Accueil du site > Commentaires > Haussmann, de la modernité à la révolution

Haussmann, de la modernité à la révolution

par Jean-Marie Huriot, le 15/02/2013

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

« Agonie de la Commune » : derniers combats au Père-Lachaise le 27 mai 1871. (...)
pdf Télécharger Version imprimable Imprimer   envoyer l'article par mail Envoyer
Jean-Marie Huriot montre comment le dernier ouvrage du géographe David Harvey apporte un éclairage original sur les mutations majeures qui affectent Paris de 1848 à 1871. À travers un processus de destruction créatrice, l’haussmannisation fait émerger la modernité mais prépare aussi le déclenchement de la Commune.
Recensé : David Harvey. 2012. Paris, capitale de la modernité, Paris : Les Prairies ordinaires (édition originale : Paris, Capital of Modernity, 2003, New York et Londres : Routledge).

Dans la tumultueuse histoire de Paris des barricades de 1848 à la répression sanglante de la Commune en 1871, de profondes transformations se sont opérées, souvent réduites aux aspects techniques et économiques de la Révolution industrielle. David Harvey, dans son imposant ouvrage, met plutôt l’accent sur l’urbanisme haussmannien, la politique impériale et les rapports de classes. Haussmann est au centre de l’action et Marx au cœur de l’analyse des événements. Le matérialisme historico-géographique et une vision « totale » du Paris du Second Empire alimentent l’idée majeure du livre : les mutations politiques, économiques, urbanistiques et sociales de ces décennies ont à la fois ouvert la porte à la modernité et produit la Commune et son désastreux échec.

Une vision marxiste et totale du Paris d’Haussmann

Harvey reprend une période de l’histoire déjà très abondamment relatée, analysée et interprétée. Mais il apporte sa vision, sa méthode d’interprétation pour, à partir d’une histoire très fouillée et largement documentée, défendre des idées originales et pourfendre à sa manière quelques mythes trop bien établis.

L’auteur nous a, depuis longtemps, largement pourvus en ouvrages sur les villes, tous d’une portée majeure. Il n’a donc pas construit le présent ouvrage ex nihilo. Le cœur du livre (la volumineuse deuxième partie) est une reprise « revue et augmentée » de la troisième partie d’un ouvrage antérieur (Harvey 1985), et le final (troisième partie, « Coda ») sur le Sacré-Cœur est lui-même issu de deux publications de 2001 et 2002. La nouveauté majeure de la présente publication est de fournir en français un panorama historico-géographique complet appuyant la vision de l’auteur.

L’analyse de Harvey est d’inspiration marxiste, fortement personnalisée. Méfiant vis-à-vis de l’abstraction, des enchaînements trop simples de causalité, du déterminisme, l’auteur reprend sa méthode du « matérialisme historico-géographique ». La circulation du capital et les conflits de classes sont des leitmotivs. C’est clairement une vision, dépendante de choix propres à l’auteur. Comme toute vision, elle vaut pour ce qu’elle permet de comprendre, indépendamment de tout a priori. Aucune vision n’est totalement objective. Celle-ci nous ouvre des perspectives particulièrement stimulantes.

Dans ce contexte, l’ambition de l’auteur est de donner à voir et de chercher à comprendre la ville dans sa totalité, et son évolution dans sa complexité, dans la ligne revendiquée de Carl Schorske (1983) et de Walter Benjamin (1989). Pour relever ce défi, il ne peut se contenter de l’étroite et subtile combinaison des dimensions politiques, économiques et sociales ; pour révéler et comprendre ce qui était en train d’émerger, il intègre à ce tableau les représentations, l’imaginaire, le rêve, la littérature et la peinture, la pensée utopique. Flaubert, Balzac, Baudelaire, Courbet, Hugo, Zola sont abondamment cités, de même que Saint-Simon, Fourier et Proudhon. Un chapitre entier est même consacré à la vision balzacienne de Paris et de ses rapports de classes. Une démarche qui donne une belle illustration de la complexité selon Edgar Morin : tout dépend de tout, et isoler un seul aspect des choses est réducteur et dangereux. Un livre aussi riche et varié ne peut être résumé. Tout y est important : événements, conflits, pensées, conceptions de la ville, idéologies. Tout concourt à une vision totale, complexe, dont émergent cependant des conclusions simples. Muni de cette méthode, de ce souci de totalité, de la volonté de s’attaquer à la complexité, et à l’aide d’une documentation impressionnante, Harvey mène une analyse originale, où les points de vue sont confrontés, où les jugements trop simples sont nuancés ou démontés. Dans cet esprit, l’idée majeure qui sous-tend l’ouvrage de Harvey est que les transformations radicales subies par Paris, essentiellement par la volonté de Louis-Napoléon Bonaparte et par l’action du baron Haussmann, ont certes ouvert la porte à la modernité mais ont aussi créé, par leurs conséquences sociales, les conditions de la révolution de 1871 : « C’est la lente transformation capitaliste de la géographie historique de la ville qui a produit les matériaux bruts de la Commune » (p. 484). L’auteur considère les transformations urbanistiques comme une « destruction créatrice », et l’ensemble de la période comme une « farce féroce » (sic) qui aura un dénouement dramatique en 1871.

Haussmannisation, destruction créatrice et modernité

Sur la modernité, l’auteur est peu disert. « Si le terme modernité a un sens, c’est précisément parce qu’il signale des périodes de destruction créatrice » (p. 21). Destruction non seulement du Paris ancien et souvent insalubre, laissant un sentiment de perte (évoqué notamment par Émile Zola et Jules Ferry), mais aussi destruction des structures sociales ; création du Paris des boulevards et de l’adduction d’eau (encore bien incomplète) mais aussi émergence de nouvelles structures socio-spatiales, du règne de l’argent, du profit, de la spéculation, et de la marchandise fétiche et des grands magasins. Émergence surtout d’une réforme financière, en partie par l’action des frères Pereire, et sans laquelle « la transformation de la ville ne se serait jamais effectuée à la cadence qui fut la sienne » (p. 193).

Mais la modernité en tant que rupture radicale est un mythe, défendu par Haussmann pour justifier et valoriser son action. La rupture qu’il a orchestrée avec le soutien de l’Empereur n’est pas absolue. Les grands travaux d’après 1853 ont été précédés par de nombreux projets, déjà dans les années 1840, dont, il est vrai, peu ont abouti. Les grandes idées aussi bien que la prise de conscience de classe des travailleurs étaient nées avant 1848. Louis-Napoléon Bonaparte était très imprégné des idées industrialistes de Saint-Simon. La « rupture » ne serait-elle qu’un « tournant important » ? La nouveauté d’après 1848, c’est l’échelle du projet (Paris dans sa totalité) et sa cohérence. C’est aussi l’émergence d’un capitalisme exacerbé, à la fois nécessaire aux grands travaux, donc soutenu par l’État, et favorisé par les nouvelles formes urbaines. L’État s’appuie sur un capitalisme dont le pouvoir croissant mettra en péril son propre pouvoir.

Une « farce féroce » qui conduit à la Commune

Dans ce contexte, Harvey reprend l’histoire urbaine à la lumière d’un principe qu’Haussmann avait trop bien compris : maîtriser l’espace urbain, c’est aussi contrôler la reproduction sociale. Durant cette période, les travaux de reconstruction de Paris ont notamment entraîné une ségrégation socio-spatiale croissante, du fait de la hausse spéculative des loyers qui exila les plus pauvres en périphérie ou bien même dans les bidonvilles qui se sont développés au centre. Petit à petit est apparue et s’est accrue cette double opposition sociale encore présente aujourd’hui, d’une part entre le centre et la banlieue, d’autre part entre l’est et l’ouest de l’agglomération parisienne. Cette ségrégation spatiale étanche a favorisé une reproduction des classes sociales qui se perpétue aujourd’hui par la recherche de « l’entre-soi ». Durant les deux décennies de l’Empire, l’inégalité sociale elle-même s’est accrue et ses conséquences désastreuses sur la pauvreté et les conditions de vie précaires sont bien connues. Les ouvriers avaient à peine de quoi subvenir à leurs besoins immédiats mais pas du tout de quoi assurer le long terme (enfants, éducation). Les femmes étaient scandaleusement exploitées et sous-payées. La ségrégation marginalisait les pauvres et « protégeait la bourgeoisie des dangers réels ou imaginaires des classes dangereuses » (p. 237). Si l’on ajoute les représentations simplistes véhiculées par la bourgeoisie – peur et rejet des classes dangereuses, des pauvres et des « rouges », considérés comme des barbares, voire comme des animaux – on comprend que « la réappropriation du centre de Paris par les classes populaires – descendues de Belleville – prit un tour si symbolique » (p. 431). L’auteur rappelle que les « honnêtes bourgeois emmenés par Thiers » (p. 480) voulaient autant la disparition pure et définitive des « rouges » que la chute de l’Empire.

En même temps, le jeu des prix fonciers détermine une ségrégation des fonctions économiques, une concentration des commerces, des services et de la finance dans des zones privilégiées du centre, et une fuite des grandes firmes vers la périphérie. Au passage, Harvey renverse le mythe bien ancré de la supériorité de la grande firme due aux économies d’échelle. Il en veut pour preuve la prolifération centrale de petites firmes qui survivent grâce à une meilleure productivité et une plus grande efficacité. Mais ici une étude plus minutieuse s’imposerait pour tenir compte de la nature des biens produits. La recomposition spatiale se traduit également par une séparation croissante des lieux de travail et de résidence, préfigurant la disjonction contemporaine.

Le centre, ses grands magasins, ses monuments, ses boulevards deviennent une vitrine du capitalisme et de la marchandise au bénéfice de quelques-uns seulement (phénomène évoqué par Baudelaire dans « Les Yeux des pauvres », des Petits Poèmes en prose). Le même besoin du capitalisme de donner à voir sa puissance produit aujourd’hui l’étalement incontrôlé des centres commerciaux et la verticalité insolente et sans limite des tours d’affaires.

Mais en combinaison avec ces transformations spatiales, les alliances de classes, les choix politiques de l’Empereur comme ceux d’Haussmann, d’autres éléments ont contribué à l’enchaînement des événements : la farouche haine de Thiers pour les « rouges » qu’il avait déjà vaincus en 1848, de même que la tyrannie du capital et de l’argent, le pouvoir croissant des financiers, dont le rôle était primordial dans la circulation du capital nécessaire à la réalisation des grands travaux. Enfin, on ne peut oublier le contexte de la guerre et l’humiliation de la capitulation devant les Prussiens en mars 1871.

Tous ces éléments sont les ferments du soulèvement des communards dont l’échec dramatique (plusieurs dizaines de milliers de morts sur les barricades et dans des exécutions sommaires) en juin 1871 provient certainement du caractère prématuré de cette révolution et d’une organisation des travailleurs encore trop précaire face aux forces réactionnaires.

Une morale de l’histoire

Dans cette fresque historique, la dernière partie, « Coda », constitue une forme de morale de l’histoire. Harvey montre comment, après de longues années d’atermoiement, la construction de la basilique du Sacré-Cœur a finalement scellé la victoire de la réaction et de l’alliance entre catholiques conservateurs et monarchistes. Le culte du Sacré-Cœur était « l’axe de ralliement pour toutes les forces d’opposition conservatrices » (p. 494). La basilique a été édifiée explicitement à la mémoire de deux généraux tués par les communards. Par une étrange coïncidence, c’est justement sur la butte Montmartre que Varlin, un des principaux acteurs de la Commune, fut torturé et tué par les Versaillais en 1871.

Bibliographie

  • Benjamin, W. 1989. Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris : Éditions du Cerf.
  • Harvey, D. 1985. Consciousness and the Urban Experience. Studies in the History and Theory of Capitalist Urbanization, Baltimore : The John Hopkins University Press.
  • Schorske, C. 1983. Vienne, fin de siècle, Paris : Seuil.

Commenter cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
Ajouter un document

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Pour citer cet article :

Jean-Marie Huriot, « Haussmann, de la modernité à la révolution », Métropolitiques, 15 février 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Haussmann-de-la-modernite-a-la.html
haut de page

Partenaires

  • Sciences Po
  • Caisse des dépôts
  • RATP
  • IAU


  • ENSAPLV
  • gerphau


  • datar
  • Union sociale pour l'habitat

Newsletter

Abonnez-vous gratuitement :
 

Suivez Métropolitiques.eu

  • F
  • T
  • rss

Les textes publiés sur Métropolitiques sont protégés par le droit d'auteur. Toute reproduction interdite sans autorisation.

Site propulsé par Spip2Mentions légales | Contact | Plan du site