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Jérusalem au tournant du XXe siècle : une ville partagée

par Musa Sroor, le 09/05/2014
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S’appuyant sur des sources archivistiques locales et sur des récits de pèlerins, l’ouvrage de Vincent Lemire sur la Jérusalem des dernières décennies de l’administration ottomane constitue pour l’historien palestinien Musa Sroor une contribution importante à l’histoire de cette cité alors partagée.
Recensé : Vincent Lemire, Jérusalem 1900 : la ville sainte à l’âge des possibles, Paris, Armand Colin, 2013, 251 p.

Le livre de Vincent Lemire sur « Jérusalem 1900 » traite de la période charnière à la fin de l’empire ottoman, des années 1860 au début des années 1930. Cette époque de modernisation de la ville connaît à la fois l’avènement d’une administration municipale interconfessionnelle et une complexité sociale éloignée des stéréotypes conflictuels actuels. L’ambition de Vincent Lemire est de relire cette période d’avant le mandat britannique, « où tout est possible », au prisme des sources locales et de revisiter les sources exogènes qui ont contribué à façonner l’historiographie de la ville, notamment les récits de pèlerins et les archives consulaires.

Réévaluer l’histoire ottomane de Jérusalem

L’auteur s’inscrit ainsi en faux contre les traditions historiographiques qui présentent la Jérusalem ottomane comme une ville archaïque. Les traditions orientalistes occidentales essentialisent « la » ville islamique composée de communautés et de clans. L’historiographie israélienne traditionnelle décrit l’époque ottomane comme immobile et arriérée, poncif étonnamment repris par les « nouveaux historiens israéliens » qui, pourtant, s’opposent à ce courant, tel Tom Segev, l’un de leurs chefs de file, qui écrit : « La Palestine se trouvait sous domination ottomane. Elle n’était alors qu’une province reculée, sans loi ni administration. La vie s’y déroulait au ralenti, dans le carcan de la tradition et au rythme du chameau » (Segev 2000, p. 7, cité par Lemire). Enfin, les nationalistes arabes ont construit leur identité contre l’impérialisme ottoman et aussi façonné une vision éculée de la période.

Vincent Lemire se situe parmi les nombreux chercheurs qui réévaluent l’histoire ottomane de Jérusalem en s’appuyant sur l’exploitation des sources administratives locales, notamment les archives ottomanes de la municipalité de Jérusalem [1]. Ainsi, il cite des auteurs palestiniens comme Beshara Doumani (1993 et 1994), Adel Manna (1992 et 2000) et Musa Sroor (2005 et 2013), les Allemands Alexander Schölch (1993) et Johan Büssow (2011), ou le Français Philippe Bourmaud (2009). On peut regretter, cependant, que Vincent Lemire ne fasse pas davantage référence aux travaux en langue arabe qui participent au renouveau de ces questions, tels que ceux d’Amin Abu Bakr (1996) sur la province de Jérusalem (1858‑1917) ou de Mahmoud al‑Shunâq (2010), qui a également travaillé sur les volumes de délibération du conseil municipal de la Jérusalem ottomane.

Composée de trois chapitres, la première partie de ce livre montre que la division confessionnelle de la ville a été portée par des facteurs exogènes et est le fruit d’un processus long et complexe, seulement en germe au tournant du XXe siècle, parmi d’autres possibilités de « bifurcation du temps » (Deleuze [2]). Dans le premier chapitre, intitulé « Le dessous des cartes : une ville ou quatre quartiers ? », l’auteur montre que la division contemporaine de la vieille ville de Jérusalem en quatre quartiers confessionnels (juif, chrétien, arménien, musulman) ne relève pas de traditions locales anciennes, mais procède d’une invention récente portée par les cartographes occidentaux à partir du milieu du XIXe siècle, reprise par l’administration britannique après 1917. Cette quadripartition ne correspond ni à la réalité toponymique ni à la réalité sociale et démographique de la vieille ville à l’époque étudiée par Lemire ; les recensements montrent, au contraire, que le peuplement de la ville est mixte ; la citoyenneté ottomane est, d’ailleurs, un facteur plus déterminant que la religion dans la stratification sociale.

La fabrique patrimoniale des lieux saints

L’auteur montre dans les deux chapitres suivants les transformations de Jérusalem à l’aune de la fabrique patrimoniale des lieux saints. A partir du XIXe siècle, après un long oubli, les pèlerins et églises chrétiennes réinvestissent Jérusalem comme lieu d’affermissement de la foi [3]. Ainsi, à partir de la fin du XIXe siècle, Jérusalem se couvre de lieux saints et tend à se transformer en un véritable « musée biblique à ciel ouvert ». L’auteur montre comment se structurent peu à peu ces lieux de mémoire religieuse. S’appuyant sur Halbwachs (1941), il montre surtout que la localisation et l’assignation des lieux saints est au départ incertaine et participe d’une invention, d’un « bricolage » mémoriel. « Les lieux saints sont à cette époque encore très largement incertains, à la fois du point de vue de leur localisation mais également du point de vue de leur assignation confessionnelle. Cette incertitude de cette ambiguïté relève donc à la fois d’une forme de fluidité topographique et d’une forme de porosité interconfessionnelle » (cité p. 84). La topographie sacrée se fixe progressivement, parfois lors de luttes de légitimité (un exemple détaillé par Lemire est la tombe du jardin « découverte » par les protestants, qui n’ont pas accès au Saint-Sépulcre, et qui s’inscrivent dans les débats archéologiques en cours pour légitimer son existence). De plus, les racines syncrétiques des récits monothéistes rapprochent les « gens de Terre sainte » (Sanbar 2004). L’hybridité originelle fait place à un processus de distinction. Par exemple, le tombeau de David sur le Mont Sion, d’abord consacré par la tradition chrétienne puis musulmane, n’est approprié par les juifs qu’après 1949.

Si la mise en perspective critique des sources occidentales – les récits de voyage en Orient de Chateaubriand et de Pierre Loti – et la relecture d’Halbwachs sont ici utiles pour comprendre la fabrique patrimoniale des lieux saints au prisme de la reconquête spirituelle de l’Église catholique, l’auteur s’est appuyé sur un nombre très limité de sources et hors de la période concernée (Chateaubriand ayant publié son Itinéraire de Paris à Jérusalem en 1811 et le sociologue français Maurice Halbwachs ayant rédigé son ouvrage après un séjour en 1939 à Jérusalem). Or, la comparaison aurait été utile avec d’autres récits de voyageurs européens à cette époque (Al‑Jundi 2003 ; Nicault 2001 ; Nassar 2005), ou les témoignages des voyageurs arabes tels que Jamal al‑Din al‑Qasimi en 1903 et de Yusuf al‑Hakim en 1910 (Khalaf 2010), ou encore des voyageurs russes (Mahamid 2003 ; Dantseg 2008). De plus, l’auteur aurait gagné à faire une comparaison avec d’autres sources locales comme les registres du tribunal religieux de Jérusalem ou avec d’autres sources secondaires – comme, par exemple, l’étude de Tawfiq Canaan (1932) – qui nous donnent une description très détaillée de l’histoire urbaine de Jérusalem dans la période ottomane.

Une citadinité partagée

La seconde partie du livre s’attache à décrire l’administration municipale et la société citadine de Jérusalem, qui transcendent les clivages communautaires. La modernisation de l’administration de l’Empire ottoman sépare à cette époque les pouvoirs civils, militaires et religieux, et crée des instances délibératives où les membres des différentes communautés sont représentés. En parallèle, et avant son instauration généralisée dans l’empire, une administration municipale portée par les notables locaux voit le jour à Jérusalem. Pour la première fois dans l’histoire de la ville sainte, une instance administrative commune est chargée de représenter l’ensemble de ses habitants, au-delà des différences ethniques ou religieuses. Elle éclatera en 1934 sous le mandat britannique.

Les chapitres les plus intéressants de ce livre, selon nous, sont les deux derniers, intitulés « Les folles journées révolutionnaires de 1908 » et « Identités croisées » (p. 165‑205). Ces chapitres contiennent des analyses originales fondées sur des sources archivistiques [4] et expérimentent des idées neuves, tournant autour de l’existence d’une citadinité partagée. La municipalité s’occupe de gestion urbaine, du bâti et de la voirie. La transformation du quartier de la porte de Jaffa, avec un nouvel hôpital municipal, un jardin public, le nouvel édifice municipal, la fontaine publique et la tour de l’horloge, inaugurés au tournant du siècle, symbolisent pour Vincent Lemire la citadinité supra-confessionnelle de la ville. Dans cet espace public nouveau, le temps public de l’horloge représente une société qui transcende les clivages confessionnels, même si elle n’est pas exempte de conflits et de contradictions. L’opinion publique se développe aussi : l’auteur démontre que l’infrastructure éducative se consolide également pendant cette période, ce qui contribue à assurer une plus grande appropriation des débats publics par la population, structurés en partie par la question sociale (notamment pour les modes de gestion de l’approvisionnement en eau). L’identité citadine est aussi portée par les élites locales – notamment les gouverneurs ou les maires de Jérusalem et certaines figures cosmopolites – qui, traversées par les débats autour du sionisme et du panarabisme, tentent de défendre l’idée d’une ville partagée.

Quelles que soient les réserves formulées, on est en présence d’un travail solide, scrupuleux et neuf. Cet ouvrage s’avère incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire urbaine de Jérusalem à la fin de l’époque ottomane.

Bibliographie

  • Abu Bakr, Amin. 1996. Mulkiyyat al‑arâdî fî mutasarrifiyyat al‑Quds 1858‑1917, Amman : Mu’asasat ‘Abd al‑Hamîd Shûmân.
  • Al‑Jundi, Ibrahim. 2003. « Filastîn fî ‘uyûn al‑rahâllah al‑‘urûbiyyîn », al‑Majallat al‑filastîniyya lil dirâsât al‑târikhiyya, n° 3, p. 124‑170.
  • Bourmaud, Philippe. 2009. « Construction nationale et discrimination au Proche-Orient de la fin de l’Empire Ottoman à nos jours », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 103, p. 62‑76.
  • Büssow, Johan. 2011. Hamidian Palestine. Politics and Society in the District of Jerusalem (1872‑1908), Leiden : Brill.
  • Canaan, Tawfiq. 1932. « The Palestinian Arab House : Its Architecture and Folklore », Journal of the Palestine Oriental Society, n° 12, p. 223‑247.
  • Dantseg, Boris Moiseevich. 2008. Russian Travellers in the Middle East, Damas : Dar al‑Mada.
  • Doumani, Beshara. 1993. « La redécouverte de la Palestine ottomane », Revue d’études palestiniennes, n° 46, p. 101‑108.
  • Doumani, Beshara. 1994. « The Political Economy of Population Counts in Ottoman Palestine : Nablus, circa 1850 », International Journal of Middle East Studies, vol. 26, n° 1, p. 1‑17.
  • Halbwachs, Maurice. 1941. La Topographie légendaire des évangiles en Terre sainte, Paris : Presses universitaires de France.
  • Khalaf, Taysir (dir.). 2010. Wasf filastîn ‘wâkhir ayâm al‑‘uthmâniyyîn 1898‑1916 : rihlât wa muthakirât, Damas : Dâr kan’ân, p. 65‑113.
  • Mahamid, Umar. 2003. Filastîn fî ‘dab al‑rahâllah al‑Rûs, Um al‑Fahim : al‑Markiz al‑‘arabî lil‑dirâssât al‑rûsiyya.
  • Manna, Adel. 1992. « Continuity and Change in the Socio-Political Elite in Palestine During the Late Ottoman Period », in Philipp, Thomas, The Syrian Land in the 18th and 19th Century, Stuttgart : Franz Steiner Verlag, p. 69‑89.
  • Manna, Adel. 2000. « Jérusalem sous les Ottomans », in Mardam-Bey, Farouk et Sanbar, Elias (dir), Jérusalem, le sacré et le politique, Arles : Sindbad–Actes Sud, p. 191‑219.
  • Nassar, Issam. 2005. « Jerusalem in Nineteenth-Century English Travel Narratives », in Tamari, Salim (dir.), Pilgrims, Lepers and Stuffed Cabbage : Essays On Jerusalem Cultural History, Jérusalem : Institute of Jerusalem Studies, p. 38‑63.
  • Nicault, Catherine. 2001. « Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte (1850‑1914) », in Trimbur, Dominique (dir.), De Bonaparte à Balfour. La France, l’Europe occidentale et la Palestine (1779‑1917), Paris : CNRS Éditions, p. 295‑324.
  • Schölch, Alexander. 1993. Palestine in Transformation 1856‑1882, Washington : Institute for Palestine Studies.
  • Segev, Tom. 2000. C’était en Palestine au temps des coquelicots, Paris : Liana Levi.
  • Sanbar, Elias. 2004. Figures du Palestinien. Identité des origines, identité de devenir, Paris : Gallimard.
  • Sroor, Musa. 2005. Fondations pieuses en mouvement. De la transformation du statut de propriété des biens waqfs à Jérusalem 1858‑1917, Aix-en-Provence/Damas : Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM)/Presses de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO).
  • Sroor, Musa. 2013. « The Real Estate Market in Jerusalem between Muslims and Christians (1800‑1810) », Oriente Moderno, n° 93, p. 593‑608.

Notes

[1] À la faveur de leur accessibilité croissante au cours des vingt dernières années, notamment en termes d’accès aux archives et de traduction du turc (voir p. 15).

[2] Cours du 10 janvier 1984, université de Vincennes.

[3] Les juifs participent à ce processus de manière moins affirmée et les musulmans, dominant à cette époque la vie politique, restent relativement à l’écart de cette légitimation topographique de la foi.

[4] Tels que les archives municipales ottomanes et mandataires, le Centre des archives sionistes, les archives de l’État d’Israël ; les Archives des waqfs musulmans à Abu Dis près de Jérusalem ; les archives ottomanes à Istanbul ; les archives consulaires transmises par les représentations diplomatiques présentes à Jérusalem depuis 1838, conservées notamment à Londres et à Nantes. On peut regretter l’absence d’un index archivistique ou d’un recensement systématique en introduction ou préface, les sources étant éparpillées tout au long de l’ouvrage et parfois difficilement repérables.

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Pour citer cet article :

Musa Sroor, « Jérusalem au tournant du XXe siècle : une ville partagée », Métropolitiques, 9 mai 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/Jerusalem-au-tournant-du-XXe.html
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