rendez-vous manqués » du PCF avec les quartiers populaires, tout en insistant sur « ce qui reste » du communisme municipal et de ses marques d’appartenance et d’identification.
Recensé : David Gouard, La Banlieue rouge, ceux qui restent et ce qui change, Éditions Le Bord de l’Eau, Lormont, 2014, 246 p.

Dossier : Les scrutins municipaux sous le regard des sciences sociales

Les dernières élections municipales ont marqué une nouvelle étape dans la rétractation communiste en banlieue parisienne, dans le Val-de-Marne et plus encore en Seine-Saint-Denis avec la perte de Bagnolet, Bobigny, Le Blanc‑Mesnil, Saint‑Ouen et Villepinte. Ces résultats semblent ainsi apporter un argument supplémentaire au topos désormais récurrent du « déclin du communisme municipal », et plus généralement de la « mort », sans cesse annoncée, du Parti communiste lui-même (Pudal 2002). Toutefois, cette lecture interroge. Elle repose sur un socle de représentations historiquement et historiographiquement constituées, qui tendent à considérer le communisme municipal comme un phénomène homogène dans le temps et dans l’espace, alors qu’il relève, en réalité, d’une grande diversité de configurations et de structurations locales, comme l’ont souligné de récents travaux (Bellanger et Mischi 2013). Diversité qui s’est d’ailleurs traduite lors du dernier scrutin par des reconquêtes (Aubervilliers, Montreuil) et des continuités (Saint-Denis, Vitry-sur-Seine, Ivry-sur-Seine, etc.).

Ivry, banlieue (toujours) rouge ?

La Banlieue rouge, ceux qui restent et ce qui change, titre de l’ouvrage de David Gouard issu de sa thèse de science politique soutenue en 2011, s’intéresse justement aux conditions de « reproduction d’une affiliation politique favorable au PCF » (p. 19), à partir du cas d’Ivry-sur-Seine. Le choix d’Ivry, dirigée par un maire communiste depuis 1925, est de fait celui d’une ville ayant directement contribué à la construction de l’archétype de la « banlieue rouge » et du communisme municipal, notamment autour de la figure de Georges Marrane, maire de la commune de 1925 à 1965. Cette longévité reste toutefois singulière à l’échelle de l’histoire municipale du PCF. A contrario, nombre de villes n’ont connu que des périodes de gestion communiste brèves ou intermittentes. David Gouard rappelle, d’ailleurs, qu’à partir des années 1980 l’érosion des positions du PCF a d’abord touché les municipalités conquises dans les années 1970 (p. 67), en préservant ses « bastions » historiques. De plus, comme le souligne Bernard Pudal dans sa préface, la municipalité d’Ivry, avec quelques autres, a non seulement constitué une vitrine politique, mais aussi une ressource fondamentale pour l’appareil national du PCF et ses cadres, qui s’y concentrèrent en nombre, grâce aux facilités d’accès au logement.

L’étude de David Gouard combine l’exploitation des résultats électoraux et des enquêtes par questionnaires menées lors des scrutins avec une approche qualitative à partir d’observations et d’entretiens. L’analyse électorale met en évidence qu’à l’échelle de la ville l’érosion du vote communiste est beaucoup plus lente lors des élections municipales que lors des scrutins nationaux. L’auteur réduit ensuite la focale sur deux quartiers populaires aux évolutions divergentes, les cités Maurice Thorez et Youri Gagarine. Dans la première, construite en 1953, les fractions supérieures du monde ouvrier (ouvriers qualifiés, contremaîtres) et des catégories populaires (employés, personnels de service) se sont stabilisées, entraînant un vieillissement de la population. De plus, dans cette zone du centre-ville, de nouvelles constructions et les réhabilitations des années 1970-1980 ont progressivement attiré les classes moyennes. Par contraste, la cité Gagarine, où les ouvriers qualifiés étaient déjà minoritaires à sa création en 1961, a accueilli les familles les plus modestes, notamment issues de l’immigration. Dans un contexte général de désindustrialisation et de crise économique et sociale, le quartier Gagarine a connu une « disqualification sociale et politique » (p. 75) commune à de nombreux quartiers populaires. Plus jeune, la population y est fortement touchée par le chômage et par diverses formes de précarité économique, professionnelle et scolaire.

À Ivry, les facteurs de désagrégation du communisme local relèvent de phénomènes observables dans nombre de villes et de quartiers populaires. L’intérêt de l’ouvrage de David Gouard est d’étudier conjointement le recul de l’influence communiste et les processus qui ont permis le maintien de la municipalité, par l’intégration d’acteurs autrefois concurrents ou par son ancrage auprès d’autres secteurs de la population.

En réduisant la focale sur les bureaux de vote des deux quartiers étudiés, l’auteur démontre, en effet, que ceux-ci ont connu une « décomposition politique différenciée » (p. 50) en fonction de leurs évolutions socio-démographiques. Dans les deux cas, les observations in situ confirment un délitement général de la relation au parti, particulièrement visible dans la chute du nombre d’adhérents ou dans le recul des sociabilités autrefois encadrées par le PCF ou à la municipalité. Cependant, l’affiliation communiste tend à se maintenir auprès de ses soutiens traditionnels, particulièrement parmi les populations de plus de 50 ans de la cité Maurice Thorez. Au sein de la cité Gagarine, le repli électoral du PCF est largement synonyme d’essor de l’abstention. Le quartier apparaît plus massivement désinvesti par le PCF et ses militants. Surtout, les entretiens avec les habitants ou avec Danielle Jalouneix, conseillère municipale et présidente de l’amicale des locataires, témoignent des relations conflictuelles entre élus/militants et populations du quartier. On retrouve ici la thématique du « rendez-vous manqué » du PCF et de la gauche avec les quartiers populaires (Masclet 2003).

« Être du quartier » ou être ivryen ?

Dans ce contexte, David Gouard analyse l’émergence « d’entreprises politiques concurrentes » (p. 135), à travers un deuxième chapitre centré sur la trajectoire de Mehdy Belabbas. Fils d’immigrés algériens et enfant de la cité Gagarine, ce dernier est parvenu à convertir sur la scène politique et électorale son « capital d’autochtonie » (Retière 2003) en s’appuyant sur l’autorité acquise dans ses activités associatives, d’abord dans la contestation de la municipalité puis comme adjoint. On touche ici à la question de la constitution des identités politiques locales. Pour l’auteur, le ressort fondamental du communisme municipal a résidé dans le « patriotisme de clocher à base de classe » (Fourcaut 1986), même au-delà de l’entre-deux-guerres. Il est vrai que, en dépit des prescriptions partisanes, le PCF s’appuya toujours très fortement sur des formes de politisations populaires centrées sur les sociabilités locales (Mischi 2010). Dans cette perspective, les processus politiques incarnés par Mehdy Belabbas semblent bien ressortir d’une même logique de valorisation d’une identité tout à la fois locale et sociale. Cependant, jusque dans les années 1980, les sociabilités militantes communistes avaient aussi leur prolongement sur le lieu de travail, au moins par l’appartenance syndicale. Cette connexion entre les espaces résidentiel et professionnel n’apparaît plus possible. David Gouard souligne, d’ailleurs, le fossé qui sépare la « génération de la galère » et des élus et militants communistes issus d’une génération sociale fondée sur l’identité ouvrière (p. 153). Cette évolution majeure, qui pourrait être soulignée davantage, contribue à fonder l’autochtonie sur d’autres ressorts socio-identitaires, en particulier le statut d’enfants de l’immigration. Dès lors, l’identité « de quartier » se singularise au sein même du territoire local.

Après avoir examiné le recul du PCF et l’émergence d’acteurs concurrents au sein de la cité Gagarine, le dernier chapitre de l’ouvrage explore le quartier Maurice Thorez, dans lequel se concentrent ceux qui figurent désormais parmi les principaux soutiens de la municipalité. Au sein de cette « communauté politique locale » dominent des acteurs issus des classes moyennes et de la fonction publique ou des catégories intellectuelles. Souvent liés au communisme et à Ivry par leur histoire familiale, mais très rarement adhérents du PCF, ils investissent leurs ressources sociales et culturelles dans des formes de mobilisations et de politisation qui relèvent essentiellement d’un « soutien à la cause communale » (p. 193). En témoigne l’exemple de la campagne contre la fermeture de la maternité de l’hôpital Jean Rostand, en 2006 (p. 193‑198). Ici, la référence à une identité ivryenne est toujours convoquée, mais dans une perspective se revendiquant « de gauche » plutôt que strictement communiste. Au gré de son immersion parmi ces acteurs locaux, David Gouard constate que « la valeur symbolique et politique qu’ils accordent à leur identité ivryenne » n’exclut pas – voire repose sur – « l’adoption de stratégies d’évitement des risques de déclassement social » (p. 207). Parmi celles-ci, les stratégies scolaires des familles, qui envoient leurs enfants vers les établissements parisiens, voire dans l’enseignement privé, signalent « l’érection d’une barrière symbolique à l’endroit des groupes les plus défavorisés » (p. 207).

Lignes de fractures

Cette analyse du contexte politique local contribue à identifier les conditions favorables à une reconduction de la municipalité communiste, confirmée par le dernier scrutin. Rompant avec l’image d’un communisme adossé aux catégories ouvrières et populaires, cette description d’une réalité jusque là ignorée a été largement reprise par les commentateurs du livre. Dans le contexte de la campagne électorale, ceux-ci ont mis en exergue l’évocation des « bourgeois-communistes », les « bocos ». Notons que David Gouard ne reprend nullement à son compte cette expression, « catégorie indigène plus stigmatisante que sociologiquement pertinente », comme le souligne Bernard Pudal dans sa préface (p. 7). La formule retraduit toutefois les distances symboliques perçues par les différents acteurs. Parmi les jeunes enquêtés de la cité Gagarine, l’auteur constate « la constitution précoce dans les représentations d’une association entre familles communistes et octroi de privilèges » (p. 127). Et Mehdy Belabbas entend dès lors « mettre le PCF devant ses contradictions » (p. 147). Du côté des élus et des militants, ces distances se traduisent dans un « habitus de la domination à l’endroit de la cité » Gagarine, évoqué à propos de Danielle Jalouneix (p. 159).

L’auteur place au cœur de sa démarche une entrée par les générations qui trouve son application la plus explicite dans la dernière partie, consacrée à la reproduction « réussie » de l’affiliation communiste. Cette approche mériterait également d’être appliquée plus systématiquement aux renouvellements du personnel politique. Sur ce point, qui n’est pas central dans l’ouvrage, David Gouard apporte quelques éléments, avec l’itinéraire de Danielle Jalouneix, exemple d’une promotion, sinon sociale, au moins symbolique, par l’accès au statut d’élue. Dans cette perspective, le constat dressé par l’ouvrage soulève plus largement la question des représentations et des frontières symboliques qui ont progressivement transformé la relation du PCF aux catégories les plus dominées, au fil de ces renouvellements à la fois générationnels et sociaux. Dans une certaine mesure, tout se passe comme si le cas d’Ivry traduisait la réussite relative d’un communisme « d’héritiers » pour qui le soutien à la municipalité ou la carrière militante se sont (re)définis autour des processus de distanciation ou de distinction qu’ils comportent.

Pour éclairer ces processus, on entrevoit aussi tout l’intérêt qu’il y aurait à établir, sur la longue durée, une socio-histoire de l’« écosystème » ivryen ne se limitant pas aux dimensions socio-démographique et électorale mais les articulant plus systématiquement à l’évolution des politiques locales, aux renouvellements du personnel politique et au contexte socio-politique. Sans aller jusqu’à considérer, selon la formule de Rémi Lefebvre, que le communisme municipal « n’est plus ce qu’il n’a jamais été » (Lefebvre 2013), cette approche d’ensemble permettrait sans doute d’interroger en profondeur les évolutions et les reconfigurations qui se sont opérées sous l’apparente stabilité de l’étiquette communiste.

Par ailleurs, le contexte général de déclin du communisme municipal tend sans doute à survaloriser le cas ivryen comme une exception, voire une anomalie. Il conviendrait donc d’appliquer le programme de recherche proposé par David Gouard en dehors du cas particulier du communisme, pour observer les logiques de reproduction municipale et de transmission des affiliations électorales dont bénéficient ou ont bénéficié d’autres courants politiques.

Bibliographie

  • Bellanger, Emmanuel et Mischi, Julian (dir.). 2013. Les Territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Paris : Armand Colin.
  • Fourcaut, Annie. 1986. Bobigny, banlieue rouge, Paris : Presses de la FNSP.
  • Lefebvre, Rémi. 2013. « Le militantisme socialiste n’est plus ce qu’il n’a jamais été. Modèle de “l’engagement distancié” et transformations du militantisme au Parti socialiste », Politix. Revue des sciences sociales du politique, vol. 26, n° 102, p. 7‑33.
  • Masclet, Olivier. 2003. La Gauche et les Cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris : La Dispute.
  • Mischi, Julian. 2010. Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
  • Pudal, Bernard. 2002. « La beauté de la mort communiste », Revue française de science politique, vol. 52, n° 5‑6, p. 545‑559.
  • Retière, Jean-Noël. 2003. « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix. Revue des sciences sociales du politique, n° 63, p. 121‑143.

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Pour citer cet article :

Paul Boulland, « Ivry-sur-Seine : héritages et héritiers du communisme municipal », Métropolitiques, 2 juillet 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/Ivry-sur-Seine-heritages-et.html
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