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Étudier les bruits de la ville

par Christian Montès, le 12/04/2013
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À l’heure où les sciences sociales interrogent les ambiances sonores et lumineuses de la ville, Anthony Pecqueux rassemble une sélection d’articles qui ambitionnent de dresser un bilan et de dessiner des perspectives sur les enjeux sociaux du bruit.
Recensé : « Les bruits de la ville », Communications, n° 90, 2012, 228 p.

Consacré aux bruits de la ville, le dernier numéro de la revue Communications aborde le bruit comme « son social », ancré « au cœur de la vie urbaine » (p. 8). Le sujet est d’actualité, à l’interface entre les questionnements politiques sur les nuisances et la qualité de la vie et les questionnements propres aux sciences sociales : comment en rendre compte, avec quels outils, quels concepts et quelle méthodologie ?

Il y a 10 ans, un numéro de Géocarrefour intitulé « La ville, le bruit et le son » montrait que le bruit restait essentiellement associé aux nuisances, bien qu’on puisse mettre à jour et cartographier le patrimoine sonore urbain. Les nuisances constituent également le fil directeur de ce numéro de Communications, qui affiche la double ambition de « dresser un bilan des recherches menées sur la portée sociale de la dimension sonore en ville et d’ouvrir de nouvelles pistes sur ces questions » (p. 14). Le format d’un numéro thématique de revue n’est peut-être pas le plus approprié pour réaliser ce programme, même si les entrées multiples évitent l’enfermement dans un courant disciplinaire et permettent de donner un large aperçu des approches possibles.

Les 11 articles de ce numéro, encadrés par deux textes du coordinateur, Anthony Pecqueux, sont organisés selon trois entrées : les sons au quotidien, les mobilisations sensibles et les ambiances sensibles. À la lecture, ce cadre n’apparaît pas aussi clairement. Les niveaux d’écriture sont très différents : aux analyses classiques relativement transversales (histoire, sociologie de l’action publique) se juxtaposent des approches très ancrées dans la philosophie ou la psychologie. Celles-ci s’inscrivent dans des épistémologies divergentes et tantôt reprennent, tantôt créent une terminologie complexe, ce qui ne facilite pas la lecture. Goffman est cité dans quatre articles, Gibson s’oppose à Corbin, l’INSEE ou Le Corbusier. Le numéro ne propose ainsi pas de véritable transdisciplinarité, même si plusieurs auteurs (Pecqueux, Hennion, Cheyronnaud) gravitent autour de la même sphère intellectuelle, le laboratoire CRESSON (Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain), pionnier en la matière. Leur terrain est d’abord la musique, un thème voisin mais différent de celui de ce numéro de Communications.

Aussi, plutôt que de suivre le fil des articles, cette recension se concentre sur ceux qui semblent répondre le mieux aux attendus du numéro : analyser les bruits comme un moyen de mieux connaître et comprendre le « paysage des activités auquel ils donnent accès » (p. 9).

Les conflits autour du bruit et leurs tentatives de résolution

Le bruit est la première nuisance dont se plaignent les Français. Véronique Jaworski montre, cependant, que les outils juridiques de la lutte contre le bruit ne sont pas encore figés. Celle-ci reste fondée sur sur des textes dont on peut discuter l’interprétation (depuis une jurisprudence de 1844). Cela renforce la nécessité d’approches plus sociologiques ou anthropologiques. On peut, par exemple, entrer dans l’étude de la gêne liée au bruit à partir d’entretiens. C’est le parti de Paul‑Louis Colon, qui s’appuie sur les paroles recueillies au domicile des enquêtés pour mieux rendre compte des crises et disputes que le bruit génère.

On peut aussi partir de sa propre expérience. C’est le cas d’Elsa Lafaye de Michaux et de Philippe Le Guern, dont les analyses portent sur la ville d’Angers. Malgré des méthodes pourtant proches, leurs conclusions diffèrent, probablement à cause de leur spécialisation universitaire (économie du développement pour la première et sociologie des musiques populaires pour le second) et de leur expérience professionnelle ou quotidienne dans la ville d’Angers. Elsa Lafaye de Michaux, adjointe au centre-ville d’Angers de 2008 à 2010, conclut ainsi son analyse sur l’opposition entre les étudiants fêtards, sobres ou avinés, et les résidents épuisés, opposition qui incarnerait une démocratie participative incapable de régler le problème du bruit au centre-ville. Au contraire, son collègue, un résident de longue date qui a travaillé à partir d’entretiens, d’observations des personnels municipaux en charge du bruit et des plaintes d’habitants, présente une image bien plus positive de l’action déjà ancienne de la municipalité en faveur de la régulation sonore.

Trois propositions conceptuelles liées : sonotope, ambiance et affordance

Trois articles proposent des concepts utilement transposables hors de leur champ d’origine. Philippe Woloszyn analyse la co-production contemporaine d’une meilleure qualité sonore dans un quartier nantais à partir des territoires du moi de Goffman. Cette approche théorique peut être utile aux problématiques de l’aménagement urbain et plus particulièrement à la recherche de formes opératoires de participation locale et donc de démocratie. La coopération entre chercheurs et habitants que l’auteur restitue vise à améliorer la qualité de vie et la connaissance de la richesse sociale et culturelle d’un territoire. Le concept de sonotope, « structure sonore identitaire territorialisée » (p. 54), saisit ce processus, et est transposable à d’autres cas. On peut citer les travaux sur l’architecture paysagère et la planification urbaine du World Forum for Acoustic Ecology (WFAE) fondé en 1993 et auquel a participé l’un des auteurs de ce numéro, Olivier Balaÿ. On peut se référer à sa revue – Soundscape. The Journal of Acoustic Ecology – et aux publications de ses membres (voir, par exemple, Hedfors 2008).

Le concept d’ambiance, déjà connu par les travaux du CRESSON, participe de la même approche. Jean‑Paul Thibaut en propose une analyse épistémologique à partir de trois entrées : la sémantique historique, la psychopathologie existentielle et l’esthétique phénoménologique. Il en montre le nomadisme, mais aussi le caractère fondamentalement processuel. Il met aussi l’accent sur son aspect spatial (essentiel pour les géographes !) au travers de l’analyse des contextes, des paysages et des pratiques – bref, des modes collectifs de territorialisation.

L’article final d’Anthony Pecqueux reprend la notion d’ambiance en partant du niveau individuel. Pour opérer ce déplacement, il emprunte la notion d’affordance au psychologue J. J. Gibson. Pour ce dernier, l’affordance est l’ensemble de toutes les possibilités d’action d’un environnement. Celles-ci sont objectives, mais doivent toujours être mises en relation avec l’acteur qui peut les utiliser : « une affordance va dans les deux sens : vers l’environnement et vers l’observateur » (Gibson 1986, p. 141). L’affordance doit permettre de rendre compte des situations urbaines quotidiennes à partir d’une approche écologique des perceptions où le bruit est une composante mise en relation avec les situations, mais aussi avec d’autres sensations. Elle est ici illustrée par une brève analyse des usagers de baladeurs dans la ville.

Un champ prometteur à consolider

Au final, ce numéro offre aux lecteurs de multiples lectures qui sont intéressantes par le cas étudié, la méthode empruntée ou les propositions avancées, mais qui ne se répondent que trop rarement. Quant aux nouvelles pistes et à la montée en généralité annoncée, elles restent propres à chaque auteur et limitées au cas français. Toutefois, en adaptant l’analyse de la perception et la phénoménologie visuelle à l’étude du bruit, ce numéro a le mérite de montrer que le cultural turn ne peut faire l’économie d’un élargissement à tous les sens. Nous ne sommes peut-être pas à l’aube d’un auditive turn, mais les perspectives proposées par ce numéro sont bienvenues. Il permet, par exemple, de dépasser les visées de l’European Sound Studies Association (pour l’instant surtout issue des pays du nord de l’Europe) dont l’un des buts est d’« encourager la reconnaissance du son comme domaine d’étude pour la recherche » [1], mais qui reste fortement ancrée dans le son musical.

Bibliographie

  • Gibson, J. J. 1986 [1979]. The Ecological Approach to Visual Perception, Hillsdale (New Jersey) : Lawrence Erlbaum Associates.
  • Goddard, M., Halligan, B. et Hegarty, P. (dir.). 2012. Reverberations : The Philosophy, Aesthetics and Politics of Noise, Londres : Continuum.
  • Hedfors, P. 2008. Site Soundscapes. Landscape Architecture in the Light of Sound. Sonotope Design Strategies, Sarrebruck : Verlag Dr. Müller (VDM).
  • Montès, C. (dir.). 2003. « La ville, le bruit et le son », Géocarrefour, vol. 78, n° 2.

Notes

[1] http://www.soundstudies.eu. Voir également Goddard et al. 2012.

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Pour citer cet article :

Christian Montès, « Étudier les bruits de la ville », Métropolitiques, 12 avril 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Etudier-les-bruits-de-la-ville.html
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