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La place de l’architecte

par Thierry Paquot, le 02/04/2014
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Qui sont les architectes ? Et comment travaillent-ils aujourd’hui ? À travers une série d’ouvrages récemment parus, Thierry Paquot propose une radiographie de cette profession en mutation.
Recensé : 
  • Olivier Chadoin, Être architecte. Les vertus de l’indétermination. De la sociologie d’une profession à la sociologie du travail professionnel, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2013, 384 p. ;
  • Conseil des architectes d’Europe, La Profession d’architecte en Europe 2012 ;
  • Claude Massu, Marie Gaimard et Élise Guillerm (dir.), « Métier : architecte. Dynamiques et enjeux professionnels au cours du XXe siècle », Histo.Art, n° 5, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 360 p. ;
  • Marilena Kourniati et Pierre Chabard (dir.), Raisons d’écrire. Livres d’architectes 1945‑1999, Paris, Éditions de la Villette, 2013, 262 p. ;
  • Bernard Marrey, Architecte, du maître de l’œuvre au disagneur, Paris, Éditions du Linteau, 2013, 166 p.

Avec le Grand Paris, les architectes, du moins les « starchitectes », ont bénéficié de quelques lignes dans la presse et de quelques images sur les écrans. Pourtant, ils demeurent méconnus de celles et ceux qui quotidiennement utilisent ce qu’ils ont construits (logements, bureaux, centres commerciaux, gares, écoles, hôpitaux…). France Culture, qui longtemps proposait des émissions dédiées à la ville et à l’architecture, n’en propose plus [1]. La presse écrite n’a pas de « critique » spécialisé(e) comme pour le cinéma ou la littérature. Bien souvent, lorsqu’un article évoque un « grand projet » c’est pour l’attribuer à son constructeur (Bouygues, Vinci ou Eiffage…). Depuis l’enquête dirigée par Raymonde Moulin sur Les Architectes (Moulin 1973), des sociologues (Florent Champy, Véronique Biau, Jean-Louis Violeau, Guy Tapie, Christian Sallenave, Christian de Montlibert…) ont exploré dans le moindre détail cette profession qui change plus vite que le cœur d’un mortel, à l’instar de la ville, du reste, et un journaliste a même posé la cruelle question « Faut-il pendre les architectes ? » (Trétiack 2001), sans pour autant populariser leurs interventions et former les élu(e)s aux arcanes de la construction, du « bon goût » et des enjeux urbains, car tout est lié… Aussi faut-il se réjouir de la parution de plusieurs ouvrages savants, pas toujours faciles à lire (l’université devrait apprendre à écrire simplement), sur ce métier dont les effets concernent tous les territoires et chaque habitant. Ces ouvrages se concentrant sur la France et l’Europe, il faudrait en savoir davantage sur ce qui « travaille » cette profession dans d’autres pays bâtisseurs comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.

Sociologie d’une profession en mutation

Olivier Chadoin propose une solide étude de sociologie d’une profession couplée à une sociologie d’une pratique professionnelle. Aussi ne se contente-t-il pas d’une analyse de la formation au métier d’architecte et à l’appréciation de ses débouchés espérés, mais il saisit l’architecte « en action » (sur l’exemple de Paris-Bercy), l’architecte face à ses commanditaires, ce qui lui permet de constater la diversification de ce métier, ses relations avec l’ingénierie, sa place dans l’économie de la construction, son rôle dans l’élaboration du projet urbain, sa capacité à traduire la demande lors de la programmation et plus généralement dans ses rapports avec la maîtrise d’ouvrage. Pour lui, la profession « réalise un travail social continu d’entretien de la croyance en ses “compétences” pour poursuivre son existence sur le modèle d’une profession et conserver les ressources sociales qui sont attachées à cette dénomination » (p. 359). Il repère la féminisation de cette profession (les starchitectes sont majoritairement des hommes [2]), la croissance des effectifs (entre 27 000 et 40 000 praticiens) et la « multipositionnalité » des architectes (urbanistes, coordinateurs, concepteurs, etc.). Face à la globalisation de l’économie du BTP, à la révolution numérique, aux modifications internes à ce métier, l’auteur insiste sur la capacité des architectes (du moins en France) à s’adapter aux mutations qui n’épargnent pas la fabrication de l’urbain.

Dans l’Europe des 33 [3], l’on compte 549 000 architectes (dont plus d’un quart pour la seule Italie). D’après cette enquête commanditée par le Conseil des architectes d’Europe (La Profession d’architecte en Europe 2012), la « densité globale des architectes » en Europe est de 0,9 pour 1 000 habitants (dont 0,5 en France). Sur l’ensemble des architectes, 64 % sont des hommes et 36 % des femmes (qui sont toutefois majoritaires en Grèce, Bulgarie, Croatie et Suède et presque à égalité en Finlande, au Danemark et en Pologne). La majorité d’entre eux travaille à temps plein (76 %), le temps partiel en concerne 15 % (en Espagne, Grèce, Irlande et Bulgarie) et 6 % ne peuvent exercer leur profession. Où travaillent-ils ? 32 % des architectes sont des « dirigeants uniques », 16 % des salariés (secteur privé), 10 % des « indépendants », 11 % des « codirigeants » ou « associés », 4 % des salariés d’instances territoriales (municipalité, région, État...). La majorité des architectes a moins de 40 ans (40 %), puis vient la classe d’âge de 40 à 54 ans (39 %). Que construisent-ils ? Principalement du « logement privé », qui arrive en tête avec 51 % (et là surtout des maisons individuelles et plus marginalement des appartements en petits collectifs), les « bureaux, magasins, industries et loisirs » représentent 29 %, le secteur public correspond au reste, soit 20 %. Dans l’Europe des 25, on dénombre 156 000 bureaux d’architecture privés. Parmi eux, 63 % n’occupent qu’une personne ; seules 6 700 agences emploient plus de cinq architectes (on les trouve principalement en Belgique, Allemagne et au Royaume-Uni). Le taux horaire moyen de rémunération pour les dirigeants est de 54 euros (il a baissé car il avoisinait 66 en 2010), le revenu annuel moyen avant impôts est estimé à 29 014 euros (la France est au onzième rang avec 28 871 euros), mais il s’agit d’une moyenne (le revenu médian pour les moins de 30 ans en France est estimé à 14 549 euros, pour les 40‑44 ans à 29 098 euros, les 55‑59 ans à 38 797 euros et les plus de 65 ans à 37 354 euros). Les hommes gagnent en moyenne 43 % de plus que les femmes (avec des écarts différents selon les pays et les régions au sein d’un même État). Nombreux sont les architectes (23 %) qui déclarent ne pas souhaiter prendre leur retraite (39 % au Portugal, 29 % en Slovénie, 22 % en Hongrie et seulement 12 % en France), mais depuis quelques années les mentalités changent (et les revenus aussi) et la majorité d’entre eux entend s’arrêter entre 65 et 70 ans. Notons aussi que le temps de travail hebdomadaire moyen est de 46 heures dans le privé et de 38 heures dans le public. Face aux défis environnementaux, la moitié d’entre eux seulement s’estiment compétents en « efficacité énergétique ». Une mise à niveau environnementale s’impose… Les architectes sont-ils bien considérés par le public ? Les Français répondent « très bien » pour 2 % d’entre eux et 47 % « assez mal ». Ils se jugent mieux perçus par les clients : « très bien » obtient 6 % et « bien » 49 %. Une telle photographie ne permet pas d’entrer dans le détail des pratiques, des souhaits, des revendications, des satisfactions. Peu d’hommes et de femmes politiques parmi eux, à l’exception de quelques maires. Peu de théoriciens ou de penseurs : la division du travail impose la séparation des genres ; du coup, le théoricien n’est pas praticien mais fréquemment enseignant dans une école d’architecture, et le praticien s’excuse de ne pas participer davantage au renouveau conceptuel de son art en arguant que la visite du chantier ne favorise pas la lecture des philosophes…

Écrire l’architecture

Après ces données quelque peu désincarnées, le rassemblement de monographies sur des personnalités marquantes de l’architecture du XXe siècle qu’effectue la revue Histo.Art s’avère rafraichissante. Impossible de rendre compte de la richesse de ce numéro. Signalons seulement quelques articles : « Le débat sur l’ornement dans la France de l’entre-deux-guerres » par Claude Loupiac (qui mesure les effets de la déclaration d’Adolf Loos en 1908, « L’ornement est un crime »), « Le post-modernisme à Londres : un cas d’école ? » par Nicolas Jacquet (qui s’attarde sur les idées du prince Charles et de ses architectes « traditionnalistes »), « Une utopie éducative : l’université universelle ou le futur architectural de la prédiction de Paul Otlet », par Dominique Rouillard (quand les machines produiront pour les humains, ceux-ci pourront devenir des érudits confortablement installés dans des universités jusqu’alors « inarchitecturales », mais est-ce si simple ?), « Le Corbusier, ou la participation malgré lui (1932‑1944) », par Judith Le Maire (étude de la « ferme radieuse » et des interventions des paysans de Piacé, dans la Sarthe), « Le design industriel de Roger Tallon : innovations, cultures techniques et figure de médiation », par Aurélien Lemonnier (excellente mise au point sur l’histoire du design en France depuis un demi-siècle, à partir de l’œuvre de Roger Tallon) et « Penser l’innovation architecturale : réflexions sur la conception de la Villeneuve de Grenoble », par Sybille Le Vot (ou l’innovation ne va pas de soi, exemple de l’Arlequin Sud…).

L’architecture ne se présente pas seulement sous la forme d’une construction. Elle peut être écrite, ou plus précisément faire l’objet d’un écrit qu’un architecte publie pour diffuser sa pensée, provoquer un débat, intervenir dans la réflexion collective, marquer une orientation, ouvrir de nouvelles pistes. La bonne idée de Marilena Kourniati et de Pierre Chabard consiste à rassembler sept études particulièrement bien documentées sur sept ouvrages majeurs, à leurs yeux, de la pensée architecturale occidentale du XXe siècle : Les Trois Établissements humains de Le Corbusier, The Image of the City de Kevin Lynch, Team 10 Primer sous la direction d’Alice Smithson, Learning from Las Vegas de Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour, L’Architterura della città d’Aldo Rossi, Formes urbaines : de l’îlot à la barre de Philippe Panerai, Jean Castex et Jean‑Charles Depaule et Metacity/Datatown de MVRDV [4]. Aucune surprise, donc : ce sont des « classiques », du moins dans les écoles d’architecture, mais leurs présentateurs en relatent avec précision non seulement la genèse mais aussi la réception. Au lecteur de compléter sa bibliothèque d’architecture… La postface est d’autant plus intéressante que Christian Topalov a lui-même initié un ouvrage équivalent sur la ville (Lepetit et Topalov 2001).

Le fondateur des éditions du Linteau, remarquable historien de l’architecture, Bernard Marrey, né comme Esprit en 1932, en connaît un rayon sur les arts de bâtir, comme il le démontre une fois encore avec cet essai mené tambour battant sur le déclin du métier d’architecte, questionnant de fait les autres ouvrages cités plus haut. De quoi s’agit-il ? D’une histoire personnelle de l’architecture en France, depuis 1405, où le mot « architecteur » entre dans notre langue, à nos jours, où le métier désigné par cette appellation a perdu bien de ses qualités intellectuelles et artistiques et savoir-faire techniques pour se réduire, bien souvent, au dessin du seul permis de construire. Avec une érudition tranquille, Bernard Marrey nous conduit dans cette histoire à rebondissements, la publication de Vitruve en français (1553), la création de l’Académie d’architecture (1671), l’intervention du menuisier Roubo pour édifier la coupole de la halle aux blés de Paris de Le Camus de Mézières (1769), le règne des ingénieurs (avec le fer et le béton)… L’on assiste impuissant à l’appauvrissement de ce métier par les architectes eux-mêmes qui font faire les calculs par des ingénieurs (Le Corbusier était fâché avec le calcul) et des bureaux d’études. Dorénavant, les quatre multinationales françaises du BTP – Vinci, Bouygues, Eiffage et Spie Batignolles – non seulement se partagent le marché mais décident de « qui fait quoi ». L’architecte a bien sa place dans la production de la ville, rien que sa place.

Bibliographie

  • Moulin, Raymonde (dir.). 1973. Les Architectes. Métamorphose d’une profession libérale, Paris : Calmann-Lévy.
  • Renard, Cécile. 2012. Architecture, globalisation, métropolisation. Le processus de globalisation à travers le paysage architectural. Lectures croisées de Barcelone, Berlin et Rome, thèse de doctorat en géographie, université Paris‑1 Panthéon-Sorbonne.
  • Lepetit, Bernard et Topalov, Christian. 2001. La Ville des sciences sociales, Paris : Belin.
  • Trétiack, Philippe. 2001. Faut-il pendre les architectes ?, Paris : Le Seuil.

Notes

[1] Ces émissions étaient Permis de construire de Thierry Paquot et Pascale Charpentier, puis Métropolitains de François Chaslin et Vivre sa ville de Sylvie Andreu.

[2] À ce sujet, lire la thèse de Cécile Renard (2012).

[3] Cette enquête traite de 25 pays de l’Union européenne et de huit États appartenant géographiquement à l’Europe, dont la Suisse et la Turquie.

[4] Bureau d’architecture fondé à Rotterdam en 1993 par Winy Maas, Jacob van Rijs et Nathalie dVries.

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Pour citer cet article :

Thierry Paquot, « La place de l’architecte », Métropolitiques, 2 avril 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/La-place-de-l-architecte.html
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