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Dubaï au prisme du travail du sexe

par Lucille Gruntz, le 13/09/2013
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Que révèlent les expériences des travailleuses du sexe sur les rapports sociaux à Dubaï, ville d’immigrés ? Une enquête montre les différences de conditions de ces femmes et les formes de ségrégation urbaine auxquelles elles sont confrontées, mais aussi leurs manières de contourner les contraintes.
Recensé : Mahdavi, P. 2011. Gridlock : Labor, Migration and Human Trafficking in Dubai, Stanford : Stanford University Press.

À l’instar d’autres publications récentes (Gardner 2010 ; Kamrava et Babar 2012 ; Vora 2013), Gridlock (« impasse » en français) tâche de rendre compte de la complexité des trajectoires et conditions immigrées dans les monarchies du Conseil de coopération du Golfe, en l’occurrence aux Émirats arabes unis. L’auteure, Pardis Mahdavi, livre une lecture anthropologique des politiques et espaces du travail immigré à Dubaï, et du travail du sexe en particulier. La ville représente un site privilégié d’enquête à cet égard : la population immigrée, toutes nationalités et qualifications confondues, représenterait près de 92 % des habitants de la ville, par ailleurs réputée au Moyen-Orient comme un éden du sexe tarifé. L’intérêt de Gridlock réside dans la démarche qualitative adoptée. Au cours de ses séjours de terrain à Dubaï durant les étés 2004, 2008 et 2009, Mahdavi a mené des entretiens avec une soixantaine d’immigrés de nationalités et emplois variés, surtout des femmes engagées dans le travail du sexe, mais encore avec des représentants de la société civile dédiés à l’assistance aux immigrés, des fonctionnaires émiriens chargés du contrôle de la main-d’œuvre étrangère et, enfin, des représentants du département d’État américain responsable de la lutte contre la traite des êtres humains.

Espaces du sexe tarifé : ségrégations et contrôle

Confrontant les points de vue, l’auteure met à jour les enjeux politiques du phénomène migratoire à l’échelle internationale (dans le cadre des relations entre la fédération émirienne et ses partenaires américains et onusiens), à l’échelle nationale (en regard de la consolidation autoritaire du régime des cheikhs), et à l’échelle microsociale, pour les habitants (immigrés ou non) de Dubaï. Ces jeux d’échelles permettent à l’auteure de mettre en lumière les rapports de pouvoir producteurs des dispositifs migratoires et d’interroger les représentations dominantes de l’immigration et des immigrés aux Émirats arabes unis. Le livre sillonne la cité émirienne, du « bazar » du vieux Dubaï aux commissariats de police, des hôtels de passe de bas étage aux appartements des call girls de luxe, des marinas aux quartiers pauvres. Mahdavi insiste sur la diversité des espaces, des conflictualités qui s’y déroulent et qu’ils manifestent. Elle déconstruit ainsi les représentations fantasmatiques de Dubaï, ni paradis pour jet set globale, ni cité du vice et de l’exploitation. La géographie dubaïote est marquée par des hiérarchies en termes d’origines nationales racialisées, de classe et de genre, au fondement de ségrégation et de discrimination entre citoyens et immigrés, entre hommes et femmes, entre immigrés de différentes origines et de différentes conditions.

La dimension spatiale est particulièrement bien investie lorsqu’il est question du travail du sexe (chapitre 3). À Dubaï, bien qu’interdite en droit, la prostitution est intensément pratiquée. La capacité à négocier la vulnérabilité corrélée à l’illégalité de son exercice varie. Recherchées par une clientèle affluente de citoyens ou de cadres moyen-orientaux et européens, les travailleuses du sexe de nationalités arabes, iraniennes et est-européennes exercent dans des logements privés des quartiers récents et chics de Dubaï, comme la Marina ou Jumeyrah. Leurs conditions de travail et leurs rémunérations contrastent avec celles des prostituées originaires d’Asie centrale et du Sud-Est asiatique, lesquelles exercent plutôt dans les bordels, salons de massage, bars et discothèques des vieux quartiers centraux. Les femmes travaillant de manière indépendante, en appartement, pour quelques clients privilégiés, jouissent ainsi de revenus et d’une autonomie considérablement supérieurs aux employées des « discos », salons et cabarets, dont les horaires sont plus contraignants, les rémunérations moins conséquentes et les conditions d’hébergement plus précaires (elles sont souvent logées par leurs employeurs, à raison de plusieurs employées par chambre, à proximité du lieu de travail). Enfin, les Éthiopiennes se retrouvent sur les trottoirs du centre-ville, d’autant plus vulnérables que visibles, exposées à la fois aux violences des clients et à la répression policière. « Race », genre et classe produisent de concert les frontières des espaces du sexe tarifé à Dubaï.

Autre aspect stimulant, l’ouvrage explique combien la croisade internationale contre la traite a incité les autorités émiriennes à renforcer les contrôles urbains, confortant à la fois les préjugés racistes des fonctionnaires et la vulnérabilité des travailleuses du sexe. La séparation prévalente dans les traités internationaux entre « victimes de la traite » et « travailleurs migrants » reconduit les préjugés sexistes ; elle conforte le stigmate légal et moral sur les premières, en les cantonnant à un état victimaire réducteur eût égard à la complexité de leurs trajectoires. Mahdavi rappelle que les travailleuses du sexe sont des travailleurs comme les autres, que les prostituées immigrées sont des immigrés comme les autres. Le concept d’agency (« capacité d’agir ») est central dans la réhabilitation des motifs et des pratiques professionnelles des travailleuses du sexe immigrées. Concrètement, l’auteure montre que la frontière entre travail domestique et travail du sexe est ténue, que l’exploitation salariale légale incite à la prostitution à temps partiel pour arrondir des fins de mois difficiles, ou encore que le recours instrumental à celle-ci et les rêves de romance ou de mariage ne sont pas incompatibles.

Résister aux règles migratoires et aux dominations ?

Cependant, si elle s’attaque avec les armes ethnographiques à la « fétichisation de la victimisation » des travailleuses du sexe par les « faiseurs de politiques publiques » et les organisations humanitaires internationales (p. 63), l’auteure pèche par excès inverse d’héroïsation des travailleuses immigrées rencontrées. Leurs actions engendreraient un « changement », dans la mesure où « elles font des choix délibérés et cherchent à améliorer leurs situations économiques » et sont « des personnes réflexives quant aux processus structuraux de changement économique plus larges et durables, qui ont un impact important sur les pays en développement et les économies en transition » (p. 71). Mahdavi considère les contournements des règles migratoires émiriennes par les travailleuses du sexe immigrées comme un facteur de ce « changement », sans toutefois en préciser la portée. Or, l’auteure revient elle-même à plusieurs reprises sur la résilience de l’administration émirienne, tant vis-à-vis des critiques internationales que face au caractère endémique des illégalités auxquelles recourent les immigrés.

Le lien entre ces contournements micro-situés des règles migratoires émiriennes et les évolutions des sociétés de départ n’est pas davantage approfondi. Il n’est pas certain que les capacités à aménager les dominations auxquelles les travailleuses du sexe sont exposées à Dubaï les portent à remettre en cause les inégalités prévalant dans leurs pays d’origine. Ainsi, ni les rêves de confort matériel et matrimonial à Dubaï, ni les désirs de réussite dans le pays de départ ne semblent aller à l’encontre des inégalités, notamment de genre, qui structurent les sociétés de départ. Les pratiques de contournement des règles ne remettent pas nécessairement en cause les modèles sociaux inégalitaires : qu’une femme se prostitue à Dubaï pour économiser l’argent nécessaire à son ascension dans sa société d’origine n’implique pas qu’elle remette en cause les hiérarchies entre classes ou entre sexes qui y prévalent. Gridlock surestime les volontés et opportunités de « changement » des immigrés : à voir de la résistance partout, l’on vide le concept de sa substance [1].

Mahdavi tente d’illustrer son parti pris en faveur des capacités à résister de ses enquêtés en consacrant son sixième chapitre aux formes institutionnelles que prend l’assistance aux travailleuses du sexe à Dubaï. L’auteure oppose les recommandations morales des organisations internationales au pragmatisme des ONG dubaïotes ayant ouverts des abris pour prostituées. Or les enjeux politiques de cette « société (in)civile » (pour reprendre les termes de l’auteure), prise dans les tenailles de l’efficacité humanitaire et du contrôle bureaucratique, restent flous. En se faisant l’avocate des ONG locales contre les dispositifs internationaux, Mahdavi ignore les liens ambivalents que la « société civile » dubaïote entretient avec la bureaucratie émirienne.

En dehors de ces ONG, des initiatives informelles des immigrés cherchent à pallier l’exploitation, le racisme et la ségrégation à Dubaï. L’auteure loue l’ardeur d’une chirurgienne responsable d’un dispensaire gratuit ouvert aux immigrés clandestins, les rencontres et groupes de parole organisés par un groupe de travailleurs philippins, ainsi que l’activité de récupération de mobilier à destination d’immigrés désargentés entreprise par un petit entrepreneur pakistanais. Mahdavi décrit encore le soutien moral apporté par les lieux de culte, ainsi que les capacités d’organisation de Kéralais installés illégalement dans un quartier périphérique. Si ces initiatives peuvent être vues comme des manières de résister aux politiques migratoires émiriennes, les stratégies des personnes qui les adoptent diffèrent, tout comme les ressources sociales et matérielles et les relations à l’administration dont elles disposent. Plutôt que de les regrouper en un bouquet anecdotique de micro-résistances, il serait judicieux d’en étudier précisément les initiateurs, leurs caractéristiques sociales et leurs relations au politique.

Au-delà du statut d’immigré-e

Gridlock condense ainsi les apports et les limites des études subalternes [2] lorsqu’elles sont appliquées aux phénomènes migratoires. L’ouvrage envisage, certes, les expériences migratoires hors du seul prisme de l’assujettissement. Mais il gagnerait à une ethnographie plus fine des rapports sociaux entre immigrés, qui ne sont pas uniformément des « dominés », y compris au sein des réseaux et institutions de défense et de solidarité. Il s’enrichirait, en outre, d’une analyse approfondie des mises en espace de ces rapports : les espaces urbains sont envisagés davantage comme un décor que comme un objet d’étude per se. Il manque une micro-écologie des lieux de sociabilité quotidiens des enquêtés, qui permettrait de relativiser l’emprise de leur condition immigrée sur les autres formes d’identification dont ils disposent. Ainsi Mahdavi contribue-t-elle à réduire les personnes rencontrées à leur statut migratoire, quand bien même elle transfigure les « victimes » en « résistants ».

Bibliographie

  • Abu-Lughod, L. 1990. « The Romance of Resistance : Tracing Transformations of Power Through Bedouin Women », American Ethnologist, vol. 17, n° 1, p. 41‑55.
  • Bayat, A. 2009. Life as Politics : How Ordinary People Change the Middle East, Le Caire : American University in Cairo Press.
  • Gardner, A. 2010. City of Strangers : Gulf Migration and the Indian Community in Bahrain, New York : Cornell University Press.
  • Kamrava, M. et Babar, Z. (éd.). 2012. Migrant Labour in the Persian Gulf, New York : Columbia University Press.
  • Pouchepadass, J. 2004. « Que reste-t-il des Subaltern Studies ? », Critique internationale, vol. 3, n° 24, p. 67‑79.
  • Vora, N. 2013. Impossible Citizens : Dubai’s Indian Diaspora, Durham (Caroline du Nord) : Duke University Press.

Notes

[1] Pour des critiques des approches en termes de « résistance populaire » au Moyen-Orient, à la campagne comme en ville, voir Abu Lughod (1990), Bayat (2009).

[2] Nées en Inde dans les années 1970, puis popularisées par le courant poststructuraliste anglo-saxon, les études subalternes sont issues de la critique de l’ethnocentrisme scientifique occidental, qui appréhende l’histoire des sociétés ex-colonisées à l’aune des développements historiques occidentaux ; d’autre part, les chercheurs « subalternistes » s’inspirent du marxisme pour revaloriser les capacités d’action des groupes sociaux dominés (paysans, migrants, femmes, habitants des quartiers pauvres urbains...), succombant parfois à la tentation du « romantisme populiste ». Pour un tableau pédagogique et critique sur ce courant, voir Pouchepadass (2004).

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Pour citer cet article :

Lucille Gruntz, « Dubaï au prisme du travail du sexe », Métropolitiques, 13 septembre 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Dubai-au-prisme-du-travail-du-sexe.html
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