Accueil du site > Commentaires > Éteindre la ville la nuit

Éteindre la ville la nuit

par Manuel Appert, le 01/03/2013
pdf Télécharger Version imprimable Imprimer   envoyer l'article par mail Envoyer
Plonger les villes dans l’obscurité ou varier les intensités lumineuses au rythme des usages nocturnes, telles seraient les perspectives de nos futures nuits urbaines. Mais encore faudrait-il pouvoir en discuter ! Ce petit opus ravive le débat sur l’urbanisme nocturne à l’heure où la théâtralisation de la nuit devient norme.
Recensé : Roger Narboni. 2012. Les Éclairages des villes. Vers un urbanisme nocturne, Gollion : Infolio Éditions – Archigraphy Poche.

Roger Narboni, artiste plasticien et ingénieur électronicien, fait partie des précurseurs chez les concepteurs de lumière. Directeur de l’agence Concepto, spécialisée dans « l’urbanisme lumière », il a réalisé plus de 200 mises en lumière et plus d’une centaine d’expertises au cours des vingt dernières années. Son expérience est ici mise au service d’une réflexion à la fois ambitieuse et abordable qui sonne comme une nouvelle mise en garde contre un urbanisme nocturne « mort-né » (p. 10). Roger Narboni s’inscrit ainsi dans une thématique explorée par des géographes, sociologues, philosophes et historiens qui, depuis Simmel, décryptent la dimension expérientielle des temporalités urbaines [1]. En proposant réflexions et études de cas, l’auteur entend raviver le débat sur l’éclairage nocturne et en proposer une lecture accessible.

L’opus, richement illustré, s’adresse tout autant aux « faiseurs » de ville qu’aux chercheurs et, plus largement, au public intéressé par la thématique. La conception de l’ouvrage est didactique. L’argumentaire se déroule en deux temps : celui des enjeux culturels, urbanistiques et politiques et celui des « cartes postales nocturnes », études de cas assemblées par l’auteur, témoignages de ses réalisations et déambulations.

Roger Narboni pose ainsi la problématique : la théâtralisation de la ville – par exemple, à Lyon – occulterait les réflexions sur l’urbanisme de la lumière. À ce problème s’ajoute celui d’une expertise de l’éclairage public héritée du fonctionnalisme, c’est-à-dire sectorisée par usage, alors même que l’urbanisme diurne pense la pluralité des usages dans le temps et l’espace. Planifier la ville en fonction de toutes ses temporalités et engager dans la réflexion praticiens et société civile seraient alors les clés d’un urbanisme réussi, pensé simultanément dans ses dimensions diurne et nocturne.

Urbanisme diurne, urbanisme nocturne

L’auteur rappelle d’abord comment l’expertise et les pratiques d’éclairage public se sont construites hors du champ de l’urbanisme diurne autour de la sécurisation des cheminements piétons et automobile. L’expertise est d’abord technique, conditionnée par le développement d’une filière industrielle qui alimente une surenchère de lux (p. 15) culminant aujourd’hui dans la course à la mise en lumière des monuments urbains. Cette tendance relativement récente montre toutefois que la question de l’éclairage nocturne s’élargit à des considérations moins fonctionnelles, en participant aux stratégies de mise en scène des villes.

En nous invitant ensuite à nous remémorer nos découvertes de villes la nuit, l’auteur montre à quel point le paysage urbain se révèle différemment la nuit et le jour. À l’échelle du panorama, relief et volumes bâtis s’effacent derrière un magma de lumières orangées. À l’échelle de la rue, lampes et enseignes réduisent l’espace visible, en effaçant le volume urbain qui disparaît dans le ciel. Quels que soient les points de vue, le constat dressé par l’auteur est celui d’une uniformisation de l’éclairage dans les villes du nord. Elle résulterait de la généralisation du fonctionnalisme orienté vers l’automobile mais aussi d’un désintérêt des édiles pour la question, restée hors du champ du projet urbain.

L’auteur prend le contre-pied de cet état de fait et soutient la nécessité de puiser dans les traditions locales pour construire un projet politique qui éviterait la banalisation du paysage nocturne. En s’essayant à une géo-culture de l’éclairage public, il souhaite que soient reconnus l’éclairage vernaculaire et les pratiques d’éclairage héritées, seuls garants d’un éclairage contextualisé. Il justifie ainsi sa critique de la théâtralisation de l’éclairage des édifices emblématiques qui s’est diffusée aussi bien dans les villes du nord que du sud. Cette critique est toutefois dogmatique. Elle repose, en effet, sur un double présupposé implicite : la supériorité du local sur le global et celle de l’authentique sur le moderne. Comme l’auteur n’envisage pas que l’authentique puisse être une construction sociale ou qu’il soit indissociable de logiques globales, le lecteur reste perplexe. Aucune piste de réflexion sur les principes d’une construction partagée des projets d’éclairage urbain n’est proposée.

Roger Narboni est plus percutant sur l’identité nocturne des villes. Il critique la plupart des mises en lumière qui ne sont conçues finalement que pour révéler la ville diurne (p. 33). Ce chapitre stimule le lecteur en posant des questions de fond : en quoi l’identité nocturne ne serait-elle qu’une simple continuité de l’identité diurne ? Pourquoi ne pas considérer de multiples identités nocturnes dans nos villes devenues hétérogènes ? Et comment tenir compte des multiples visions et représentations des individus qui font et pratiquent la ville ? L’auteur montre, à ce propos, que la combinaison des particularités de notre système de vision et de l’éclairage induit des effets psychologiques non sans conséquence sur notre appréhension des lieux : les contrastes s’effacent, les palettes de couleurs se réduisent et la sélection des informations nous échappe. Il critique efficacement l’expertise fonctionnaliste et le lobby industriel, qui ne prendraient pas en compte la variabilité spatio-temporelle des usages et des représentations, contribuant plutôt au dessin d’une nuit urbaine uniforme à toutes les échelles considérées, entre les villes et entre les quartiers.

C’est donc à partir de stratégies locales et de façon coordonnée avec l’urbanisme diurne que devrait être imaginée la ville la nuit. Le renouvellement du parc d’infrastructures lumineuses, sujet d’actualité, doit alors être l’opportunité de réfléchir aux usages et aux rythmes nocturnes, entre obscurité désirée et mise en lumière nécessaire. Pour cela, l’auteur insiste sur l’interactivité entre les usagers et les espaces nocturnes. Pédagogie et concertation éclairée, comme pour l’urbanisme diurne, semblent donc incontournables. Une question reste toutefois sans réponse : comment articuler l’urbanisme diurne et nocturne ?

La nuit à venir

Les chapitres suivants proposent des scénarios culminant dans « un conte futuriste de la ville obscure » (p. 64) qui s’inscrit dans l’apologie de la renaturalisation de la ville. Tout en adoptant une posture prospective qui permet d’esquisser des futurs possibles, l’auteur enferme le débat en ne proposant que deux scénarios extrêmes : celui d’une ville où la lumière serait permanente et celle d’une ville « durable », économe en énergie, où l’obscurité serait une norme que ponctueraient des éclairages sur mesure, variables dans le temps et l’espace. Un scénario plus pragmatique qui articulerait les stratégies d’éclairage aux paradigmes de l’urbanisme diurne aurait pu donner plus de réalisme au propos. Au moment où est prônée la mixité des fonctions et des usages dans les opérations de renouvellement urbain, comment envisager alors lumière, ombre et obscurité ? Comment la préférence donnée aux modes doux peut-elle constituer une opportunité pour repenser l’éclairage urbain ?

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur nous propose plusieurs études de cas stimulantes sans que leur succession ne soit toujours explicitée, laissant parfois le lecteur sans fil conducteur. Elles permettent d’affiner les scénarios proposés ou bien de décrire les réalisations de l’auteur (Paris et Athènes notamment). Trois des 23 études de cas sont particulièrement symptomatiques de la remise en question du modèle de la ville nocturne théâtralisée et des prises de position parfois implicites de l’auteur.

En juxtaposant les cas de Berlin (p. 79) et de Lyon (p. 85), l’auteur nous invite clairement à remettre en question les stratégies de théâtralisation nocturne. À la subtile obscurité de Berlin, dont le passé a été traité avec sobriété, s’oppose l’exubérance de l’éclairage lyonnais, revendiquée par sa municipalité. Berlin dévoile un caractère intimiste tout juste ponctué par des mises en lumière de bâtiments emblématiques, mode oblige, tandis que la morphologie diurne de Lyon disparaît la nuit pour laisser place à une surenchère de mises en scène. La Fête des lumières qui devait être un moment d’innovation en matière d’éclairage a été victime de son succès, le spectaculaire s’étant substitué à la création.

À l’inverse, engager une critique de l’éclairage de Las Vegas en la désignant comme une « non‑ville » (p. 91) souligne les glissements récurrents de l’auteur vers des jugements de valeur parfois sévères. Avec deux millions d’habitants, la seule description du Strip, cette avenue bordée de casinos, ne peut en aucun cas résumer l’ambiance nocturne de la ville. Le kitsch est ici dévalorisé par l’auteur, au profit d’une authenticité présumée qu’il conviendrait de définir davantage.

Si les exemples proposés et les questions posées nous semblent pertinents, plusieurs problématiques doivent clairement être posées pour structurer le débat. Si l’homogénéisation du paysage urbain est critiquée efficacement, on ne voit pas vraiment comment l’articuler avec la sécurisation des mobilités nocturnes, toujours plus nombreuses. De même, les contradictions entre urbanisme diurne et nocturne ne sont pas clairement posées, au détriment de la formulation d’un agenda de réflexions sur le sujet, cher à l’auteur. Enfin, la grille normative implicite que l’auteur esquisse pour critiquer le sens donné à l’éclairage nocturne tend à biaiser le débat sur le projet urbain nocturne. Pour autant, en nous invitant à réfléchir ainsi qu’en nous pressant de revivre des expériences nocturnes, l’auteur réussit le pari de sensibiliser le lecteur. Cet essai est stimulant mais il n’apporte pas toutes les clés d’un sujet qu’il est urgent de penser.

Notes

[1] Füzesséry, Stéphane et Simay, Philippe. 2008. Le Choc des métropoles, Paris : Éditions de l’Éclat.

Commenter cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
Ajouter un document

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Pour citer cet article :

Manuel Appert, « Éteindre la ville la nuit », Métropolitiques, 1er mars 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Eteindre-la-ville-la-nuit.html
haut de page

Les textes publiés sur Métropolitiques sont protégés par le droit d'auteur. Toute reproduction interdite sans autorisation.

Site propulsé par Spip2Mentions légales | Contact | Plan du site