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Les frontières invisibles de la plage : l’interdiction du port du maillot de bain dans le Los Angeles du début du siècle

par Elsa Devienne, le 09/11/2016
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La plage, un révélateur des tensions qui traversent la société à un moment donné ? Elsa Devienne montre ici comment les plages californiennes cristallisèrent, au début du XXe siècle, les tensions nées de la remise en cause des valeurs victoriennes et rendirent manifestes, à travers la mise en scène des corps, les changements à l’œuvre dans l’ordre moral et la société états-unienne.

À la fin des années 1910, Los Angeles est le théâtre d’une série d’arrestations de baigneurs et baigneuses. [1] Surprises en maillot de bain dans les rues, dans les tramways ou encore dans les magasins de la ville, les personnes interpellées contreviennent à l’ordonnance municipale interdisant le port du maillot en ville. On connaît bien ces photographies du début du XXe siècle sur lesquelles des policiers, en tenue de ville et équipés de mètres à ruban, mesurent les tenues jugées trop courtes et révélatrices de ces baigneuses enhardies par l’érosion des normes victoriennes de la pudeur. Mais l’enjeu, dans le cas des arrestations dont il est question ici, est ailleurs. Il ne s’agit pas de mesurer la longueur des tenues ou de contrôler leur légalité mais bien de circonscrire les limites spatiales au-delà desquelles le maillot de bain ne peut plus être porté. En dépit des fortes controverses dont elles font l’objet dans la presse locale, on sait peu de choses de ce type d’arrestations. Les historiens ont en effet eu tendance à se focaliser sur le rétrécissement des tenues de baignade, qui a vu la robe de bain du début du siècle céder progressivement la place au bikini, inventé en 1946 (Sohn 2006 ; Granger 2008, 2009). Pourtant, la question du lieu où l’on peut arborer un maillot de bain en dit beaucoup sur l’évolution des manières de présenter son corps en public au XXe siècle. Que fait la police lorsqu’elle tente de circonscrire le port du maillot de bain à la plage, voire au strict espace aquatique ? Que révèlent les controverses autour du port du maillot de bain en ville du rapport des autorités au corps des femmes et des hommes dans l’espace urbain ?

Figure 1. Un policier en civil mesure le maillot de bain d’une femme sur une plage de Washington, DC (1922)
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Titre original : « Col. Sherrell, Supt. of Public Buildings and Grounds, has issued an order that bathing suits at the Wash[ington] bathing beach must not be over six inches above the knee ». Source : National Photo Company Collection, Library of Congress Prints and Photographs Division.

Les origines de la controverse

La controverse autour du port du maillot en ville n’est pas sans rappeler des problématiques très contemporaines. De l’interdiction des shorts et autres tenues légères dans les églises italiennes aux récents décrets municipaux interdisant le burkini sur des plages françaises, les controverses abondent dès lors que l’on se penche sur la signification d’un vêtement (ou de l’absence de vêtement) dans un lieu particulier, notamment lorsque celui-ci est considéré comme sacré ou républicain. Intégrer la dimension spatiale dans l’histoire du maillot de bain consiste donc à prendre en compte les espaces et les frontières assignés à ce vêtement et la manière dont les baigneurs, par leurs pratiques quotidiennes, les ont bouleversés.

Au début des années 1910, la plupart des stations balnéaires américaines disposent d’une ordonnance stipulant l’obligation de porter un maillot qui descend jusqu’aux genoux et couvre les épaules. Ces tenues – une robe bouffante pour les femmes et un maillot près du corps pour les hommes – sont pensées uniquement pour la baignade : à la sortie de l’eau, il est entendu qu’un baigneur doit se rendre à l’établissement de bains où il pourra se laver et se changer. La plage, et a fortiori ses alentours, reste un espace où l’on est vêtu comme à la ville.

Figure 2. Des baigneurs et des promeneurs sur la plage de Rockaway à New York (1903)
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Au début du siècle, la plage est un lieu où l’on reste en tenue de ville. Le maillot de bain est porté seulement pendant le temps de la baignade et il est entendu que le baigneur doit se changer dès qu’il sort de l’eau. Source : Library of Congress Prints and Photographs Division.

À partir du milieu des années 1910, cette situation évolue sous la conjonction de plusieurs facteurs. Certains favorisent le bouleversement de l’ordre établi : c’est le cas du maillot de bain une-pièce pour les femmes – un costume en tissu sombre, porté relativement près du corps, qui s’arrête au niveau des hanches et permet de nager plus facilement. L’arrestation d’Annette Kellerman, nageuse australienne auréolée de ses exploits sportifs, qui est interpellée dans cette tenue sur une plage près de Boston en 1907, contribue à en faire la publicité dans tout le pays. Ensuite, la mode du bronzage commence à se propager parmi les classes moyennes et supérieures, ce qui favorise le dénudement des corps (Cocks 2013). À l’inverse, au même moment, d’autres développements contribuent à renforcer les forces conservatrices à l’échelle locale. En effet, dans les années 1910, les stations balnéaires de la côte angeline, telles que Venice et Santa Monica [2], évoluent de lieux de villégiature saisonniers en villes résidentielles à part entière. De nombreux cols blancs s’installent sur la côte et font la navette entre la mer et les bureaux du centre-ville. Bientôt, une petite élite locale se constitue et se pose en gardienne du caractère respectable de la ville et ses habitants.

Figure 3. Annette Kellerman prend la pose dans son fameux maillot de bain noir une-pièce (1919)
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Ce maillot de bain lui vaudra d’être arrêtée sur la plage de Revere Beach, près de Boston, en 1907. Source : George Grantham Bain Collection, Library of Congress Prints and Photographs Division.

Faire respecter la frontière entre plage et ville

C’est dans ce contexte que la controverse prend naissance. Un nombre croissant de baigneurs et de baigneuses, vêtus de maillots à la nouvelle mode, jouent au ballon ou s’allongent sur le sable pour exposer leur épiderme au soleil. Pire, certains s’aventurent dans cette tenue dans les rues adjacentes. Ces comportements, aujourd’hui banals voire de rigueur, constituent alors une véritable rupture dans une société où le corps dénudé n’est jamais exposé aux regards dans l’espace public. Les réactions hostiles, venant en particulier des autorités religieuses locales et des clubs de femmes des classes supérieures, se multiplient et les arrestations commencent. Comme le chef de la police de Santa Monica l’explique, il ne s’agit pas d’arrêter les baigneurs « en raison du type de maillot de bain porté [3] », mais bien de limiter cette tenue à l’espace strictement sablonneux, voire, dans le cas de certaines municipalités particulièrement conservatrices, à l’océan et à l’estran. En effet, à Venice, la municipalité choisit d’être ferme et précise que les baigneurs ne doivent pas s’éloigner « de plus de six mètres de la mer » dans leur petite tenue [4]. Dans les deux cas, l’enjeu est de garantir l’étanchéité de la frontière entre la ville, où les conventions sociales doivent continuer à être respectées, et la plage, où les autorités doivent se montrer plus flexibles si elles souhaitent attirer les ouvriers en goguette et les touristes venus de la côte est.

Controversée au niveau local – les membres de l’élite commerçante soutiennent une application mesurée tandis que les dirigeants religieux sont favorables à une interprétation stricte du texte – l’ordonnance est difficile à appliquer en pratique. En dépit des panneaux que les municipalités installent sur le sable, la confusion règne parmi les baigneurs. Un journaliste remarque ainsi que la limite à partir de laquelle il est obligatoire de porter un peignoir « n’est pas indiquée par une corde », et qu’elle est « aussi facile à franchir que l’équateur [5] ». Et qu’en est-il du statut des promenades, des tramways et des lieux de commerce ? Finalement, ce sont les policiers qui règlent ces questions au cas par cas. En 1916, une jeune femme de 22 ans est ainsi arrêtée pour être montée dans un tramway en maillot de bain, mais elle est finalement relâchée sans amende, après avoir été longuement réprimandée [6]. Toujours en 1916, un jeune homme de 16 ans est simplement sermonné pour s’être promené en tenue de bain dans un magasin [7], tandis qu’un mois plus tard, une jeune femme est arrêtée et emmenée au poste de police pour avoir fait ses courses à plus d’un kilomètre de la plage dans une tenue de bain « du dernier cri » sur laquelle elle portait pourtant un manteau court [8]. L’ordonnance est ainsi appliquée de manière plus diligente lorsque l’infraction est commise par une femme.

Réglementer le corps féminin et l’oisiveté

L’interprétation de l’ordonnance varie manifestement selon les situations. Quand certains habitants fortunés se plaignent que porter un peignoir de qualité sur un maillot de bain mouillé risquerait d’en abîmer le tissu, le chef de la police tente d’apaiser les esprits et précise que l’ordonnance ne concerne pas ceux qui rentrent chez eux après un bain de mer, mais vise plus particulièrement « certaines jeunes filles [qui] aiment se mettre en maillot et se promener avec [9] ». Selon ces propos, il s’agit donc moins de limiter la présence de baigneurs en costume de bain dans la ville que de réglementer l’intention de ceux, et surtout celles, qui sortent dans cette tenue. Certaines baigneuses ne sont pas dupes et voient bien que la loi les concerne plus que leurs homologues masculins : dans une lettre adressée au chef de la police, une jeune femme accuse les hommes « de se casser leur pauvre tête pour rien » et conseille à la police de se préoccuper davantage des hommes sur la plage, qui sont « tout aussi vulgaires [10] ». Si la question de l’exhibition du corps féminin dans la ville est au cœur de la controverse, c’est sans doute car la place des femmes dans l’espace public se transforme profondément au tournant du siècle, avec l’arrivée à l’âge d’adulte de jeunes femmes éduquées des classes supérieures qui rejettent les conventions, se marient tard et s’épanouissent en dehors du foyer (Patterson 2005). Celles que l’on surnommera les flappers dans les années 1920, lorsque le phénomène prendra les airs d’une épidémie, fument en public et portent leurs cheveux courts et des robes sans manche. À la fin des années 1910, ces jeunes femmes sont encore peu nombreuses mais leur irruption dans l’espace public inquiète les partisans d’une vision conservatrice de la place de la femme dans la société. En pointant du doigt les jeunes femmes qui bronzent sur la plage, ces derniers espèrent limiter la visibilité de ce nouveau phénomène.

Ces discours reflètent aussi les tensions qui émergent face à l’effondrement de l’ordre moral victorien et l’émergence d’une nouvelle conception du loisir au sein de la société américaine. Au tournant du siècle, le succès de nouveaux loisirs commerciaux comme le cinéma, les dancings et les parcs d’attractions contribue au développement d’une culture de masse mixte, détachée des considérations morales quant à l’utilité du repos (Kasson 1978 ; Peiss 1987). Pour les partisans les plus zélés de la moralité victorienne, les baigneurs transgressent l’ordonnance lorsqu’ils sont dans la rue, mais aussi lorsqu’ils restent tout simplement sur la plage en maillot de bain, sans pouvoir se prévaloir des vertus hygiénistes de la baignade pour se justifier. Si les nouvelles sensibilités qui président à l’« invention de la plage » (Corbin 1990) naissent bien au XIXe siècle, il faut donc aussi souligner cette transformation majeure qui intervient au début du XXe siècle et fait de la plage, non sans récriminations, le lieu de la paresse et de l’exhibition des corps immobiles sur le sable.

Ce que le sable révèle

À la fin des années 1910, les conseils municipaux – où domine l’élite commerçante – penchent vers un assouplissement, au grand dam des pasteurs locaux. La question est finalement tranchée sur le terrain, par l’action, ou plutôt l’inaction, de la police. À Santa Monica, aucun baigneur n’est interpellé en 1918. Aussi, quand Alta Johnson, « une très jolie et jeune mère de famille [11] », est arrêtée par la police le 17 juillet 1919 alors qu’elle est partie chercher du pain pour son pique-nique sur la plage, l’affaire fait grand bruit. L’image touristique de la ville est trop importante aux yeux de la municipalité pour laisser les dirigeants religieux dicter leur loi – d’autant qu’en pratique, les baigneurs sont déjà trop nombreux à marcher dans la rue pour que la tendance puisse s’inverser. La municipalité finit donc par s’incliner face aux transgressions quotidiennes des baigneurs et au battage médiatique autour de l’affaire Alta Johnson.

Si les controverses autour de l’interdiction du port du maillot en ville semblent à première vue anecdotiques, elles font ainsi apparaître un moment de basculement dans l’histoire du corps dans l’espace public : la plage du XIXe siècle, où l’on est habillé comme à la ville, laisse place à la plage que nous connaissons, où la semi-nudité est de rigueur. Elles révèlent aussi l’existence de ces frontières invisibles qui quadrillent l’espace urbain. Ainsi le maillot de bain est-il considéré inoffensif lorsqu’il est porté sur le sable et dans la mer, mais il est soudain menaçant pour l’ordre social lorsqu’il s’arbore sur le bitume. De même, porter une robe longue et un voile en 2016 prend une toute autre dimension lorsque l’on passe de la rue à la plage. Finalement, le sable révèle les crispations qui se jouent ailleurs, autour du corps des femmes et des valeurs qui encadrent son exposition.

Bibliographie

  • Cocks, Catherine. 2013. Tropical Whites : The Rise of the Tourist South in the Americas, Philadelphie : University of Pennsylvania Press.
  • Corbin, Alain. 1990. Le Territoire du vide : l’Occident et le désir du rivage (1750‑1840), Paris : Flammarion.
  • Devienne, Elsa. 2015. « Controverses à Los Angeles. Le port du maillot de bain en ville au début du XXe siècle », Modes pratiques. Histoire du vêtement et de la mode, n° 1.
  • Granger, Christophe. 2009. Les Corps d’été : naissance d’une variation saisonnière, XXe siècle, Paris : Autrement.
  • Granger, Christophe. 2008. « Batailles de plage. Nudité et pudeur dans l’entre-deux-guerres », Rives méditerranéennes, n° 30, « Le corps dénudé », p. 117‑133.
  • Kasson, John F. 1978. Amusing the Million : Coney Island at the Turn of the Century, New York : Hill and Wang, coll. « American Century ».
  • Patterson, Martha H. 2005. Beyond the Gibson Girl : Reimagining the American New Woman, 1895–1915, Urbana : University of Illinois Press.
  • Peiss, Kathy. 1987. Cheap Amusements : Working Women and Leisure in Turn-of-the-Century New York, Philadelphie : Temple University Press.
  • Sohn, Anne-Marie. 2006. « Le corps sexué », in A. Corbin, J.‑J. Courtine et G. Vigarello, Histoire du corps. Tome 3 : Les mutations du regard. Le XXe siècle, Paris : Seuil.

Notes

[1] Ce texte est une version courte d’un article publié dans le premier numéro de la revue Modes pratiques (Devienne 2015) : www.modespratiques.fr/numeac....

[2] Les deux villes sont intégrées au tissu urbain de la métropole mais ont leur indépendance municipale. Venice est absorbée au sein de la municipalité de Los Angeles en 1925.

[3] Santa Monica Evening Outlook, 19 août 1916, p. 1.

[4] Santa Monica Evening Outlook, 15 mai 1915, p. 1.

[5] Santa Monica Evening Outlook, 12 avril 1917, p. 2.

[6] Santa Monica Evening Outlook, 29 juillet 1916, p. 1.

[7] Santa Monica Evening Outlook, 29 juillet 1916, p. 1.

[8] Santa Monica Evening Outlook, 10 août 1916, p. 2.

[9] Santa Monica Evening Outlook, 18 août 1916, p. 8.

[10] La lettre est reproduite dans le Santa Monica Evening Outlook, 17 août 1916, p. 1.

[11] Santa Monica Evening Outlook, 18 juillet 1919, p. 1.

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Pour citer cet article :

Elsa Devienne, « Les frontières invisibles de la plage : l’interdiction du port du maillot de bain dans le Los Angeles du début du siècle », Métropolitiques, 9 novembre 2016. URL : http://www.metropolitiques.eu/Les-frontieres-invisibles-de-la.html
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