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Quartiers populaires, une visite guidée

par Simona Tersigni, le 30/05/2016
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Dans l’exposition Résistances ordinaires de quartiers populaires, la photographe et sociologue Sylvaine Conord s’est laissée guider par les habitants de Volkert à Vienne, la Mouraria à Lisbonne, Heyvaert à Bruxelles et la Goutte d’Or à Paris. Un parcours à travers les appropriations ordinaires de ces espaces souvent stigmatisés et les manières de faire face à leur embourgeoisement.
Recensé : Résistances ordinaires de quartiers populaires, exposition de photographies, École nationale supérieure d’architecture Paris–Val de Seine, du 27 mai au 3 juin 2016 [1]

Résistances ordinaires de quartiers populaires montre les quartiers populaires de quatre capitales européennes, soumis aux pressions de la gentrification. Les critères de choix des quartiers énoncés dans le programme de recherche REV (Rester en (centre-)ville) [2] qu’accompagne ce travail photographique sont clairement associés au fait que ceux-ci sont à la fois péricentraux, reconnus comme quartiers d’immigration anciens et en proie à la gentrification au moins débutante. Pour ce qui est des quartiers de Vienne et de Lisbonne, le choix est notamment dû à « leurs positions géographiques opposées », mais aussi à « leurs contrastes urbains en termes de gouvernance, de politique de l’habitat et d’accueil des migrants ». En revanche, le quartier Heyvaert de Bruxelles représente un cas d’étude relatif à une gentrification plus rapide et plus volontariste des pouvoirs publics en contraste avec la Goutte d’Or à Paris, quartier ancien, central et bien desservi. Dans le cas parisien, en particulier, un « fort taux de logements inconfortables et de populations migrantes » est encore présent en dépit des marques visibles d’une gentrification de l’habitat et de transformation des espaces publics.

Alhassan a 55 ans. Il est venu seul du Sénégal en France en 1990. Il est arrivé directement rue Myrha pour y retrouver une connaissance. Pour lui, le quartier de la Goutte d’Or, c’est « la Petite Afrique ». Artisan couturier, il a très vite trouvé un travail dans le domaine de la confection. Il habite le quartier Marx Dormoy mais fréquente quotidiennement la Goutte d’Or pour y faire des courses, voir des amis. Il a été logé en hôtel à Pigalle et a entrepris plusieurs démarches administratives pour régulariser sa situation en France. Après 13 ans dans une usine de confection, il est sans travail car l’entreprise a fermé. Il cherche à monter sa propre affaire car il ne veut plus travailler pour « des patrons qui [l’]exploitent ». Alhassan est très attaché au quartier de la Goutte d’Or et a tenu lors du parcours photographique à nous montrer tous les changements urbains, qu’il ne trouve pas toujours négatifs — juillet 2015, rue Doudeauville, Paris 18e. Alhassan : « La rue des Gardes, ça a beaucoup changé, ces commerces n’existaient pas. C’est devenu la rue de la mode » — rue des Gardes, Paris 18e. « Beaucoup de choses ont changé dans le quartier, regardez là cet immeuble, c’est tout neuf, comme d’autres. Il y avait avant des couturiers africains. Un restaurant sénégalais a fermé aussi plus loin ; je connaissais très bien la cuisinière qui avait pris de l’âge et a vendu, celui qui a repris est décédé, puis un autre Sénégalais a repris encore, mais à mon avis ça ne suivait plus » — rue Léon, Paris 18e. Vitor a 36 ans. Il est né dans sa maison, au 21 de la Travessa do Jordão, dans le quartier de la Mouraria. Il habite toujours la même rue à l’heure actuelle. Ses frères et sœurs sont nés ici. Il travaille à Padaria Portuguesa (un café–boulangerie) et le soir chante et danse le flamenco dans un bar — novembre 2014, à l’école de fado de la Mouraria, située dans les locaux du Grupo Desportivo da Mouraria, Travessa da Nazaré 21, Lisbonne. Vitor : « J’ai toujours été dans le quartier. J’en suis sorti pendant six ans mais je venais tous les mois. J’étais marié et je venais tous les mois voir ma mère. Je continuais à dormir à la maison et je retournais toujours à mes origines, la maison de ma mère » – Rua do Capelão, Lisbonne « Là-bas c’était le Adoque… C’était une sorte de hangar, où il y avait des bals et les auto-tamponneuses de l’autre côté. Ceci, il y a vingt ans en arrière, derrière le Adoque, les pavillons où je jouais. Aujourd’hui, rien de cela n’existe… C’est maintenant le Centro Comercial do Martim Moniz. Il y avait aussi une terrasse et les baraques [marché “provisoire” qui est resté là quelques décennies] » — Martim Moniz, Lisbonne. Saeda a 45 ans. Elle est jordanienne. Elle s’est installée en Belgique et à Heyvaert en 1993, où son père vivait depuis plusieurs années, pour faire soigner un de ses enfants, handicapé. D’autres enfants sont nés. Ils ont aujourd’hui entre 11 et 25 ans. Les deux plus âgés se sont mariés et ont quitté le domicile familial. Saeda vit avec son mari, chauffeur routier, et ses cinq plus jeunes enfants lycéens et étudiants, dans une grande maison unifamiliale gérée par l’Union des locataires d’Anderlecht–Cureghem (ULAC). Elle suit actuellement des cours de néerlandais — mars 2015, à son domicile, quartier Heyvaert. Saeda : « C’est là que mon papa habitait. C’est là que je suis arrivée. Il était concierge à l’école de devoirs. […] C’est sale. Avant, c’était pas du tout comme ça, c’était très propre quand mon papa était là. Mes enfants allaient aussi à cette école de devoirs, suivis par Fabienne, c’est une amie que je n’oublierai jamais » — rue de la Rosée, Bruxelles. Amadou : « Ici, c’est une mosquée turque un jour de kermesse. Ils sont très chaleureux, ils rendent cet espace convivial, j’aime y venir. » Ebru a 37 ans. Elle est née et a grandi en Turquie. En 2006, elle est partie d’Istanbul pour venir en Autriche. Elle a vécu à Linz plusieurs années. Là, elle a rencontré son conjoint, qui s’est installé à Vienne un peu avant elle. L’appartement dans le quartier de Volkert était d’abord le choix de son mari, mais elle n’a pas tardé à avoir un coup de cœur pour cet endroit. Elle travaille comme artiste free-lance. Sa famille habite toujours en Turquie et elle lui rend visite régulièrement — mars 2015, Café Bäckerei, Volkertplatz. Ebru : « J’ai l’habitude de travailler dans ce coin… Donc, tous ces gens dans les magasins, j’ai une relation avec eux, je les connais, ils me connaissent, c’est donc une sorte de “neighbourhood feeling” (esprit de voisinage). Ici, nous savons que le propriétaire de la boutique et ses deux fils sont là et souvent disponibles pour prendre un café avec nous. Mais ce qui est intéressant ici pour moi, c’est de voir des femmes autrichiennes un peu plus âgées venir à 10 heures pour un Spritzer (boisson à base d’eau gazeuse et de vin blanc). Elles commencent à boire de l’alcool en matinée ! Et ce sont toujours les mêmes clients qui viennent s’asseoir ici. C’est vraiment agréable de voir que le week-end, ça devient vraiment bondé » — Volkertplatz. Ebru : « C’est intéressant de voir comment cette place est en fait divisée en deux parties. D’un côté, il y a des jeunes, des gens créatifs, assis, qui se mélangent un peu avec la société autrichienne mais qui font surtout société entre gens des Balkans. Et de l’autre côté, dans ce parc, vous pouvez voir beaucoup de Turcs assis sur des bancs. Les femmes sont là à passer le temps et à regarder les enfants jouer » — Volkertplatz.

Recherche de l’équipe REV. Toutes les photos © Sylvaine Conord.
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Pour plus d’informations, cliquez sur le « i » en haut à gauche.

Un travail photographique guidé par les habitants

Par une méthode alliant près de deux cent entretiens non directifs à des balades urbaines et grâce à la collaboration d’une équipe de sociologues et de géographes, Sylvaine Conord est partie recueillir les récits d’habitants dans les quartiers de Volkert (Vienne), de la Mouraria (Lisbonne), de Heyvaert (Bruxelles) ainsi que de la Goutte d’Or (Paris). Les photographies sociologiques exposées sont le résultat d’un tri opéré entre de nombreuses mises en image. Les habitants qui ont participé à cette recherche ont voulu mettre en valeur leurs lieux de vie par des arrêts sur image choisis ad hoc. Ils ont conduit la photographe, Sylvaine Conord, ainsi qu’un chercheur de l’équipe REV, différent selon les villes, dans une visite du quartier dont ils étaient le guide. Ces habitants sont conscients de la stigmatisation (« Il y a des gens qui ont une perception un peu mauvaise du quartier », souligne Vitor lors de la balade dans la Mouraria, à Lisbonne, par exemple) qui pèse sur ces espaces aujourd’hui caractérisés par la cohabitation entre classes populaires précarisées, migrants et gentrifieurs – de classe moyenne et supérieure. Toutefois, ils pointent des espaces-enjeux de leur présent et de leur passé, tout en soulignant leurs ancrages et passages dans ces rues, avec toute la force des relations sociales (familiales, amicales) nouées au fil du temps et de celles qui sont en train de se faire.

Dans les quatre quartiers différemment enracinés dans l’histoire migratoire de ces capitales européennes, chacun des dix habitants retenus par la démarche est présenté grâce à un portrait visuel accompagné de sa trajectoire résidentielle et professionnelle. Commence ensuite le voyage urbain dans les lieux privilégiés au présent mais aussi, parfois, dans ceux de l’enfance (logement, boutique parentale, café, graffiti). On découvre ainsi que des espaces ont été transformés, que des commerces (les épiceries sénégalaises de la Goutte d’Or en l’occurrence) ont disparu, alors que d’autres plus huppés s’imposent, à l’instar de la rue des Gardes dans le 18e arrondissement de Paris. Aussi des repères du passé sont-ils chargés de nouvelles significations ou dépossédés de leurs anciens sens (ainsi de la tour-bunker de Vienne, qui n’évoque plus aujourd’hui le nazisme pour son photographe) ou remplacés par un hôtel de luxe, un centre commercial ou une aire de jeux destinée aux enfants. Pour ces derniers, il est désormais impensable de se retrouver à jouer, dans les rues de ces quartiers, dans des groupes du même âge, comme autrefois… Les habitants retenus, « qui nous prennent par la main » tout au long de l’exposition, sont tous âgés de 28 à 55 ans environ. Ils ne sont pas très âgés et pourtant manifestent le désir de rendre compte d’une mémoire située de leur quartier. Ils sont artistes, photographes et journalistes free-lance, sociologues, artisans, commerçants ou mères de famille dont le travail n’est pas salarié mais remplit les journées.

Une résistance à la gentrification

La balade a un point de départ. Elle commence dans une rue, dans une place ou alors dans une boutique ou dans un salon marocain. Tout au long de l’exposition, nous découvrons des formes ordinaires d’entraide, d’hospitalité et de plaisir dans des cafés, restaurants rapides, commerces bon marché, marchés, associations, jardins ouvriers, squares, cafés sociaux et lieux de culte qui sont riches en échanges humains. Les lieux de culte sont tantôt présentés comme étant inhérents au quotidien (église catholique de Bruxelles), tantôt pointés comme preuve d’un « esprit de lieu pluraliste » (l’église protestante de Vienne), tantôt comme lieu de résolution des tensions locales avec la municipalité (la salle de prière associée au projet cultuel de l’Institut des cultures d’islam à Paris) [3]. C’est en revanche une ancienne pizzeria anarchiste (quartier de Volkert, Vienne), qui semble incarner davantage la violence incomprise, à la suite des interventions policières qui ont mis fin à cette expérience de convivialité. Souvent situés à proximité de lieux de circulation importants (gares et aussi arrêts de tram et stations de métro), ces quartiers sont mis en images de manière à évoquer la gentrification et ses rénovations, mais également des initiatives permettant de faire face à la pauvreté, à la dégradation des conditions d’emploi, de logement et de certains espaces publics. À pied comme à vélo, différents groupes d’âge (même si les personnes âgées sont quasi inexistantes) et milieux sociaux se côtoient sans pour autant se rencontrer toujours, comme c’est notamment le cas dans la Volkertplatz à Vienne.

L’exposition soulève de nombreuses questions pour le visiteur, qui trouvera quelques compléments de réponse dans l’installation vidéo où passent en boucle les photos exposées, mais aussi les images et les portraits d’habitants qui n’ont pu figurer dans l’exposition : à la Mouraria, à Lisbonne, c’est notamment le salon de coiffure le plus ancien dans le quartier, un bar sportif où on va regarder les matchs de football entre amis et le paysage du quartier qu’un jeune habitant aime contempler depuis son enfance. Cette installation permet de mieux réfléchir à l’expérience urbaine, entre résistance et aménité, que l’exposition photographique bien inspirante de Sylvaine Conord nous offre.

Notes

[1] L’exposition se tient à l’École nationale supérieure d’architecture Paris–Val de Seine jusqu’ au 3 juin 2016, avant de se déplacer à la Maison des sciences de l’homme à Poitiers du 21 juin au 1er juillet. Sylvaine Conord, photographe, est également sociologue (maître de conférences à l’université Paris‑Ouest Nanterre La Défense, laboratoire Mosaïques–LAVUE, UMR CNRS 7218).

[2] Le programme de recherche REV (Rester en (centre-)ville) est dirigé par Yankel Fijalkow et Claire Lécy-Vroelant, et fait l’objet d’un financement du PUCA (Plan urbanisme, construction, architecture).

[3] La maire de Paris a renoncé en février 2016 à construire le bâtiment cultuel de l’Institut des cultures d’islam (ICI) qui aurait dû voir le jour rue Myrha.

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Pour citer cet article :

Simona Tersigni, « Quartiers populaires, une visite guidée », Métropolitiques, 30 mai 2016. URL : http://www.metropolitiques.eu/Quartiers-populaires-une-visite.html
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