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Faire la ville sans les jeunes urbanistes ?

par Jean-Philippe Gallardo, le 25/11/2010

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Le Collectif National des Jeunes Urbanistes (CNJU) tire la sonnette d’alarme sur la discrimination dont font l’objet depuis 2009 les urbanistes diplômés de l’enseignement supérieur pour l’accès au concours d’ingénieur de la fonction publique territoriale.

Depuis la décentralisation, le statut d’urbaniste de la fonction publique territoriale n’a jamais été clairement défini. Préfiguré en 1984, il s’est trouvé amalgamé en 1990 à celui d’ingénieur territorial via une option du concours d’accès. Une succession de décrets en 2002 et 2007 a progressivement balayé l’urbaniste du rang des prétendants au statut d’ingénieur territorial, dont le concours comprend pourtant toujours une mention « urbanisme, aménagement et paysages ». Par un parti pris douteux pour les formations à caractère « scientifique ou technique », les compétences des ingénieurs, architectes et géomètres ont été déclarées comme les seules pertinentes, les urbanistes devant justifier des leurs devant une commission d’équivalence qui a soudainement décidé en 2009 de ne plus valider leurs dossiers. Dès lors le message est clair : les urbanistes ne sont pas compétents pour faire de l’urbanisme.

De l’indignation face à une telle iniquité et de la conviction d’être victime d’une exclusion professionnelle est né le Collectif National des Jeunes Urbanistes (CNJU) en février 2010, rassemblant les associations d’étudiants et de diplômés des instituts d’urbanisme. La lettre ouverte adressée à la Ministre de l’Enseignement Supérieur, au Ministre de la Fonction publique et au Secrétaire d’État aux Collectivités Territoriales, a reçu plus de 5 500 signatures, dont celles de nombreux parlementaires, maires, présidents d’intercommunalités, et présidents d’associations d’élus. Chacun reconnaît la qualité de l’expertise des urbanistes qui les accompagnent dans leurs missions.

Cette reconnaissance est aussi celle de nombreuses collectivités locales qui confient aux instituts d’urbanisme des missions d’étude dans le cadre de projets de recherche et d’ateliers intégrés aux cursus de 3e cycle et recrutent massivement leurs diplômés. Avec pour maîtres mots transdisciplinarité et professionnalisation, les instituts ont construit une expertise en constante adaptation, grâce à la constitution d’équipes pédagogiques associant enseignants-chercheurs et urbanistes professionnels. Ces efforts se trouvent récompensés par la bonne insertion professionnelle de leurs diplômés, notamment dans les collectivités locales (environ un tiers des débouchés) et par la reconnaissance de l’Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) exprimée par des évaluations très positives des formations des instituts d’urbanisme.

Mais alors, au-delà des arguments de façade qui sont opposés, quelles sont les vraies raisons de cette mise à l’écart ?

Il y a d’abord les réflexes d’appropriation des postes de la fonction publique par les différents corps des ingénieurs. Le lobbying relayé au sommet de l’État a pu obtenir que la directive européenne protégeant le titre d’ingénieur soit transposée de manière à réaliser l’amalgame entre le cadre d’emploi « ingénieur territorial » et le métier d’ingénieur.

Il y a ensuite le manque de pugnacité de la représentation professionnelle des urbanistes, manquant de structuration pour défendre un métier qui reste mal connu, qui n’a pas su, qui n’a pas pu défendre l’urbanisme territorial alors qu’il était encore temps.

Il y a enfin cette concurrence grandissante pour l’accès au concours d’ingénieur territorial sous l’effet de la montée en puissance des compétences urbaines des collectivités locales, des coupes sombres dans les effectifs de l’administration de l’État et d’une crise économique qui a pour effet de revaloriser les carrières publiques. Entre 1991 et 2006, tandis que le nombre d’admis et de postes n’a que faiblement augmenté, le nombre d’inscrits a explosé. Dans cette course au poste, les coups bas sont permis et ils ont leur effet : le nombre de concurrents a chuté, la note d’admissibilité aussi (de 12 en 2008 à 9,5/20 en 2009). La sélection technique aurait-elle trop bien fonctionné ?

Allons-nous replonger dans les travers dogmatiques d’une vision techniciste de la ville rencontrée ces dernières décennies et dont les effets sont toujours ressentis ? « La ville se projette et se dessine, mais elle ne se décrète pas » écrivait Julien Gracq. Sans approches transversales et pluridisciplinaires, la cohérence des territoires et leur qualité urbaine ne peut être assurée, a heureusement rappelé le secrétaire d’État au logement et à l’urbanisme, Benoist Apparu, lors des sixièmes entretiens de l’aménagement les 25 et 26 mars 2010 à Bordeaux. La mise en œuvre des politiques publiques d’urbanisme et leur mutation au regard des ambitions de développement durable ne pourra pas se faire sans urbanistes.

En dépit du barrage organisé, les collectivités locales continuent à recruter des urbanistes. Elles recourent soit au concours d’attaché territorial qui ne reconnaît ni le niveau d’études (exigence d’un Bac + 3 pour des diplômés à Bac + 5) ni l’expertise technique (concours de filière administrative) des candidats qui s’y résignent, soit, le plus souvent, à la voie contractuelle censée pourtant être utilisée dans des cas exceptionnels et limités dans le temps. Au-delà du phénomène de précarisation de statut et d’instauration d’une fonction publique à deux vitesses, la contractualisation pose le problème d’une adéquation avec la construction et la mise en œuvre d’une stratégie d’urbanisme cohérente.

Ainsi le CNJU appelle à la mise en place d’un moratoire sur les mesures d’exclusion du concours d’ingénieur territorial. Dans une perspective plus pérenne, le CNJU formule la demande, appuyée par la profession, de la mise en place d’une réflexion sur la création d’un grade statutaire d’urbaniste territorial proposant différents niveaux d’accès et regroupant les professionnels de la ville et des territoires.

Aucune profession ne peut revendiquer une mainmise sur la ville et le territoire – systèmes complexes s’il en est. Leur qualité et leur capacité à faire société ne se construit que par la collaboration.

En savoir plus

- Le site du Collectif National des Jeunes Urbanistes : www.jeunes-urbanistes.fr

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Vos commentaires

  • Le 28 novembre 2010 à 13:15, par Gérard Bouquet En réponse à : Faire la ville sans les jeunes urbanistes et l’urbanisme sans les fonctionnaires ?

    Ce type de scandale pose, en contrepartie, la question du pantouflage des fonctionnaires, y compris dans les milieux de l’urbanisme, comme les agences d’urbanisme du réseau de la FNAU.
    Il y a bien deux poids deux mesures.
    Pourquoi, l’accès de la fonction publique serait-elle interdite aux jeunes urbanistes, sinon par une mesure de protectionnisme corporatiste ?
    Il semblerait tout à fait logique en contrepartie que la FNAU et les agences barrent l’accès à leur emplois, y compris de direction, aux fonctionnaires.
    Globalement d’ailleurs le pantouflage, source d’incompétence managériale, est en France, un scandale.
    Si les fonctionnaires veulent venir travailler dans des entreprises privées (c’est la cas des agences qui sont des associations), qu’ils le fassent, mais en démissionnant définitivement de la fonction publique.
    Il y a des parachutes dorés qui ne sont plus acceptables !
  • Le 29 novembre 2010 à 21:21, par Urbanistes des territoires En réponse à : Faire la ville sans les jeunes urbanistes ?

    Bonsoir

    Je partage votre analyse quand vous parlez de lobbying. Mais de quel Lobbying s’agit il ? Celui des cadres territoriaux ingénieurs ? Je ne le pense pas.
    Peut être est ce celui des ingénieurs de l’Etat. Conséquence des différentes étapes de la décentralisation, l’Etat voit certaines de ses compétences régaliennes lui échapper dans le domaine des transports, de l’aménagement, de l’urbanisme, du logement etc etc .
    Les ingénieurs de l’Etat ont donc tendance depuis quelques années à rejoindre les collectivités territoriales. Ils trouvent ainsi le moyen de travailler sur des dossiers stratégiques en lien direct avec la proximité des territoires ainsi qu’avec les décideurs que sont les élus. Ils y trouvent aussi de la souplesse dans le mode de fonctionnement d’une collectivté territoriale. Cette moindre rigidité s’appliquent également aux modalités de déroulement de carrière. Les Maires n’hésitent pas non plus à recruter des ingénieurs de l’Etat car ils imaginent trouver en ces personnes des facilitateurs pour l’avancement administratif des dossiers et à l’obtention de leurs subventions compte tenu de leur connaissance des rouages des administrations centrales et des organisations ministérielles.

    Vous évoquez le manque de pugnacité de la représentation professionnelle des urbanistes. C’est effectivement un talon d’Achille pour notre profession qu’illustre le Conseil Français des Urbanistes composé de moins de 600 urbanistes. Les adhérents sont en plus très majoritairement des urbanistes libéraux.

    Un statut d’urbaniste territorial, dont on parle depuis les années 80 constituerait une véritable alternative et reconnaissance de ce métier particulier qui consiste à fabriquer de la ville. Mais cette fabrique de ville n’est pas que technique et n’est pas constituée que de voiries et de réseaux. Il faut la faire en ayant en tête que la rue, le quartier, la ville accueilleront des habitants. Il faut donc faire preuve d’humanisme pour y amener les aménités et l’urbanité que toute concentration humaine doit offrir pour permettre le vivre ensemble.

    Je pense que la profession d’urbaniste, par manque de forces représentatives, n’a pas su saisir l’opportunité qu’à constituer en son temps la reconstruction de la France après la seconde guerre et le boum de la démographie des années 50 et 60. Résultat toute les opérations d’envergure d’urbanisme de cette période ont été confiées au Ingénieusr de l’Etat. On en voit le résultat aujourd’hui dans les grands ensembles ou c’est le chemin de grue et la trame viaire qui, à l’époque des trente glorieuses, dictaient la forme urbaine de l’opération.

    Le nombre d’inscrits au concours d’ingé augmente. C’est vrai. Et les notes baissent et je m’en rend quand je suis correcteur des copies du concours d’ingé ou de technicien.

    On pousse les jeunes à faire des études longues et couteuses. Sur le plan intellectuel c’est une très bonne chose. On constate cependant ensuite que les jeunes qui sont recrutés sont souvent sur diplômés par rapport aux postes occupés. Il en résulte souvent ensuite frustration et désenchantement.

    Je terminerai juste en précisant que la citation de Julien Gracq se termine de la sorte  :".....Elle se forme (la ville) en rêvant et en se vivant" Ces deux participes présents sont importants. Le rêve, l’utopie, et l’histoire de l’urbanisme le montre, ont toujours permis aux idées novatrices de progresser et parfois même de revenir à la mode quelques décennies après avoir été mises en oeuvre (voir même décriées en leur temps) Rappelons tous ceux qui ont essayé de bâtir la ville idéale (exp avec les cités jardins) et que l’on essaie de retrouver aujourd’hui, (mais adapté à notre époque ) sous forme d’éco quartier.

    Eric RAIMONDEAU
    Vice Président Urbanistes des Territoires
    http://urbanismeamenagementfiscalit...
    Ingénieur Territorial
    Urbaniste qualifié OPQU
    Membre du CA du CFDU

    .

  • Le 4 décembre 2010 à 21:07, par Eric En réponse à : Faire la ville sans les jeunes urbanistes et l’urbanisme sans les fonctionnaires ?

    Sur le pantoufalge des hauts fonctionnaires voir
    http://urbanismeamenagementfiscalit...

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Pour citer cet article :

Jean-Philippe Gallardo, « Faire la ville sans les jeunes urbanistes ? », Métropolitiques, 25 novembre 2010. URL : http://www.metropolitiques.eu/Faire-la-ville-sans-les-jeunes.html
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