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Contre Euralille, pour des villes habitables

par Nicolas Maisetti, le 20/02/2020
Dans Contre Euralille, Antonio Delfini et Rafaël Snoriguzzi s’attaquent à une « utopie métropolitaine » tertiaire, en tant que négation de la ville et de ses habitants. Bien au-delà du cas particulier de Lille, la critique invite à imaginer de nouvelles formes de mobilisations et d’appropriations urbaines.
Recensé : Antonio Delfini et Rafaël Snoriguzzi, Contre Euralille. Une critique de l’utopie métropolitaine, Lille, Les Étaques, 2019, 121 p.

Contre Euralille est un ouvrage singulier à plus d’un titre. Son objet est apparemment restreint à la critique d’une opération d’aménagement, mais il le déborde largement. Son cas d’étude est résolument lillois, mais les ouvertures comparatives explicites ou implicites sont légions. Son style est à la fois empreint du champ académique, mais à l’ironie plus mordante qu’un article de presse militante. Les références ou les renvois sous forme de notes de bas de page en sont absents et, pourtant, il contient une revue de littérature fournissant à la démonstration des appuis théoriques solides. Ses auteurs, enfin, appartiennent simultanément aux champs académique, journalistique et militant [1]. Difficile dès lors de proposer une « recension » classique pour un ouvrage qui ne l’est assurément pas. Tentons néanmoins de reprendre les choses dans l’ordre.

Déconstruire les mirages des « utopies métropolitaines »

L’objet de ce petit opuscule (121 p.) est bien la critique d’un grand projet urbain, Euralille. Troisième quartier d’affaire du pays, coincé entre les gares de Lille Flandres et de Lille Europe, il est articulé autour d’un centre commercial (66 500 m2) et tertiaire ouvert en 1994 et détenu par Unibail-Rodamco-Westfield, à partir duquel s’est développé un ensemble de bureaux, de logements et d’équipements publics. Mais la discussion porte bien au-delà de la critique d’une opération commerciale ou de l’immobilier tertiaire financiarisé pour développer celle de ce que les auteurs appellent « l’utopie métropolitaine ». Celle-ci se révèle dans ses formes architecturales, ses imaginaires politiques, son délire sécuritaire, son esthétique douteuse, sa fermeture aux pratiques jugées non conformes et aux populations indésirables. En somme, « Euralille est une utopie – c’est-à-dire, selon l’étymologie du mot, la négation du lieu » (p. 10). Au-delà même, l’enjeu de la discussion et de la critique politique porte sur les politiques urbaines lilloises, dont Euralille serait la « matrice » (p. 11), mais qu’on retrouve aussi, par exemple, dans les politiques des grands événements culturels, en particulier dans le sillage de Lille Capitale européenne de la culture en 2004. Euralille n’est donc pas qu’un centre tertiaire, mais bien un « mot d’ordre », celui d’une nouvelle économie propre au capitalisme urbain néolibéral, qui tend à considérer les espaces urbains comme des marchés en compétition.

À partir d’une discussion critique sur un centre tertiaire, le propos vise à une contestation radicale des mythes métropolitains et de leurs réalités sociales. Ainsi, l’étude de cas ne se cantonne pas à une exploration du terrain lillois. L’interprétation des évolutions des politiques urbaines proposée s’adresse ainsi à l’ensemble des villes et des projets urbains qui se conforment à l’agenda entrepreneurial, destiné à séduire et attirer des investisseurs, des entreprises, des classes moyennes supérieures, des touristes – si possibles internationaux pour chacun d’eux. Les auteurs notent d’ailleurs que c’est en s’inspirant d’Euralille qu’ont été forgés les noms de différentes opérations urbaines qui lui ressemblent tant : Euroméditerranée à Marseille, Euratlantique à Bordeaux, EuroSudOuest à Toulouse...

À partir d’une plongée dans l’histoire récente de l’agglomération lilloise et des décisions prises par ses édiles, Pierre Mauroy d’abord, puis Martine Aubry, le livre analyse les conditions à travers lesquelles a été mise en œuvre la fameuse « turbine tertiaire » (selon les mots de l’ancien Premier ministre). L’histoire est connue et commune à de très nombreuses villes ayant subi la désindustrialisation. Euralille illustre les transformations du capitalisme et les auteurs de Contre Euralille pointent à travers lui les impasses des mots d’ordre de « l’attractivité » et du « rayonnement ». Le lecteur découvre les chevilles ouvrières de ce projet d’ampleur, parmi lesquelles des élus et leurs entourages et des chefs d’entreprises. Au-delà des précieuses informations monographiques, le cas informe les processus décisionnels à l’œuvre dans la construction des grands projets urbains néolibéraux dans lesquels le « rôle de la puissance publique est d’assurer les investissements privés » (p. 32). Est ainsi décrit par le menu l’enrôlement par les personnels politiques des acteurs privés de marché, alignant leurs intérêts sur des promesses de développement économique. Conformément à la perspective critique adoptée par les auteurs, ces dernières se traduisent par le renforcement des inégalités sociales et l’enlaidissement des hypercentres à des fins commerciales.

Si la démonstration ne contient aucune référence théorique, les appuis conceptuels n’en sont pas moins incontestables. Les analyses de David Harvey, par exemple, sont mobilisées avec une clarté rare pour décrire l’entrepreneurialisme urbain, son agenda et ses coalitions d’acteurs, ses ressources et ses conséquences en termes de renforcement des inégalités socio-spatiales et de disciplinarisation des espaces.

Cette pratique éditoriale interroge ou devrait interpeller la communauté académique lorsqu’elle est amenée à diffuser les résultats d’une enquête. Elle est ici finement restituée sans que l’administration de la preuve ne soit évacuée par la dimension critique de l’analyse. Ainsi en est-il des réflexions sur les redoutables et néanmoins classiques dialectiques de la géographie urbaine. Citons celles qui articulent la métropole mobile et l’ancrage du capital, la valeur d’échange et la valeur d’usage ou le paradoxe du marketing territorial qui veut que les villes recopient les mêmes recettes dans le but de se distinguer. À ce titre, l’ouvrage, ni satyre, ni polémique, ne ressemble en rien à un pamphlet militant. Plutôt que de verser dans un ton acerbe propre à la diatribe, Contre Euralille invite à la réflexion et à la déconstruction des fausses évidences véhiculées par les utopies métropolitaines qui promettent le développement économique mais se traduisent par la fermeture des espaces sociaux.

Bâtir des contre-utopies dans les centres métropolitains

Contre-Euralille, c’est enfin un style d’écriture. Ainsi, cette description des lieux dans les premières pages : « À leurs pieds, dans les odeurs de pisse, le local de l’association culturelle Lille 3000 est coincé entre un Burger King et un commissariat délabré. » Le ton est particulièrement incisif lorsque les auteurs en viennent à traiter de l’architecte en chef de l’opération et de la rupture esthétique dont il a été porteur, le néerlandais Rem Koolhaas. On apprend ainsi que ce penseur du « fuck the context » est venu pour la première fois à Lille... la veille de son audition ! Le registre est plus offensif encore quand le livre pose la question du « que faire ? » face à l’utopie métropolitaine.

Le livre s’achève sur le constat de la perte de « la centralité du travail dans le mouvement révolutionnaire » (p. 90) : le chômage et la précarité durable ont recomposé les luttes qui se déplaceraient aujourd’hui vers des dimensions spatiales. Le territoire serait devenu au cœur de la redéfinition des identités sociales et des rapports de force que véhiculent les termes de « quartiers populaires » ou de « ghettos de riches ». Ce n’est pas un hasard, note les auteurs, que dans les ZAD, dans les mouvements d’occupation de place (comme lors des Nuits debout) ou plus récemment sur les ronds-points, « les premiers gestes d’une lutte sont […] [de] construire des maisons » (p. 92).

En montrant donc que les luttes se déplacent aujourd’hui des mondes du travail vers les dimensions spatiales, « autour du territoire et des manières de l’habiter », les auteurs proposent des répertoires de mobilisation pour contrer Euralille et son monde : « les outils de ceux qui voulaient entraver la bonne marche du capitalisme industriel ne sont pas si différents de ceux que développent aujourd’hui les nouveaux prolos de la métropole. Ils se déclinent suivant une alternative calquée sur les luttes ouvrières d’hier : saboter la métropole et renverser son hégémonie » (p. 93).

L’ouvrage se conclut ainsi par une invitation à ouvrir de nouvelles luttes, allant au-delà du « levier juridique » pour « squatter la métropole », renouer avec l’autoconstruction ou « construire des syndicats de quartier ». Au fond, et à rebours de la tendance militante à s’extraire des villes pour y inventer de nouveaux espaces d’interaction (les ZAD par exemple), Contre Euralille appelle à réinvestir les centres métropolitains afin d’y rebâtir des contre-utopies, permettant de « retrouver le sens de l’habiter, l’échelle des individus et du lien quotidien » (p. 91).

Notes

[1Au moins pour l’un d’entre eux, A. Delfini, chercheur associé au CLERSE (Université de Lille) et auteur d’une thèse de sociologie sur les mobilisations pour le logement à Lille. Tous deux sont membres de l’Atelier populaire d’urbanisme de Fives à Lille et collaborent au journal La Brique.

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Pour citer cet article :

Nicolas Maisetti, « Contre Euralille, pour des villes habitables », Métropolitiques, 20 février 2020. URL : https://www.metropolitiques.eu/Contre-Euralille-pour-des-villes-habitables.html
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