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Photographie de taudis berlinois 1900

par Danièle Voldman, le 12/01/2017
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Au début du siècle dernier, les conditions dramatiques du logement populaire urbain suscitèrent l’inquiétude des contemporains et donnèrent lieu aux premières expériences de logement social. La photographie, alors en plein essor, fut un des moyens utilisés pour documenter ce problème et sensibiliser l’opinion, comme l’illustre cet ouvrage sur le logement populaire berlinois.
Recensé : Philippe Bonnin et Margaret Manale, Wie Berlin wohnt/Habiter Berlin, 175 photographies, 1900‑1920, Grane : Créaphis, 2016, 240 p.

Grâce à un fonds de photographies prises au cours des vingt premières années du XXe siècle, l’architecte anthropologue Philippe Bonnin et l’historienne Margaret Manale se sont associés pour présenter la triste condition de l’habitat populaire à Berlin à cette époque. Comme dans toutes les grandes villes européennes, l’industrialisation y avait provoqué un afflux de main-d’œuvre ouvrière : entre 1850 et la Grande Guerre, la ville était passée d’environ 500 000 à deux millions d’habitants. Avec l’une des densités démographiques les plus fortes du monde, la capitale allemande s’était couverte de « casernes à loyer » dont le coût ne cessait d’augmenter sous la pression conjuguée de la spéculation immobilière et de la demande. Les classes populaires avaient ainsi de plus en plus de mal à se loger, au point, souvent, de sous-louer à la nuit, et bien évidemment sans bail, un coin de leur taudis à des sans-abri, façon de s’assurer un petit revenu tout en restant solidaires de plus pauvres qu’eux-mêmes. C’est ce qu’explique la légende de la première photo du recueil où deux lits disposés tête-bêche, aux couvre-lits soigneusement tirés, occupent pratiquement tout l’espace d’une « petite pièce misérable ». De plus, le prix élevé du billet dans le tout nouveau train express urbain, le S‑Bahn, construit entre 1907 et 1927, leur interdisait de s’éloigner du centre où se trouvaient les emplois, notamment pour les femmes dont le travail à domicile nécessitait des livraisons rapides. Les familles ouvrières occupaient donc les immeubles sombres bâtis en fond de cour, près de leurs usines et ateliers. À Kreuzberg, par exemple, une cour où était installée une petite menuiserie menait au logis sans fenêtre ni lucarne d’une famille de huit enfants (photo 8).

Dénoncer les mauvaises conditions de logement

Comme en France, en Belgique ou en Grande-Bretagne, les milieux réformateurs toutes tendances confondues se préoccupaient de la question qui heurtait le sens moral et impliquait des risques d’explosion sociale. Puisque, dans l’optique économique libérale en vigueur, aucune loi ne protégeait la location contrairement à la propriété, une des solutions était, à leurs yeux, de construire, grâce à des avantages fiscaux et des prêts à faible taux d’intérêt, des logements de qualité dont les loyers seraient abaissés. C’est l’origine du logement social. Restait à savoir qui seraient les constructeurs et quels types de logements ils proposeraient.

En Allemagne, notamment à Berlin, des institutions privées et publiques, issues du christianisme social ainsi que des mouvements syndicaux et socialistes, se mirent à la tâche. Les compagnies d’assurances privées ne furent pas les moins actives. En effet, vingt ans après l’entrée en application des lois bismarckiennes sur la protection sociale, le pays comptait plus de 20 000 caisses locales d’assurance maladie avec 13 millions d’adhérents modestes. Pour déterminer les besoins et proposer des solutions afin d’améliorer l’habitat populaire berlinois, des enquêtes furent diligentées et les résultats publiés sous forme de rapports annuels dressant un tableau de l’état d’un parc bâti, ancien et mal entretenu, principalement construit entre 1825 et 1870.

Les 175 photographies, prises dans 112 logements entre 1902 et 1920, présentées par les auteurs de façon claire et savante, furent commanditées par Albert Kohn, un ancien employé devenu directeur de la caisse locale d’assurance des commerçants de Berlin. Sa démarche s’inspirait explicitement d’un travail d’enquête statistique similaire accompli sous la direction du professeur d’économie politique Karl Bücher pour la ville de Bâle. Il s’agissait de montrer, preuve en images à l’appui, l’influence nocive d’un habitat défectueux sur la santé de ses habitants (tuberculose, rhumatismes, rachitisme pour les enfants). Les enquêteurs – des syndicalistes ou des étudiants en médecine – étaient tenus de rédiger une légende succincte destinée à accompagner chaque cliché. Quant aux travaux photographiques eux-mêmes, ils furent confiés à l’entreprise Heinrich Lichte & Cie, qui n’a pas consigné le nom de ses opérateurs.

La publication en 1903 du premier rapport, sous forme d’un cahier photographique commenté, reçut un accueil positif parmi ceux qui dénonçaient les mauvaises conditions de logement. Des caisses d’assurances d’autres villes, comme Strasbourg ou Leipzig, le prirent pour modèle. Mais dans le même temps, ces Wohnungs-Enquêten firent l’objet d’attaques virulentes de la part des propriétaires bailleurs berlinois rassemblés dans l’Union régionale prussienne de la propriété foncière et immobilière. Leur organisme – 14 500 adhérents et une publication régulière intitulée La Propriété foncière – entreprit des démarches en 1906 pour faire interdire les enquêtes, cesser la publication de leurs résultats et condamner le comité directeur de la caisse au remboursement des frais occasionnés pour ce qu’il qualifiait de « gaspillage de l’argent de la collectivité ». Si cette Union n’arriva pas à faire cesser ni les enquêtes ni leur publication, elle continua d’accuser la caisse et ses enquêtes d’attiser la haine de classe.

Un regard sans misérabilisme sur le logement populaire

Il est vrai que les photos, centrées sur l’exiguïté des surfaces, l’entassement et l’encombrement des pièces, les lits coincés dans ce qui tenait lieu de cuisine, le noir de fumée incrusté au plafond et les tâches d’humidité aux murs pouvaient inciter à la révolte contre la « condition ouvrière ». Elles montrent des intérieurs où règne « un grand désordre », un fouillis d’ustensiles et de hardes, le linge séchant au travers de l’unique pièce, les tables encore dressées, les détritus jonchant le sol. De ce point de vue, elles participent pleinement du mouvement des photographes sociaux, tels le Danois émigré aux États-Unis Jacob Riis, ou l’Américain Lewis Hine, fixant les taudis new‑yorkais pour dénoncer les mauvaises conditions d’habitat et non pour leur valeur pittoresque ou patrimoniale, comme dans le cas du Français Eugène Atget. Néanmoins, volontairement ou non, les opérateurs – anonymes, contrairement à ces derniers –, ont révélé une autre face du logement ouvrier. Les habitants, saisis dans leur cadre quotidien, posent avec ce que l’on peut considérer comme une certaine dignité ; ils ont le visage grave, exceptionnellement éclairé d’un sourire. Certains malades sont pris couchés dans leur lit, d’autres semblent avoir tenu à se montrer avec le reste de la famille.

De cette façon, ces photographies laissent entrevoir ce que les travaux d’Alain Faure avaient souligné en leur temps (Faure 1999) : les classes populaires, contrairement à ce qu’avançait une partie des dirigeants, prompts à fustiger leur manque d’hygiène et leur laisser-aller, avaient le souci de leur logis. Même désargentées, elles essayaient avec leurs pauvres moyens de le rendre le plus attrayant possible : ici une cage pour un oiseau ou une horloge à coucou, là des cadres aux murs, des papiers peints fleuris, des rideaux aux fenêtres quand elles existaient, des napperons de dentelle, et pour beaucoup un ordre méticuleux malgré l’entassement. Ordre et désordre se succèdent dans les clichés, illustrant la complexité du réel.

Quoi qu’il en soit, les enquêtes participèrent à la prise de conscience des mauvaises conditions de l’habitat ouvrier. Elles permirent de légitimer la mise en place par la République de Weimar d’une politique du logement : deux millions et demi d’habitations furent construites entre 1919 et 1932, dont quatre cinquièmes avec une aide publique. La plupart le furent par des sociétés de construction dépendantes des syndicats ou de caisses d’assurances et de retraite. Elles s’appuyaient sur les résultats amassés depuis le début du siècle. L’effort fut interrompu à partir de 1933 avec l’installation du régime nazi.

À l’heure où se pose la question de l’hébergement des migrants et des réfugiés, on ne peut que saluer l’initiative des auteurs de ce beau livre, qui mettent ainsi à la disposition des lecteurs des éléments de compréhension de l’histoire de la photographie, de celle de la vie berlinoise du début du XXe siècle et de la lancinante question du logement des citadins les plus pauvres.

Pièce principale : L. 4 m, l. 3,60 m, H. 3 m. Le logement se compose d’une pièce et d’une cuisine. L’air est difficilement respirable ; le plancher à nu est noir de crasse, avec des haillons et des déchets dans les coins. Sept personnes dorment dans la pièce. Une paillasse a été posée sur un sofa qu’on a élargi avec deux chaises pour faire dormir quatre enfants, deux par deux et tête-bêche, couverts d’une couette légère, sans draps. Le mari et la femme dorment dans le seul lit. Un enfant de quatre semaines, tuberculeux, est couché dans une poussette, couvert d’une vieille couverture pleine de sueur et d’urine. Les parents disent qu’il crie jour et nuit. Pour calmer ses cris, les frères et sœurs bercent la voiture. L’enfant manque totalement de soins, car le père souffre de rhumatismes et ne peut travailler. Cuisine. La femme coud des sacs dans la cuisine pour gagner de quoi nourrir les enfants. Pour 10 à 12 heures de travail, elle gagne entre 75 pfennigs et 1 mark. On ne chauffe que rarement, en fonction de l’argent disponible pour acheter du combustible. Salle de séjour. Un malade des poumons, sa femme et trois enfants habitent la cave : salle de séjour, chambre à coucher et cuisine. Deux des enfants ont « la maladie anglaise » (rachitisme), un garçon de trois ans a les jambes torses. La chambrette derrière cette pièce est à ce point sombre et humide qu’elle est inhabitable. La femme, pour faire son travail de confection, doit s’éclairer avec une lampe à pétrole. Cuisine. Un misérable logement d’une chambre-cuisine pour une famille qui est composée du mari, de la femme et de leurs dix enfants âgés de 14 ans à un an et demi. L’aînée des filles manque dans cette photo, qui inclut cependant la grand-mère. L’appartement comporte un séjour, une chambre à coucher et une cuisine. On y descend par une escalier de 14 marches. Les pièces sont sombres et humides. H. 2,50 m, soit 1,50 m sous le niveau de la rue. Une image de pauvreté et de détresse. L’homme est malade des yeux et des poumons ; deux enfants sont décédés récemment. Pièce principale. Le logement en sous-sol consiste en une pièce principale et une chambre à coucher. Le patient, qui souffre d’une maladie pulmonaire, et sa femme habitent principalement la première pièce, qui leur sert de cuisine, de chambre à coucher et de salle de séjour. Cette pièce est si obscure qu’on ne peut lire que devant la fenêtre. L. 4 m, l. 3 m, H. 2,55 m à 1,60 m sous le niveau de la cour. La chambre contiguë est occupée par deux parents. Logement habité par une mère et ses deux fils. La lumière entre par un puits de lumière. Les toilettes se trouvent dans la cour.

Photographies reproduites avec l’aimable autorisation de Créaphis Éditions.
Pour plus d’informations, cliquez sur le « i » en haut à gauche.

Bibliographie

  • Faure, A. 1999. « Comment se logeait le peuple parisien à la Belle Époque ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 64, octobre‑novembre, p. 41‑51.

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Pour citer cet article :

Danièle Voldman, « Photographie de taudis berlinois 1900 », Métropolitiques, 12 janvier 2017. URL : http://www.metropolitiques.eu/Photographie-de-taudis-berlinois.html
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