L’école du réemploi : pour un Green New Deal de la construction

Le secteur du BTP, principal producteur de déchets en France, doit se convertir à l’économie circulaire. Pour accompagner la transition écologique et le changement de pratiques, Clara et Philippe Simay, respectivement architecte et philosophe, appellent à la création d’une école du réemploi.

La pandémie du coronavirus a mis un temps les chantiers de construction du BTP à l’arrêt. Si le coût économique est conséquent, le gain écologique l’est tout autant. Avec plus de 45 millions de tonnes de déchets par an, dont moins de la moitié sont revalorisés, le secteur du bâtiment est l’un des plus polluants. Face à l’urgence écologique, il est dans l’obligation de se réformer. Aujourd’hui, de nombreux acteurs cherchent à promouvoir le réemploi des matériaux de construction, que ce soit pour limiter la production de nouveaux déchets, préserver les ressources en sable, en eau et en minerais requises pour la fabrication du béton, du verre ou de l’acier, et plus largement pour anticiper le déclin des industries à haute intensité carbone et la reconversion des ouvriers, avec des emplois verts et non délocalisables. En privilégiant le reconditionnement de matériaux existants, collectés sur les chantiers de déconstruction, la filière du réemploi offre une alternative viable aux stratégies de recyclage, dont les bénéfices écologiques sont insuffisants.

Les entreprises, associations et initiatives inspirées par cette nouvelle économie sont chaque jour plus nombreuses. Mais il y a encore trop de freins. La Loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire du 10 février 2020 [1] est dépourvue d’outils coercitifs pour les producteurs de déchets. Alors que les idées se multiplient partout pour imaginer d’autres façons de construire et d’habiter, nombre d’industriels du bâtiment vont profiter de la crise économique pour déboulonner en sous-main les normes sociales et environnementales contraignant leurs activités. Celles-là mêmes qui préservent la santé des ouvriers, des habitants et la sauvegarde de l’environnement. Pour ces organisations dont la raison d’être première reste l’élargissement de leur marché, les changements de paradigmes qui s’imposent sont vécus comme des obstacles.

Pour un Green New Deal de la construction

Le Green New Deal de la construction n’est visiblement pas pour tout de suite. Voilà combien d’années que l’on promet le lancement de grands plans de rénovation énergétique ? Les milliers d’emplois français annoncés par le ministère de la Transition écologique et solidaire ou par l’Ademe dans différents scenarii de transition ne vont pas se créer seuls par la simple magie d’intentions ministérielles [2]. L’économie circulaire, qui répond directement aux grands enjeux sociaux et environnementaux de l’écologie [3], devrait depuis longtemps être au cœur des enseignements dans les écoles d’architecture et d’ingénieur. Quand cessera-t-on d’enseigner les projets comme une création de l’esprit qui tient les matériaux à distance ? De dévaluer les métiers de la main qui participent à la production de nos lieux de vie ? Ou de réduire l’architecture à des produits et des « grands gestes » alors que c’est un processus collectif, créateur de valeurs sociales, culturelles et politiques ? Une autre pédagogie, centrée autour des arts du faire et des matériaux qui garantissent l’habitabilité de la terre, est à inventer.

Inspirons-nous des expériences passées

Le mouvement Arts and Crafts, apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle en Angleterre, est né d’une révolte face à la violence de la société industrielle obsédée par la productivité. Pour William Morris, son principal promoteur, il ne s’agissait pas seulement de réunir les arts et métiers en produisant de beaux objets faits main, mais de rendre à l’artisan, privé de ses outils et jeté à l’usine, sa dignité, ses compétences et le sens du métier. Une esthétique nouvelle portait alors l’ambition d’une communauté de travail et de vie malmenée par un capitalisme prédateur.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans une Allemagne défaite, marquée par l’instabilité sociale et l’inflation, le Bauhaus révolutionnait lui aussi les façons d’apprendre et de produire. En réunissant les plus grands artistes et les meilleurs artisans dans une même école (Walter Gropius, Gunta Stölzl, László Moholy-Nagy, Marianne Brandt, etc.), en organisant la pédagogie autour d’ateliers du métal, du bois ou du textile, une génération de créateurs polymorphes a su détourner les logiques industrielles pour rendre accessibles à toutes les classes sociales des objets et des logements fonctionnels, économiques et élégants.

Face à la crise sociale et environnementale, c’est une même révolution qu’il faut opérer aujourd’hui. Laissons derrière nous les modèles issus de la révolution industrielle en considérant la notion de ressource comme un nouveau paradigme. Apprenons à valoriser ce qui est là, disponible mais fragile, et que d’aucuns considèrent encore comme du déchet ; à respecter celles et ceux qui savent en prendre soin. Ce serait là le premier acte d’un art d’habiter qui, pour reprendre les mots de la philosophe Joan Tronto, porterait les valeurs « de réparation, de préservation et de maintien de toutes les formes de vie sur la planète » (Tronto 2019).

Former aux métiers du réemploi

C’est pourquoi nous appelons de nos vœux la création d’une école du réemploi, porteuse de valeurs éthiques ainsi que d’une esthétique nouvelle, vectrice de solidarité et de résilience. Cette école aurait pour mission de former un ensemble d’acteurs aux profils complémentaires. Nous avons besoin d’ouvriers, d’artisans, de compagnons, de logisticiens, d’architectes et d’ingénieurs, de chercheurs et d’entrepreneurs qui partagent un même sens de l’utilité sociale et des responsabilités face à la raréfaction des ressources ; des acteurs qui apprennent à faire plus avec moins, à valoriser le déjà-là, à réparer plutôt qu’à produire, à réhabiliter plutôt qu’à construire.

Il faut réunir des enseignants-chercheurs au sein de laboratoires et d’ateliers de prototypage dotés de vrais moyens financiers pour mener des projets de recherche fondamentale et de recherche appliquée sur la transformation et la requalification des matériaux issus des chantiers de déconstruction. Autour des filières de valorisation (bois, fibres, verre, pierre, béton, terre, plastiques…), on apprendrait à caractériser la matière, à en lister les potentialités techniques et esthétiques (isolants, revêtements, structures maçonnées…) – autant de nouveaux métiers de l’écoconstruction à forte intensité sociale et environnementale.

Il s’agit là d’études qui reposent sur un apprentissage inclusif accessible à tous les niveaux de qualification. Les métiers de la déconstruction, de la collecte et du tri, de la préparation et de l’assemblage des matériaux requièrent de véritables experts du réemploi. Mais ces métiers sont aussi fortement demandeurs de main-d’œuvre et offrent des débouchés professionnels aux jeunes, aux décrocheurs des cursus ainsi qu’aux personnes peu qualifiées ou éloignées de l’emploi. Outre l’acquisition de savoirs, des partenariats avec des entreprises d’insertion (Ares, Emmaüs, Travail et Vie, Envie, etc.) permettraient de développer un apprentissage par le faire, à travers la mise en place de chantiers-école ou d’activités d’atelier gourmandes en temps de travail. Accompagner vers l’emploi ces personnes marginalisées est aussi une façon de restaurer un métabolisme urbain vertueux, à l’instar de celui qu’analyse Sabine Barles. L’historienne décrit avant l’heure les ferrailleurs, chiffonniers, ferblantiers, ripeurs du XIXe siècle, tous acteurs de plein droit d’une écologie territoriale, participant au cycle de transformation des matières (Barles 2005). Ces nouveaux métiers, ces nouvelles expériences, trop peu de cadres existent aujourd’hui pour s’y former [4].

Valoriser toutes les étapes de la filière

De nouveaux métiers sont aussi à développer. Un territoire résilient dans ses activités économiques repose sur la robustesse et l’agilité de ses flux, la gestion des stocks et l’acheminement des derniers kilomètres. Si l’économie circulaire promet une production et des emplois relocalisés, elle doit pouvoir se doter d’outils performants de gestion de ces échanges de matières, notamment pour réduire le décalage entre l’offre et la demande en matériaux de réemploi sur un même territoire. Il est urgent de former des logisticiens qui sachent prélever la performance du smart pour mettre en place des circuits courts d’approvisionnement et réduire les transports, qui restent encore le principal émetteur de CO2, l’un des plus gros consommateurs d’énergie et producteur d’importantes nuisances urbaines. Ainsi comprise, l’intelligence logistique est génératrice d’une diversité de métiers, de l’ingénieur numérique au transporteur en énergie propre, au service de la ville décarbonée.

L’école a enfin pour vocation d’être une pépinière d’entreprises. Former et accompagner des porteurs de projet permet également de « booster » un écosystème d’entrepreneurs, de petits fabricants de produits manufacturés issus du réemploi pour l’aménagement et l’architecture. Porter ce développement serait une autre façon de créer de la solidarité territoriale : loin des logiques de sous-traitance, les différents producteurs constitueraient un réseau collaboratif et interdépendant, acteurs de chaque étape de préparation et de transformation des matériaux. Il s’inscrit également dans les stratégies métropolitaines de réintroduction des activités de production intra-muros [5]. Les petites manufactures de réemplois répondent efficacement aux problèmes de pression foncière, de stockage, de congestion urbaine et de nuisances.

Le développement de l’économie circulaire repose sur des évolutions politiques fortes qui engagent aussi bien les fédérations professionnelles du BTP, les producteurs de déchets, les chambres de commerce, les assurances, l’État et les collectivités territoriales. De nombreux freins législatifs, fonciers, logistiques et assurantiels sont encore à lever. Mais sans attendre, nous pouvons réunir les professionnels et les enseignants des écoles d’architecture et d’ingénieurs, d’art appliqué et de design, qui pourraient participer à la création de cette école du réemploi ; concevoir des programmes d’enseignement et de recherche, et imaginer ensemble un art nouveau des établissements humains.

Bibliographie

  • Barles, S. 2005. L’Invention des déchets urbains : France 1790-1970, Paris : Champ Vallon.
  • Tronto, J. 2019. « Caring Architecture », in A. Fitz et E. Krasny, Critical Care. Architecture and Urbanism for a Broken Planet, Cambridge : MIT Press.

Pour aller plus loin

  • Bignier, G. 2018. Architecture et économie. Ce que l’économie circulaire fait à l’architecture, Paris : Eyrolles.
  • Chopin, J. et Delon, N. 2014. Matière grise : matériaux, réemploi, architecture, Paris : Éditions du Pavillon de l’Arsenal.
  • Huygen, J.-M. 2008. La Poubelle et l’architecte. Vers le réemploi des matériaux, Paris : Actes Sud.
  • Rotor. 2018. Déconstruction et réemploi. Comment faire circuler les éléments de construction : Lausanne : PPUR.

Notes

[3C’est l’une des exigences citoyennes formulées lors du Grand débat national sur la transition écologique : https://granddebat.fr/media/default/0001/01/5f62344778cff2d57235c53d1b5df4d83833cc85.pdf.

[4Il faut se tourner vers l’action menée par des associations pionnières comme le « Booster circulaire » des Canaux (http://lescanaux.com/booster-circulaire/) ou le CAAPP de Bellastock (https://caapp.fr).

[5APUR, Fabriquer à Paris : lieux, emplois et perspectives, janvier 2020. URL : www.apur.org/fr/nos-travaux/24-janvier-2020-fabriquer-paris-lieux-emplois-perspectives.

Pour citer cet article :

Clara Simay & Philippe Simay, « L’école du réemploi : pour un Green New Deal de la construction », Métropolitiques, 29 juin 2020. URL : https://www.metropolitiques.eu/L-ecole-du-reemploi-pour-un-Green-New-Deal-de-la-construction.html
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