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Une anthropologue en ville : Colette Pétonnet (1929‑2012)

par Thierry Paquot, le 13/03/2013
Mots-clés : banlieue | anthropologie
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L’anthropologue Colette Pétonnet nous a quitté en novembre 2012. Thierry Paquot revient sur son travail, d’écoute patiente et d’observation attentive, captant l’ordinaire si changeant de la « condition urbaine ».

J’installe mon enregistreur, là sur la table du salon de son appartement, impasse de la Main d’Or, elle s’indigne, refuse, s’emporte ! Effectuer un entretien, pour elle ethnographe, c’est avant tout écouter attentivement et observer avec attention la personne qui parle et prendre des notes. J’obéis. Elle m’apporte du papier et un crayon. J’écoute et j’entends. Je l’observe et comprends que chaque trait du visage est également expressif, que chaque silence, chaque hésitation sont des signes et je prends des notes à l’aveugle. Elle s’exprime facilement avec une belle voix bien timbrée, grave. Son visage cadré par des cheveux courts, à la garçonne, s’anime. Elle est franche du collier, comme on dit. Aucune langue de bois, elle dit ce qu’elle pense, sur les gens, ses collègues, sa famille, les livres qu’elle vient de lire et ceux qu’elle abandonne car ils n’apportent rien. Nous sympathisons. Nous nous reverrons plusieurs fois et elle me montrera ses poèmes. Quelques-uns. Colette Pétonnet est née en 1929 et vient de mourir à 83 ans d’un mal fulgurant et inattendu, le 5 novembre dernier, en 2012. Après la guerre, elle s’inscrit à l’université de Poitiers. Déçue par les cours magistraux, si ennuyeux qu’elle monte à Paris ; ce n’est pas mieux, là l’académisme l’endort. Elle part pour Casablanca. Elle y reste sept ans, apprend l’arabe et vit dans une famille marocaine en partageant toutes ses découvertes avec sa « sœur » locale. De retour en France, elle obtient un travail de fonctionnaire. Un ami, Louis Moreau de Bellaing, l’encourage à s’inscrire en ethnologie. Elle suit alors les cours d’André Leroi-Gourhan et ceux de Roger Bastide, c’est le déclic. Elle a trouvé sa voie ! L’absence de crédit l’oblige à choisir un « terrain » proche : ce sera la banlieue.

La bonne distance

L’anthropologue doit maintenir une distance avec la « population étudiée », ne pas remplir des papiers administratifs pour aider la mère, inscrire un des enfants à l’école, rester dîner – du moins, pas tout de suite –, éviter toute familiarité tout en manifestant un grand respect à leur endroit. Ce sont ces principes d’« observation participante » et de « récits de vie » qu’elle applique dans ses divers « terrains » du Val-de-Marne où elle traque l’« ailleurs ». Or, et c’est un de ses apports, cet « ailleurs » qu’elle décrit ethnographiquement est « ici », c’est un « ailleurs » déplacé qui révèle autrement l’« ici ». En effet, les habitants de la cité de transit qu’elle nous présente dans Ces gens‑là (Maspero 1968) sont des étrangers, des Nord-Africains (comme l’on disait alors), aussi examine-t-elle la structure familiale, l’organisation de l’habitation, les relations sociales, le temps et l’espace, les valeurs, la religion, etc., qui les caractérisent alors même qu’ils s’intègrent, du moins essaient… Dans sa préface, Roger Bastide, après avoir salué la grande qualité littéraire de cette recherche, affirme que ce « livre de sciences est aussi un livre humain – un livre d’amour ». En effet, la distance critique ne signifie aucunement un quelconque mépris ou désintérêt pour « l’objet » d’étude. Colette Pétonnet prend sur elle pour retenir son empathie, mais elle est sensible à ces hommes et ces femmes qui, malgré la précarité de leur situation et l’éloignement de leur pays natal, sont particulièrement dignes. En conclusion de cette longue enquête, elle note : « Les hypothèses indiquées au début de ce travail étaient, rappelons-le, les suivantes : la cité se constitue comme un groupe, à cause de l’enracinement des habitants dans l’espace offert, de l’existence des relations interpersonnelles, de la création de sous-groupes et du “vécu” du temps et de l’espace en fonction de la structure du groupe et des sous-groupes ». Puis, elle constate : « Pour l’essentiel, ces hypothèses semblent confirmées ». Avant d’ajouter, prudemment, « de longues études seraient nécessaires », pour réellement conclure ! L’humilité de la chercheuse est ici patente et exemplaire.

On est tous dans le brouillard (éditions du CHTS, 2002 et réédition en « poche » chez le même éditeur en 2012) est un chef d’œuvre de la littérature anthropologique (publié d’abord en deux volumes par Galilée, On est tous dans le brouillard. Ethnologies des banlieues en 1979 et Espaces habités. Ethnologie des banlieues en 1982) qui a considérablement influencé les anthropologues qui ne partaient pas à l’autre bout du monde, mais exploraient des « mondes » à deux pas de chez eux. Ne sachant comment nommer la population qu’elle a étudiée pendant cinq ans dans la banlieue sud de Paris – donc principalement des Espagnols et des Portugais –, Colette Pétonnet écrit « les gens », faute de mieux (« prolétaires », « pauvres », « marginaux » ?) et précise : « Toutes les informations nous sont parvenues directement, sans intermédiaire. Pour éviter d’établir des relations sur une base faussée, nous nous sommes abstenus de toute intervention, de toute action pouvant prêter à confusion. Nous avons accordé aux faits et aux gestes des gens autant d’importance qu’à leur parole, acceptant tout ce qui nous était donné de voir et d’entendre, sans forcer les retranchements, sans questionnement, selon la méthode artisanale, lente, du déchiffrement ethnologique. Car toute leur manière d’être est un langage que ce livre essaie de restituer ». Cette incroyable écoute lui permet de décrypter les douleurs, les silences, les hésitations, aussi bien le langage du corps que l’agencement des meubles dans les pièces. Tout parle, d’une certaine façon… Et quand une Espagnole lui confie qu’elle est devenue française, car elle ne chante plus en faisant son ménage, c’est bien plus qu’une donnée, c’est rendre intelligible ce qui, d’ordinaire, est tu.

Une observation « flottante »

C’est l’administration de la recherche qui étiquette « anthropologie urbaine » le laboratoire qu’elle monte avec Jacques Gutwirth (1926‑2012). Pour elle, l’anthropologie ne se divise pas, « elle vise à une compréhension de l’Homme en société, c’est dire si elle échappe à tout procédé réductionniste… ». Par la suite, elle entreprend une étude comparative sur les Haïtiens de Paris et de New York qu’elle arrête en route car elle doit s’occuper de ses parents d’une part et, d’autre part, trouve l’argot new‑yorkais particulièrement difficile à pratiquer. Elle met alors au point la méthode dite d’« observation flottante » (L’Homme, 1982) et découvre l’incroyable diversité des sociabilités à l’œuvre dans la capitale ; tout l’intéresse, tout mérite sa curiosité, elle travaille seule et renouvelle sans cesse ses « objets », écrivant peu mais toujours avec un souci d’exactitude ethnographique et d’élégance littéraire. C’est dans ce texte qu’elle affirme que « l’ethnologie urbaine est encore à faire », et qu’elle entreprend de la doter d’une méthode : « La méthode utilisée est celle que nous qualifions d’“observation flottante” et à laquelle nous nous essayons depuis quelque temps, au long des trajets parisiens qu’imposent les activités quotidiennes ou le besoin de mouvement qu’éprouve le sédentaire. Elle consiste à rester en toute circonstance vacant et disponible, à ne pas mobiliser l’attention sur un objet précis, mais à la laisser “flotter” afin que les informations la pénètrent sans filtre, sans a priori, jusqu’à ce que des points de repères, des convergences apparaissent et que l’on parvienne alors à découvrir des règles sous-jacentes ».

À ses deux livres magistraux et trois ouvrages sous sa direction (dont Chemins de la ville, enquêtes ethnologiques, avec Jacques Gutwirth, 1987, et Ferveurs contemporaines, avec Yves Delaporte, 1993), il convient d’ajouter une soixantaine d’articles, préfaces, postfaces, depuis 1970, dont le dorénavant classique « Espace, distance et dimension dans une société musulmane. À propos du bidonville marocain de Douar Doum à Rabat » (L’Homme, 1972), « La ville et les citadins » (André Leroi-Gourhan, ou les voies de l’Homme, 1988), en passant par « L’anonymat ou la pellicule protectrice » (Le Temps de la réflexion, 1987), « Juin, mois des jardins. À propos des citadins » (Annales de la recherche urbaine, 1994) et tout dernièrement « L’âme de Paris » (Ethnologie française, 2012). Sans pathos, sans jargon pseudo-scientifique, mais touchant juste, Colette Pétonnet décrit et analyse avec un sens incroyable de l’observation généreuse ce qui fait, défait et refait la ville. C’est cela qui l’étonne : tout bouge, tout change, tout ce qui advient va disparaître et d’autres formes inédites de cultures vont surgir et à leur tour s’épuiser, s’effacer… Une anthropologue de l’ordinaire urbain et du quotidien des citadins qui trouve ses mots au moment même où plus personne ne les parle. C’est cette injustice qui la fascine, « la banlieue que j’ai étudiée n’existe plus », me confiait-elle, non pas amère, mais sereine, de cette sérénité hors du temps et de l’espace. Oui, Colette Pétonnet a su saisir ce « hors » constitutif d’un monde « flottant », « jazzant », celui de la « condition urbaine », en somme…

Un jardin à cultiver

C’est dans « Libres pensées », rares éléments autobiographiques, en ouverture aux Ferveurs contemporaines (1993), que Colette Pétonnet évoque les religions qu’elle a côtoyées : celle des Unionistes pendant l’Occupation, la religion juive lors d’un voyage en Israël dans un kibboutz au début des années soixante et l’islam au Maroc, où elle a dirigé pendant plusieurs années une école dite « d’éducation de base », dans le bidonville de Sidi Otham à Casablanca. De ces religions, elle retient l’importance des rites pour assurer la cohésion d’une communauté. Elle s’interroge sur la place de ces croyances dans le monde urbanisé où le centre commercial est désigné par la presse et certains sociologues comme « le temple de la consommation »… Elle précise pour éviter toute équivoque : « Les cultes païens et les dieux de la protohistoire ne me passionnent pas plus que les autres, non plus que la liste infinie des hiérophanies végétales. Plutôt que l’identification à telle espèce botanique – chêne, bouleau, figuier – il m’importe de savoir que c’était le renouvellement de la vie qui était vénéré et signifié à travers la végétation. La puissance germinative et la régénération, la croissance et l’éclosion, la fertilité qui vous déborde à l’instant où vous oubliez de la contrôler ont toujours forcé mon admiration ». Sachant l’heure de la retraite pointer, elle confie : « Je serai bientôt libre de consacrer tout mon temps à cultiver mon jardin. Dédiant au solstice d’hiver l’onglée des petits matins et l’arrosoir aux soirs de juin, vouée aux joies et aux peines de toute saison, je n’aurai d’autre bonheur qu’à chaque printemps le léger brouillard vert du feuillage renaissant ». Elle a pu profiter des saisons en s’occupant de son jardin, tandis que d’autres cultivaient ce qu’elle avait semé pour qu’advienne une ethnologie du temps et de l’espace présents.

Bibliographie

  • Gutwirth, J. et Pétonnet, C. (dir). 1987. Chemins de la Ville, enquêtes ethnologiques, Paris : éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques.
  • Pétonnet, C. 1968. Ces gens-là (préface de Roger Bastide), Paris : François Maspero.
  • Pétonnet, C. 1972. « Espace, distance et dimension dans une société musulmane. À propos du bidonville marocain de Douar Doum à Rabat », L’Homme, vol. 12, n° 2, p. 47‑84.
  • Pétonnet, C. 1982. « L’observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien », L’Homme, vol. 22, n° 4, p. 37‑47.
  • Pétonnet, C. 1987. « L’anonymat ou la pellicule protectrice », Le Temps de la réflexion, Paris : Gallimard, p. 247‑261.
  • Pétonnet, C. 1988. « La ville et les citadins » in André Leroi-Gourhan, ou les voies de l’Homme, actes du colloque du CNRS (mars 1987), Paris : Albin Michel, p. 115‑121.
  • Pétonnet, C. 1994. « Juin, mois des jardins. À propos des citadins », Annales de la recherche urbaine, n° 64, p. 71‑76.
  • Pétonnet, C. 2002. On est tous dans le brouillard, préface d’André Leroi-Gourhan, réédition établie et présentée par Catherine Choron-Baix, Paris : éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques (ce volume rassemble On est tous dans le brouillard, 1979, et Espaces habités, 1982 ; Paris : Galilée).
  • Pétonnet, C. 2012. « L’âme de Paris », Ethnologie française, vol. 42, n° 3, p. 563‑565.
  • Pétonnet, C. et Delaporte, Y. 1993. Ferveurs contemporaines. Textes d’anthropologie urbaine offerts à Jacques Gutwirth, Paris : L’Harmattan.

En savoir plus

La bibliographie complète de Colette Pétonnet est disponible à cette adresse : http://www.iiac.cnrs.fr/lau/spip.ph....

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Pour citer cet article :

Thierry Paquot, « Une anthropologue en ville : Colette Pétonnet (1929‑2012) », Métropolitiques, 13 mars 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Une-anthropologue-en-ville-Colette.html
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