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Redonner du sens aux territoires industriels en déclin. La vallée de la chimie dans le Rhône

par Thomas Le Roux, le 03/02/2017
Dans les années 1950, la vallée du Rhône est devenue le site d’une industrie chimique prospère, mais prédatrice pour l’environnement. Aujourd’hui, en déclin, ce territoire est en quête de sens. Un livre interdisciplinaire sur cette « vallée de la chimie » explore son potentiel.
Recensé : François Duchêne et Léa Marchand, avec photographies par David Desaleux, Lyon, vallée de la chimie. Traversée d’un paysage industriel, Lyon, Libel, 2016

Comment s’accommode-t-on des territoires radicalement transformés par les grands équipements industriels des Trente Glorieuses qui se délitent progressivement sous les coups de la nouvelle économie financière mondialisée et des recompositions en sous-traitance ? Comment faire lorsque vivre « avec » l’industrie devient vivre « à côté » de ses restes ?

Dans les années 1950, l’État a décidé de créer une vaste zone industrielle de la chimie le long du Rhône au sud de Lyon, autour de parcelles préalablement occupées par des entreprises chimiques. Déjà, la commune de Saint-Fons avait été créée (1888), en amputation du territoire de Vénissieux, pour pouvoir y implanter l’industrie polluante indésirable. Par une captation et une appropriation forcée, ce couloir est devenu le royaume de la pétrochimie, des polymères, des acides et du chlore, et a profité aux grandes entreprises qui étaient alors les fleurons d’une nation en quête de reconstruction, de prestige et de leadership, en premier lieu Rhône-Poulenc. Pour ce faire, l’industrie a été servie par les grands équipements de l’aménagement du territoire : le chemin de fer, l’autoroute A7 et la canalisation du Rhône, ce fleuve impétueux finalement domestiqué à l’aide de dragages, barrages, digues et écluses, œuvre de la Compagnie nationale du Rhône (CNR) [1]. Le domptage brutal de la nature décidé par des instances non locales était masqué par le modernisme, la gloire de l’industrie, la fierté des ingénieurs, la dignité des ouvriers, leur lutte pour vivre et survivre, s’intégrer, partager sueur, pleurs et labeurs. Un demi-siècle plus tard, ces espaces dévolus à l’industrie chimique connaissent une crise identitaire. Les usines et leurs abords, voies d’accès, habitats ouvriers et commerces se morcellent au gré des restructurations industrielles, modifiant considérablement le rapport des habitants à leur cadre de vie. Le rapport au travail, sous-traité, parcellisé, précarisé, est soumis aux fonds de pension et aux créations de filiales. La sédimentation géographique des équipements est imparfaite : brutale dans l’accumulation, elle connaît une érosion non moins rapide, si ce n’est dans les structures bâties en elles-mêmes – quoique de nombreuses démolitions d’usines désaffectées aient lieu –, du moins dans la sociabilité induite par leur présence. Après deux générations de forte prégnance, le territoire usinier de la chimie se brouille, au risque de ne devenir qu’une peau de chagrin ne laissant sur son passage que le souvenir de balafres paysagères, la nostalgie d’une société du plein emploi et les résidus des pollutions, le tout en perte de cohésion, de sens et de signification.

Le devenir de la zone d’industrie chimique de la vallée du Rhône

C’est à cette perte de sens que répond l’ouvrage à plusieurs voix Lyon, vallée de la chimie. Traversée d’un paysage industriel, à la suite d’une commande de la région Rhône-Alpes, la DRAC Rhône-Alpes, le Grand Lyon et la CNR. Conscients de la mutation profonde de ce « couloir de la chimie », les collectivités territoriales ont lancé en 2014 une « mission Vallée de la Chimie », officialisant une dénomination moins anxiogène, pour inviter les industriels de la chimie verte à renouveler l’emprise usinière en se conformant aux impératifs du développement durable, et pour explorer les modalités d’une « plateformisation » de la zone qui permettrait de mutualiser les compétences et les infrastructures, ainsi que de mettre en synergie les entreprises. Ce livre, parallèle à cette mission de politique économique régionale, engage la réflexion autour de l’identité du territoire. Il propose une approche en termes de voyage infra-ordinaire, signe que proximité rime ici avec étranger, un monde à redécouvrir ou reconnaître. Trois démarches complémentaires et intriquées structurent l’itinéraire : des explications de processus (par François Duchêne, géographe, spécialiste des risques industriels et urbains) côtoient des déambulations et des portraits (par Léa Marchand, de l’association Robins des villes), tandis qu’un corpus photographique (de David Desaleux) ouvre chaque partie. Les cinquante photographies, disposées en cinq cahiers en pleine page, ne sont pas commentées, renforçant le parti pris d’une promenade dans un espace vécu. C’est un véritable point fort de l’ouvrage de combiner ces différents niveaux de lecture afin d’obtenir un éclairage multiple et vivant sur des univers cloisonnés. L’itinéraire est enfin organisé par une traversée en cinq étapes : aux quartiers résidentiels de Saint-Fons, ville en déshérence frappée par la désindustrialisation, succèdent les complexes industriels qui la composent plus au sud, puis les lotissements ouvriers qui s’étirent à l’est et plus au sud du couloir jusqu’à Feyzin, puis le fleuve, remonté plus au nord jusqu’à atteindre la dernière zone, Pierre-Bénite. Chacun des cinq territoires est présenté par une carte analytique qui indique les principales entreprises, les zones d’habitations, les axes structurants : au fil rouge du parcours de relier ces entités fort diverses pourtant réunis par la même dynamique de façonnement des territoires.

Déambulations dans un territoire en peine de sens

Le voyage proposé montre à quel point un territoire de grande ampleur, rapidement et profondément modifié par un vecteur unique ou monofactoriel, subit de nouveaux traumatismes lors de son reflux. Certes, dans l’artificialisation du Rhône, on trouvera une évocation de bulles de réserves naturelles – quitte à ce que celles-ci, si petites, soient relocalisées ; dans les usines, on trouvera la dignité du monde ouvrier, pourtant bien écornée, ou l’application de l’ouvrage bien fait ; dans les quartiers, on trouvera la solidarité de proximité, l’espoir d’une vie meilleure, le contentement d’y être logé dignement, les petits moments du quotidien, du marché au café, qui remplissent les vies. Bien que le livre n’aborde pas de front les pollutions, les risques industriels, le chômage ou encore la ségrégation spatiale, et qu’il présente des récits de vie qui rendent l’histoire récente des lieux très humaine, on reste marqué, à sa lecture, par une forme de désespérance, faite de déclin, de vieillissement ou de réponses technocratiques et financières. Aucune lutte exaltante, si ce n’est celle, perdue d’avance, des syndicats face à la financiarisation de l’industrie ; aucun projet collectif de société et du vivre ensemble ; mais plutôt des accommodements successifs. On s’habitue à vivre là où l’on est né, là on l’on trouve du travail ; comme on s’habitue aux lieux de laideur, de bruit, de danger ou d’isolement, et que l’on finit par y trouver des réconforts et du bonheur – mais faut-il toujours invoquer la résilience ? Tel n’est heureusement pas le propos de cet ouvrage multi-facettes mais très cohérent, qui montre qu’un vélo, de la curiosité et de bonnes questions peuvent renouveler la nécessaire attention que l’on doit avoir pour les paysages du quotidien.

Notes

[1Sur la transformation du Rhône, voir l’ouvrage Confluence : The Nature of Technology and the Remaking of the Rhône, de Sara B. Pritchard (Cambridge [Massachusetts] : Harvard University Press, 2011).

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Pour citer cet article :

Thomas Le Roux, « Redonner du sens aux territoires industriels en déclin. La vallée de la chimie dans le Rhône », Métropolitiques, 3 février 2017. URL : http://www.metropolitiques.eu/Redonner-du-sens-aux-territoires.html
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