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Les « villages roms » ou la réinvention des cités de transit

par Olivier Legros, le 03/01/2011

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Les migrants roms bulgares et roumains ne font pas seulement l’objet de reconduites au pays d’origine. Certaines familles sélectionnées sont accueillies dans des « villages d’insertion » qui, selon l’auteur, rappellent étrangement les cités de transit construites pour les immigrants des années soixante. L’État serait-il en train de répéter l’histoire d’une intégration manquée des travailleurs étrangers ?

À l’heure où, largement portée par les plus hautes sphères de l’État, sans doute à des fins de légitimation et de reconquête électorale, la « question rom » est quotidiennement débattue dans les médias, on peut s’interroger sur les politiques mises en place par les pouvoirs publics dans les bidonvilles et autres « campements illicites ».

En mars 2007, les pouvoirs locaux ont inauguré, avec les résidents et quelques représentants d’associations, un « village d’insertion de Roms » dans l’une des zones industrielles d’Aubervilliers. Les années suivantes, d’autres « villages » ont vu le jour dans les communes voisines de Saint-Denis, Bagnolet, Saint-Ouen et Montreuil. Mis en place par la sous-préfecture et par les collectivités locales, ces dispositifs sont destinés à des Roms, bulgares ou roumains, habitant les grands bidonvilles qui s’étaient développés les années précédentes sur les terrains vagues – le plus souvent des friches industrielles – de l’ancienne banlieue rouge de Paris. Constitués de constructions modulaires, les « villages » abritent chacun, pour une période de trois à cinq ans maximum, une vingtaine de familles sélectionnées qui sont censées apprendre, au sein du « village », les règles de la société d’accueil avant d’accéder à un logement de droit commun. Les pouvoirs publics seraient-ils aujourd’hui en train de réinventer les cités de transit afin d’encadrer les migrants roms en situation précaire aux portes de la capitale ? Construites presque un demi-siècle plus tôt dans le cadre de l’éradication des bidonvilles portugais ou maghrébins, ces dernières devaient, en effet, constituer le temps de l’intégration des habitants à la société urbaine, une sorte de sas entre le bidonville et les logements ordinaires.

Des projets expérimentaux…

À première vue, la réponse est négative car les « villages » sont présentés par les acteurs institutionnels comme des projets expérimentaux. De fait, leur mise en place semble liée à la résolution de deux problèmes particuliers : 1) l’évacuation de grands bidonvilles qui empêchent la réalisation d’opérations d’urbanisme et qui, plus largement, freinent la reconquête des friches industrielles aux portes de Paris ; 2) les réactions de l’opinion locale, qui oscillent entre rejet et compassion. En outre, l’opération « villages » s’adresse à un public qui n’entre pas dans les catégories habituelles de l’action publique. Les Roms roumains et bulgares sont en effet une population méconnue des services publics et des travailleurs sociaux. Ce sont, de plus, des personnes en situation irrégulière sur le territoire français même s’il s’agit de citoyens européens qui, par conséquent, jouissent de la liberté de circulation dans l’espace communautaire [1]. Enfin, les institutions en charge des « villages » s’inscrivent bien dans le « nouvel esprit de l’action publique » (Blondiaux et Sintomer 2002). D’une part, elles reprennent à leur compte des principes de la lutte contre l’exclusion des années 90 : l’implication d’associations conventionnées, l’accompagnement social centré sur la personne, et la mobilisation d’instruments de financement récents, à savoir l’aide au logement temporaire et la « Maîtrise d’œuvre urbaine sociale ». D’autre part, les institutions recourent aux techniques gestionnaires et managériales actuelles que sont l’évaluation, la contractualisation, la mise en place de comités de pilotage auxquels participent les autorités locales, les associations mandatées et les services de l’État. Les « villages » s’inscrivent donc bien dans l’air du temps.

Les similitudes entre « villages » et « cités de transit »

Pourtant, ces dispositifs présentent d’indéniables similitudes avec des expériences plus anciennes, en particulier avec celle des cités de transit : le regroupement des populations-cibles sur des sites à part, l’application d’un régime spécifique (les visites sont interdites dans le « village » sauf autorisation du gestionnaire de site) ; le couplage de l’hébergement avec le travail social dont l’objectif est non seulement l’insertion économique et sociale des bénéficiaires mais aussi l’intériorisation des normes dominantes de la société d’accueil et, par conséquent, la modification des comportements. Comme les cités, les « villages » sont donc plus que des dispositifs d’hébergement et de protection ; ils constituent des instruments de pouvoir qui permettent d’encadrer les populations cibles et de déterminer leurs conduites. En d’autres termes, ce sont des outils de contrôle et d’assimilation.

D’une période à l’autre, la genèse des politiques présente également des points communs. Au départ les cités de transit sont des expériences dispersées. Ce n’est qu’après plusieurs années qu’elles ont fini par former une politique à peu près cohérente dont le but était, à la fin des années 60, de mettre un terme au « scandale des bidonvilles » (Tricard 1997 ; Noiriel 2006). Aujourd’hui, les « villages » paraissent prendre le même chemin : bricolages à l’initiative des acteurs locaux, ces dispositifs font des émules en région parisienne et dans d’autres villes. La période actuelle rappelle aussi la fin des années 60 car les élus de la banlieue rouge et les associations pressent l’État d’agir en direction des migrants en situation précaire, cela en s’inspirant de l’expérience des « villages ». Comme les cités 40 ans plus tôt, les « villages » semblent ainsi en train de devenir la solution des pouvoirs publics en matière d’intervention dans les bidonvilles.

Contrôler et encadrer les étrangers indésirables

Ce faible renouvellement des modes d’intervention traduit bien la difficulté qu’ont les acteurs officiels (institutions et associations mandatées) à réfléchir et à agir en dehors des champs, pour le moins balisés, de la prise en charge institutionnelle et de l’assimilation sous tutelle. Pour comprendre cet état de fait, il faut étudier les processus de catégorisation dont les migrants font l’objet. En effet, les Roms roumains et bulgares sont, comme les travailleurs maghrébins ou portugais au milieu du XXe siècle, assimilés à des étrangers indésirables, voire à des criminels, qu’il s’agit par conséquent de contrôler et d’encadrer. Aussi les interventions dans les bidonvilles combinent-elles trois opérations qui obéissent à des logiques sécuritaires :

  • Le tri des populations. Réalisée au moment de l’évacuation des bidonvilles, l’opération consiste à sélectionner quelques familles identifiées comme intégrables au regard de certains critères (tels que la taille du ménage, le casier judiciaire, la scolarisation des enfants, la maîtrise du français et les compétences professionnelles), et d’exclure les autres, soit la majorité des habitants du bidonville, qui se voient proposer une aide au retour dans leur pays d’origine pour raisons humanitaires. Cette aide comporte deux volets : l’organisation, aux frais de l’État, du voyage de retour et l’octroi d’une prime (300 euros par adulte, 100 par enfant).
  • Le cantonnement des familles sélectionnées dans les « villages », structures fermées, sous surveillance, où les visites sont interdites, sauf autorisation du gestionnaire de terrains. Par conséquent, le « village » constitue à l’instar de nombreux autres camps, un espace disciplinaire, même s’il faut rappeler que les résidents sont libres de quitter le dispositif s’ils le souhaitent.
  • L’éloignement des indésirables, qui se traduit actuellement par la multiplication des reconduites à la frontière et par l’intensification des évacuations de « camps illégaux », pour reprendre la terminologie officielle. Initiée par les acteurs locaux, cette politique d’in-stabilisation des migrants roms en situation précaire fait aujourd’hui l’objet d’une campagne nationale orchestrée par le ministère de l’Intérieur.

Les institutions paraissent ainsi davantage soucieuses du maintien de l’ordre que de l’accueil ou de l’intégration des migrants en situation précaire. Comme les cités d’hier, les « villages » d’aujourd’hui sont avant tout des instruments de régulation visant à rétablir l’autorité des pouvoirs publics sur leurs territoires respectifs, à contrôler les populations mal identifiées et, parfois, à libérer des terrains pour des opérations d’urbanisme. Il convient toutefois de souligner le fait que ces politiques ne sont pas viables. Le traitement spécifique et l’assimilation sous tutelle accentuent les processus de marginalisation, ainsi que l’a montré l’expérience des cités de transit (Petonnet, 1985). Quant à l’aide au retour humanitaire, elle ne tient pas compte des difficultés que rencontrent les Roms roumains et bulgares dans leurs pays d’origine, qui incitent nombre d’entre eux à revenir en France. Il y a donc fort à parier que les Roms roumains et bulgares en situation précaire fassent désormais partie du paysage urbain, en France comme dans les autres pays d’Europe occidentale. Aussi peut-on penser qu’en se focalisant, comme c’est le cas aujourd’hui, sur les questions de police et d’ordre, les nouvelles politiques du bidonville favoriseront, comme les cités de transit 40 ans plus tôt, l’émergence de formes de marginalité durables. Les pouvoirs publics sont probablement en train de construire l’une des questions sociales auxquelles nous serons confrontés dans les prochaines années.

En savoir plus

Références citées
- Blondiaux, Loïc et Sintomer, Yves. 2002. « L’impératif délibératif ». Politix, vol. 15.
- Noiriel, Gérard. 2006 (réed.). Le creuset français. Histoire de l’immigration 19ème – 20ème siècle, Paris : Seuil (coll. « Points Histoire »).
- Tricart, Jean-Paul. 1977. « Genèse d’un dispositif d’assistance : les ‘’cités de transit’’ ». Revue française de sociologie, vol. XVIII, pp. 601-624.
- Pétonnet, Colette. 1985. On est tous dans le brouillard. Ethnologie des banlieues, Paris : Galilée.

Liens
- Legros, Olivier. 2010. « Les “villages d’insertion” : un tournant dans les politiques en direction des migrants roms en région parisienne ? », Asylon(s), n° 8, Radicalisation des frontières et promotion de la diversité, url de référence : http://www.reseau-terra.eu/article947.html
- Legros, Olivier. 2010. « Les pouvoirs publics et les grands “bidonvilles roms” au nord de Paris (Aubervilliers, Saint-Denis, Saint-Ouen) », EspacesTemps.net, Textuel, 27.09.2010
- Le réseau Urba-Rom

Notes

[1] Il faut être étudiant, bénéficier d’une assurance-maladie et de ressources suffisantes, ou posséder un emploi. En ce qui concerne les ressortissants roumains et bulgares, l’accès à l’emploi est conditionné par l’obtention d’un permis de séjour. À la fois longue et couteuse, cette procédure fait partie des mesures transitoires prévues par les traités d’adhésion à l’Union européenne pour une durée de sept ans maximum. La France fait partie des pays qui continuent d’appliquer ces mesures transitoires, évidemment dénoncées avec force par les associations de soutien aux migrants roms et, de plus en plus, par les élus locaux.

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Pour citer cet article :

Olivier Legros, « Les « villages roms » ou la réinvention des cités de transit », Métropolitiques, 3 janvier 2011. URL : http://www.metropolitiques.eu/Les-villages-roms-ou-la.html
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