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Entre « ménagement » et gentrification : exemplarité ou singularité d’une ZAC nantaise ?

par Frédéric Barbe, le 17/01/2014
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Jean-Yves Petiteau propose dans un ouvrage une immersion dans une ZAC de centre-ville au moment de sa clôture (1989‑2014). Son usage des itinéraires d’acteurs lui permet de proposer des représentations du projet urbain et du quartier qui font peu à peu système pour le lecteur. La grande diversité des acteurs sollicités, le foisonnement du livre, la place laissée aux interprétations, mais aussi les ellipses sur l’histoire urbaine de Nantes, en font un livre formateur mais très exigeant.
Recensé : Jean-Yves Petiteau, Nantes, récit d’une traversée. Madeleine–Champ-de-Mars, Éditions Dominique Carré, Paris, 2012, 304 p.

Comment dire une ZAC (zone d’aménagement concertée), son système d’acteurs, son processus et ses productions, la qualité de ville qui y a été (ré)inventée ? Peut-on, à son terme, l’évaluer ? Jean-Yves Petiteau, chercheur nantais connu pour son usage de la technique des « itinéraires » [1] dans l’enquête de terrain, propose une approche sensible de la ZAC Madeleine–Champ-de-Mars. Ce vieux faubourg « insulaire » et proche du centre-ville de Nantes est en forte désindustrialisation dans les années 1970 et 1980. La ZAC (1989‑2014) est alors la première grosse opération urbaine de l’équipe municipale de Jean-Marc Ayrault. Souvent décrite comme un laboratoire, elle fait l’objet d’une restitution [2] en partenariat avec l’opérateur, Nantes Métropole Aménagement.

Cette restitution est d’abord un bel objet-livre, audacieux et séduisant, parce que, à côté de contributions ou d’entretiens plus écrits, les « itinéraires d’acteurs » (un acteur, le chercheur et un photographe circulent dans le quartier) y occupent une large place. Opérateurs, architectes, élus, habitants, travailleurs, artistes sont ainsi convoqués dans leurs lieux. Cette approche de l’urbain par « la mémoire involontaire » et l’attention flottante est très intéressante. Elle est aussi particulièrement exigeante pour le lecteur, car c’est dans les détails de chaque parole, de chaque parcours que se construit le système d’interprétation. C’est aussi une invitation à la visite.

Immersions

C’est également sur la base d’une telle lecture, indigène [3], que cette recension s’écrit. La grande diversité d’acteurs sollicités met en théâtre à la fois la richesse du quartier (son tissu humain, son potentiel urbain réalisé ou non, ses frontières et son identité, fortement débattues) et la construction progressive d’une méthodologie posée comme neuve par les porteurs de la ZAC. L’aménageur la nomme « ménagement » (qui serait le contraire de l’aménagement antérieur, avec une forte composante de « résilience ») et le politique la revendique fortement. Jean-Marc Ayrault et son successeur à la fonction de maire en 2012, l’ancien adjoint à l’urbanisme, Patrick Rimbert, y voient notamment l’inspiration du projet de l’île de Nantes et de la loi Solidarité et renouvellement urbains (SRU) de 2000. On parle ici de « laboratoire », de « négociation », de « compromis urbain », de cette « qualité de ville qui réduit les distances ». L’immersion montre aussi comment de nouveaux acteurs culturels s’introduisent au même moment dans le jeu urbain et sont utilisés dans le processus de la ZAC. Celle-ci ne peut être séparée du projet culturel de la ville de Nantes, puis de la métropole nantaise. Elle en est même une matrice et a produit de forts effets d’attachement : la localisation de nombreux architectes et artistes dans le quartier en témoignent tout au long de l’ouvrage. Nantes Métropole y a construit ses locaux et la vue depuis sa terrasse est, en soi, une position de pouvoir. Nous comprenons pourquoi pour le monde des aménageurs, celui des artistes et de la bohème, celui des institutions et des élus, ce morceau de ville est remarquable. Il l’est aussi pour les habitants historiques et les nouveaux arrivants, qui parfois se croisent dans une vie associative organisée à l’échelle d’un petit territoire. Il l’est enfin, spécifiquement, pour de nombreux précaires qui y trouvent les services des associations dédiées et le dernier grand squat de sans-papiers.

Petite et grande fabrique

Dans cette approche peu fréquente, le livre est construit comme le quartier. Au fur et à mesure de la lecture, l’effet de success story véhiculé par les grands acteurs de la ZAC tend à s’effacer au profit d’une approche par la diversité et le singulier. On voit la ville ordinaire ressortir dans le grand projet urbain, les deux fabriques décrites pour d’autres territoires (Devisme 2009). Le projet est saisi à l’échelle locale et micro-locale. La réalité des limites et même de la nomination est questionnée. Le quartier des Olivettes qui occupe une partie de la ZAC survit en tant que tel, quand la partie orientale du périmètre d’intervention est radicalement transformée. Mémoires, engagements et conflits sont clairement signifiés par les acteurs. Plus qu’une traversée, c’est un trajet surprenant : les qualités urbaines préalables à l’aménagement se font plus visibles à mesure de la réalisation même du projet. La réussite apparente de la ZAC serait-elle à trouver dans cette résilience ? Ici, on a réussi à faire du neuf avec du vieux, pourrait-on dire. Si oui, cette réussite se serait-elle construite sur les qualités propres du territoire et ses dimensions ? Certains acteurs, habitants ou professionnels, sont même produits par la ZAC. Leur insertion en tant qu’acteurs se fait dans le cadre du programme. La réalisation de la ZAC vaut donc pour la production de ville, mais aussi pour la mobilisation des acteurs et l’interaction entre des acteurs dotés de capitaux inégaux. Quand des professionnels valorisent l’atelier d’urbanisme ouvert à tous, préfiguration du plan-guide de Chemetoff sur l’île de Nantes, une habitante pointe la rareté des réunions publiques et les effets d’exclusion de l’outil. Un journal de quartier auto-financé naît de cette dissonance et sert à négocier des équipements supplémentaires (square, maison de quartier). La question de la gentrification comme critique du ménagement est posée à plusieurs reprises. Peut-on garder une population pauvre dans un système qui pousse au profit ? Les fermetures récentes de nombreux passages et cours (grilles, digicodes) témoignent de ces contradictions. Malgré des traces évidentes de paternalisme et de pittoresque, la ZAC n’a pas produit un village urbain façon Amélie Poulain. La situation est plus complexe, instable et dynamique. Les effets de la gentrification ne peuvent être réduits à son projet et, en même temps, ne s’arrêteront pas à la clôture du programme. La métropolisation ne peut se comprendre à la seule échelle d’une ZAC. Ce livre invite à d’autres livres, à d’autres explorations.

Ellipses

Les échelles spatiales et temporelles font question. En ramenant implicitement la naissance du projet urbain nantais à l’alternance de 1989, certains grands acteurs de la ZAC semblent ignorer la première mandature socialiste d’Alain Chénard (1977‑1983), victime de la rigueur mitterrandienne et de l’abstention populaire qui l’a suivie plus que de son bilan urbain. Programmes d’habitat social dans le centre-ville, retour du tramway, construction du nouveau stade, reconquête exceptionnelle de la friche de la manufacture des tabacs, nouvelle politique culturelle (médiathèque, arrivée de Jean Blaise en 1982), ouverture de la première mosquée, travail sur l’attractivité, agence d’urbanisme, mais aussi création du réseau Ville et Banlieue en 1983 à Rezé, témoignent d’un activisme et d’un pragmatisme urbains bien antérieurs à 1989. De ce fait, et en dépit de l’urbanisme calamiteux de la municipalité RPR Chauty (1983‑1989), auquel une partie de la structure municipale et intercommunale a résisté, poser la ZAC Madeleine–Champ-de-Mars comme l’acte fondateur et la méthodologie générale des projets urbains de la métropole nantaise doit être démontré. De même, les projets en cours (île de Nantes, Malakoff, Vallon des Dervallières, Bottière-Chénaie, nouvel aéroport, etc.) comme les annonces plus lointaines (déplacement du CHU, du MIN, rénovation de la gare) peuvent-ils être rapportés sans plus de discussion à l’esprit et au contexte de la ZAC Madeleine–Champ-de-Mars, au ménagement qui y est décrit ? L’apport de l’ouvrage serait alors de montrer la singularité d’un projet plus que son exemplarité, d’inviter à la prudence et à une plus grande attention critique portée à chaque projet comme à l’ensemble. La métropolisation est loin d’être homogène.

Bibliographie

  • Devisme, Laurent (dir.). 2009. Nantes. Petite et grande fabrique urbaine, Marseille : Éditions Parenthèses.
  • Petiteau, Jean-Yves. 2006. « La méthode des itinéraires ou la mémoire involontaire », in Berque, Augustin, Bonin, Philippe, De Biase, Alessia, Loubes, Jean-Paul et Petiteau, Jean-Yves (dir.), Actes du colloque Habiter dans sa poétique première, 1-8 septembre, Cerisy-la-Salle. Consulté le 10 janvier 2014.

Notes

[1] Voir, par exemple, Petiteau (2006).

[2] Elle fait aussi l’objet d’autres restitutions, notamment comme espace de visite. L’exploration urbaine de l’Association régionale pour la diffusion et la promotion de l’architecture (ARDEPA) citée ici donne accès à un récit et une cartographie de qualité pour les lecteurs distants ; disponible en ligne à l’URL suivant : www.nantes-amenagement.fr/se....

[3] Proche sur la durée et souvent usager des lieux, nous avons aussi rencontré l’auteur pour cette recension.

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Pour citer cet article :

Frédéric Barbe, « Entre « ménagement » et gentrification : exemplarité ou singularité d’une ZAC nantaise ? », Métropolitiques, 17 janvier 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/Entre-menagement-et-gentrification.html
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