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Télétravailleuse à la campagne, un pis-aller nécessaire ?

par Nathalie Ortar, le 07/03/2011
Mots-clés : genre | mobilité | rural | NTIC
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Le télétravail à domicile, avec comme support partiel ou total des outils informatiques, est en très grande majorité féminin et peu qualifié. Dans la plupart des cas, exercer depuis son domicile n’est qu’un pis-aller non planifié dans la recherche de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Entre risque de déqualification professionnelle et amélioration du retour à un emploi futur, le télétravail a-t-il de véritables bénéfices ?

Si les activités à domicile ne sont pas un phénomène nouveau, de nombreux changements ont été rendus possibles par l’essor concomitant du téléphone portable et d’internet. Le premier a permis une certaine ubiquité autorisant le travail à domicile sans pour autant se couper de toute relation sociale : le téléphone mobile permet de rester disponible pour ses clients tout en accompagnant les enfants au jardin public après l’école. Cela permet de rencontrer d’autres parents, malgré un emploi à domicile qui limite ses relations sociales. L’essor des services en ligne a aussi diminué les besoins d’ubiquité physique en réduisant le nombre des déplacements vers les centres administratifs. Pour des femmes jonglant avec de fortes contraintes horaires et des modes de garde inexistants, les services numériques rendus par l’administration sont inestimables [1].

Les nouvelles technologies de la communication transforment le télétravail

Les TIC (technologies de l’information et de la communication) ont aussi permis à des femmes venues vivre à la campagne par choix de pouvoir travailler, de façon rémunérée, depuis chez elles. Les commanditaires ignorent le plus souvent la localisation réelle de la personne avec qui ils interagissent. La déspatialisation des activités qui ne nécessitent que peu ou pas de face-à-face favorise ces installations. Ces différents emplois ont une autre caractéristique commune : leur faible qualification, liée à l’impossibilité de se déplacer pour se rendre à des réunions de travail, que ce soit chez le client ou l’employeur. Le télétravail à haut niveau induit des mobilités qui sont aussi physiques : ne pas pouvoir se déplacer pour des échanges en vis-à-vis disqualifie ainsi, de fait, beaucoup de femmes télétravailleuses.

De vraies difficultés à concilier vie familiale et emplois à domicile

Pour toutes les femmes exerçant à domicile alors qu’elles s’occupent de leurs jeunes enfants, trouver le temps de travailler relève d’un véritable challenge et s’avère sur le long terme épuisant. Ainsi, le mari de Patricia R. travaille à Londres pendant la semaine, elle reste ainsi seule cinq jours d’affilée avec leurs deux jeunes enfants. La situation économique du ménage a imposé qu’elle ait un revenu. En cela son travail de retranscription de réunions s’est avéré une véritable aubaine, mais il demande une très grande disponibilité pour être réalisé. Jusqu’à ce que son plus jeune fils soit scolarisé, ses seuls moments de disponibilité coïncidaient avec les temps de sommeil des enfants, la région de Bretagne où elle réside ne proposant pas de modes de garde institués ou informels. Toute l’organisation quotidienne repose sur ses épaules, avec en plus, la gestion morale de l’absence du père auprès des enfants.

La gestion en flux tendu des deux sphères ne s’effectue donc pas sans heurts. La présence des enfants, leurs demandes qui ne peuvent être différées, qui interrompent le travail et empêchent de se concentrer, hachent la journée et la décalent jusqu’à tard dans la nuit. Ce décalage est source de tensions entre les conjoints. Cette difficulté à séparer les deux vies émerge dans tous les entretiens, reposant la question de la conciliation manifestement incomplètement résolue entre activité professionnelle et vie familiale. Télétravailler implique de fait la coopération des enfants ou une séparation des temps familiaux et professionnels.

Entre déqualification et maintien d’un lien à l’emploi

Au-delà de ces inconvénients qui apparaissent comme une véritable souffrance morale autant que physique pour les femmes dont la charge de travail est la plus importante, le principal avantage revendiqué par les femmes rencontrées est que le télétravail, qu’il soit ou non rémunéré, est une façon de maintenir une activité professionnelle. C’est particulièrement le cas pour les femmes n’ayant pas trouvé de modes de garde satisfaisant pour leurs enfants, et cela vaut que l’activité exercée ait ou non un lien avec la formation ou l’activité occupée auparavant, y compris quand la nouvelle situation se traduit par une déqualification.

Télétravailler, même sans autre contact que par mail, même de façon non rémunérée, permet de rester en activité et entretient l’espoir, pour toutes celles qui n’avaient pas réellement choisi cette façon d’exercer, de pouvoir retrouver plus rapidement une activité lors d’un futur retour sur le marché du travail.

En savoir plus

Besson, Éric. 2008. France numérique 2012. Plan de développement de l’économie numérique, France : Rapport au premier ministre. Secrétariat d’État à la prospective, à l’évaluation des politiques publiques et au développement de l’économie numérique.

Morel A-Lhuissier, Pierre. 2006. Du télétravail au travail mobile : un enjeu de modernisation de l’économie française, France : rapport au Premier Ministre.

Ortar, Nathalie et Bossuet, Luc. 2005. Multirésidence et périurbanisation : l’utopie rurale, rapport PUCA.

Ortar, Nathalie et Legrand, Caroline. 2011. La vie en deux. Familles françaises et britanniques face à la mobilité géographique professionnelle, Paris : Pétra.

Tremblay, Diane-Gabrielle, Paquet, Renaud et Najem, Elmustaphe. 2006. « Telework : a way to balance work and family or an increase in work-family conflict ? », Canadian Journal of Communication, vol 31 (3), p. 1-21.

Notes

[1] Quarante femmes résidant en périurbain ont été rencontrées au cours de deux enquêtes. Toutes travaillaient avant leur installation, mais ont vu leur situation professionnelle évoluer en raison du déménagement. Parmi elles, les trois quarts ont un niveau d’étude allant du BEPC au bac professionnel. Une dizaine de ces femmes télétravaillent.

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Pour citer cet article :

Nathalie Ortar, « Télétravailleuse à la campagne, un pis-aller nécessaire ? », Métropolitiques, 7 mars 2011. URL : http://www.metropolitiques.eu/Teletravailleuse-a-la-campagne-un.html
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