Paysages à la première personne

Dans Arpenter le paysage, l’ethnologue Martin de la Soudière interroge la diversité des expériences du paysage en suivant les pas d’auteurs qui lui sont familiers. De découverte en surprise, le livre présente un foisonnement de rencontres littéraires et géographiques avec des territoires, en particulier de moyenne montagne.

Arpenter le paysage est une invitation à s’échapper en forêt, à partir en montagne, à vagabonder dans les lieux les plus divers pour découvrir des pratiques singulières et des expériences sensibles du paysage. Martin de la Soudière nous propose d’en saisir l’extrême variété, en mettant en relation de nombreuses façons d’« entrer en paysage ». Cette expression un peu déroutante, dont il fait le titre de l’introduction de son livre, lui permet d’exposer sa manière très personnelle d’aborder un thème qui a fait l’objet de si nombreux ouvrages [1].

En ethnologue (chercheur au CNRS et à l’École des hautes études en sciences sociales), l’auteur s’attache au paysage à travers des pratiques et des représentations, et mène son enquête auprès de ceux dont celui-ci constitue en quelque sorte le métier. Martin de la Soudière pose à chacun la même question : « Comment est-il entré, entre-t-il en paysage ? » Il s’interroge, et les lecteurs à sa suite : « Comment [tel auteur] nous fait-il entrer en paysage ? » Ces questions sembleront un peu énigmatiques à certains : c’est précisément le propos du livre de les éclaircir.

Martin de la Soudière conduit surtout son enquête à travers ses lectures, même s’il reprend aussi des témoignages glanés dans ses « Cahiers de terrain » (p. 20). Comme l’annonce le sous-titre de l’ouvrage, nous rencontrons au fil des pages des montagnards, des géographes, des poètes et quelques écrivains. Chapitre après chapitre, ces derniers donnent au livre son fil conducteur. Un fil conducteur assez original, là encore, qui rappelle celui qui coud en zigzag les pièces d’un patchwork pour les assembler. Procédant par associations, Martin de la Soudière donne la parole à ses écrivains de chevet tout en « introduisant, entrecoupant ou prolongeant ces rencontres » (p. 19) avec ses propres considérations, ses propres expériences de paysage et celles de personnes croisées en chemin.

La surprise du dehors

Arpenter le paysage donne l’opportunité de découvrir ce que l’auteur appelle « le dehors », ou plutôt « la surprise du dehors ». Elle surgit dans un espace littéraire ou concret, porteur d’une intimité inattendue, d’un échange singulier qui nous rend « disponibles à ce qu’on pourrait appeler l’altérité, à ce que nous découvrons pour la première fois » (p. 345). Dans un renversement de perspective, ce livre propose de voir (le paysage) avec les yeux d’un autre, ou de cent autres, selon la citation de Marcel Proust placée en exergue. Sortir de nous-mêmes, apprendre à perdre nos clefs de lecture, à en essayer d’autres. Le livre présente le foisonnement d’expériences qui animent les contours d’un « paysage au pluriel », titre d’un ouvrage collectif auquel l’auteur a contribué (Voisenat 1995) Ce foisonnement échappera à ceux qui se contenteront de soupeser le livre du regard en s’arrêtant à son titre (qui semble s’en tenir à un espace euclidien), ou qui le liront en cherchant ce qui ne s’y trouve pas : leur propre paysage « à la première personne », ignorant la diversité et la fragilité des formes sensibles et signifiantes qui requièrent l’attention d’un travail interdisciplinaire.

Martin de la Soudière associe le paysage au « mouvement même qui préside à l’entrée et à “l’exposition” au dehors » (p. 41), définissant ainsi de manière ramassée ce qu’on trouvera dans son livre : une double attention au mouvement et à ce « dehors » au sujet duquel il invoque en note en bas de page la figure de L’Étranger analysée par Simmel (1999a). Au passage, on soulignera que Georg Simmel mérite d’être mieux lu par tous ceux qui s’intéressent aux questions du paysage. Une brève définition de la Stimmung figure dans les pages consacrées à Pessoa et aux « ambiances paysagères » (p. 366). Dans Philosophie du paysage (Simmel 1993), Simmel présente celle-ci comme hors de nous et, tout autant, issue de notre propre expérience sensible de mise en forme. Dans d’autres textes, il montre comment la perception de l’œil et de l’oreille contribuent à cette expérience, ouvrant le spectre de notre perception paysagère au-delà de la vision : tactile, sonore, création sensible, esthétique (Simmel 1999b).

Martin de la Soudière décrit ces qualités sensorielles à travers des situations d’engagement physique, comme le corps-à-corps des guides d’escalade au plus près du grain et de la rugosité du terrain montagneux. Dans une veine proche, la paysagiste Céline Orsingher a raconté comment « [l]a course (de montagne) rend amnésique, seul le corps se souvient parfaitement du paysage que la mémoire sous endorphines ne parvient pas à recoller » (Orsingher 2012, p. 47 ; cité ici p. 125).

Écriture de paysage : la géographie comme forme littéraire ?

Géographe de formation, l’auteur évoque le goût pour l’écriture des tenants de sa discipline associée au plaisir du travail « de plein vent » (selon l’expression de Vidal de la Blache, père fondateur de l’école française de géographie). Cette écriture oscille entre la rigueur d’une description savante au plus près du réel observé, utilisant des termes techniques, et l’expression d’un « imaginaire géographique » (p. 57). Le goût de Martin de la Soudière pour cette écriture géographique s’enracine dans son enfance, dans ses vacances en famille dans les Pyrénées. Il livre quelques traces visuelles de ses observations d’alors dans les illustrations du livre (p. 49, 81, 146-147, 165) : schémas, extraits de cahier de vacances, comme ces pages intitulées très sérieusement « Notes personnelles », où l’auteur enfant avait noté une liste de « mots pyrénéens » et leur traduction en français (p. 146-147).

Au fil des pages apparaît une bibliothèque de récits de paysage dans laquelle le lecteur fera son propre assemblage grâce à cette invitation au partage : ce qui est sans doute le propre du paysage en tant qu’expérience vécue à la première personne. Certains pensent qu’une telle attention « paysagère » ne peut se porter sur le cadre de vie qui nous est familier. Les poètes Jean-Loup Trassard (en Mayenne) et Philippe Jaccottet (dans la Drôme) démontrent le contraire puisque leur travail s’attache précisément aux lieux qu’ils habitent et « arpentent » très lentement, pas à pas, à l’affût de cette « surprise du dehors » qu’ils essaient de capter par leur écriture.

Quand Fernando Pessoa s’attachait aux rues de Lisbonne où il habitait, c’était d’une manière très décalée, une prise de distance par rapport à leur apparente tranquillité. Martin de la Soudière souligne combien, chez Pessoa, « la présence [vaut] absence » (p. 361) ; comment, pour lui, « l’ennui ne disparaît que dans les paysages qui n’existent pas, dans les livres que je ne lirai jamais » (p. 362).

Julien Gracq – écrivain qui fut enseignant en géographie – nous présente des paysages plus concrets, plus immédiats pourrait-on presque dire. On y entre au fil de l’eau, au « fil des heures » (p. 179), parfois en voiture (ou « en auto », mot désuet souvent associé dans le livre à des moments d’émotion pour ce moyen de locomotion, plutôt décrié désormais). On notera que Gracq, si souvent lu et cité, peut mêler dans sa perception « écoute du paysage » et impressions visuelles, en évoquant le silence tombant d’un ciel de fin d’été (p. 181).

André Dhôtel, romancier, conteur et poète (1900-1991), invite son lecteur à se perdre dans une forêt des Ardennes, expérience de paysage qu’il associe à ses trouvailles de naturaliste amateur, à ses cueillettes et aux noms qu’il donne aux végétaux. Ici, le paysage se consomme tout en nous égarant, dans la recherche de quelques champignons ou dans une énumération de végétaux (« de chardons, de cirses, de hauts épilobes », p. 280) qui montre finalement une maîtrise pacifique et discrète de la terre dans laquelle on est ancré. À l’inverse, Martin de la Soudière montre comment l’amour des mots du sociologue Pierre Sansot transcrit une « géographie buissonnière hors sol » (p. 316) ; il rappelle aussi que Jean Giono n’allait guère voir de près les paysages provençaux qu’il décrit pourtant avec une âpreté qui semble si « authentique ». L’écrivain et homme de radio Gilles Lapouge (le titre de son émission En étrange pays reprenait le vers d’Aragon : « En étrange pays dans mon pays lui-même »), fait naître des paysages avec sa « géographie des ombres de l’automne […] qui croit que les vents sont un pays » (p. 327).

Cultures paysagères, habitation humaine

S’éloignant parfois de la littérature, Martin de la Soudière décrit des instants décisifs que chacun d’entre nous peut éprouver à la première personne. Un exemple est fourni par le récit d’un moment pédagogique d’exception, lors d’un voyage avec des étudiants de l’École nationale supérieure de paysage de Versailles à la découverte du travail de « terrain » entre la Haute-Loire et la Lozère. Au quatrième jour de ce voyage, une rencontre est organisée avec une habitante d’un village d’altitude sur le « versant sud du mont Lozère » (p. 247). Campée dans son paysage (dont l’auteur donne d’abord quelques clefs de lecture botanique et géologique), elle propose alors « son propre savoir-être ici […] racontant son usage de ces espaces pastoraux et de ces forêts » (p. 247). Elle montre « non sans émotion parfois » combien habiter est partie prenante du territoire et du paysage : une indispensable expérience « de plein vent » pour les étudiants et les étudiantes, inconnue de « ceux qui n’affronteront jamais pluie ou neige, lassitude ou fatigue » (p. 248).

N’oubliant aucun mode de représentation, Martin de la Soudière brosse rapidement l’histoire de la peinture de paysage au XIXe siècle et de ceux qui ont appris à travailler « dehors », « dans le paysage » (p. 259), sur le motif. Il fait le parallèle avec « l’invention du terrain » engagée au début du XXe siècle par des géographes français, suivis par les ethnologues. Le peintre pyrénéiste Franz Schrader, neveu d’Élisée Reclus, également topographe et cartographe (voir ci-dessous son aquarelle du Mont perdu vu des crêtes de Troumouse, p. 139) apparaît comme un précurseur. Sa pratique de dessin sur le terrain se retrouve dans le « croquis appréhension de l’espace » des paysagistes-concepteurs, tel que le décrit Alain Freytet lors d’un entretien avec l’auteur (p. 274). Le dessin, avec sa lecture fine de ce qui compose un paysage avant d’élaborer un projet d’aménagement, peut-il seul rendre compte de l’habitation humaine ? Il doit sans aucun doute être complété par d’autres pratiques dont le livre démontre la nécessité.

Martin de la Soudière est à la fois lecteur, écrivain, poète aussi. Au détour d’une page, les mots s’égayent pour se transformer en vers libres (p. 344). Il a également travaillé à définir le paysage comme « notion » (p. 141). Ce qu’il appelait alors « cultures paysagères » (La Soudière 1991) conforte l’idée d’une diversité de perceptions du paysage au sein d’une même société, liées à l’itinéraire de vie et à la sensibilité de chacun. Son livre nous convie à « [v]oir sans préjugé » (p. 362), à arpenter le monde pour y vivre et parfois pour s’y perdre, pour, chacun à notre manière, « entrer en paysage », ayant à la fin de sa lecture mieux compris cette formule énigmatique.

Franz Schrader, Mont perdu vu des crêtes de Troumouse (1879)

Source : Aquarelle, 55,5 × 87 cm), Musée pyrénéen, Lourdes.
Source : M. de la Soudière, Arpenter le paysage. Poètes, géographes et montagnards, Paris, Anamosa, 2019, p. 139.

Bibliographie

  • Orsingher, C. 2012. « Courir », Les Carnets du paysage, n° 22, « La montagne ».
  • Simmel, G. 1993 [1912]. « Philosophie du paysage », in La Tragédie de la culture et autres essais, Paris : Rivages.
  • Simmel, G. 1999 [1908]. a. « Excursus sur l’étranger », p. 663-668, b. « Excursus sur la sociologie des sens », p. 632-633, in Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, Paris : PUF.
  • Soudière (de la), M. 1991. « Paysage et altérité. En quête de “cultures paysagères” : réflexion méthodologique », Études rurales, « De l’agricole au paysage », n° 121-124, p. 141-150.
  • Soudière (de la), M. 2008. Lignes secondaires, Paris : Créaphis.
  • Soudière (de la), M. 2016. Quartiers d’hiver. Ethnologie d’une saison, Paris : Créaphis.
  • Voisenat, C. (dir.). 1995. Paysage au pluriel. Pour une approche ethnologique des paysages, Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Notes

[1L’auteur a lui-même contribué à l’abondante bibliographie sur le paysage, en particulier avec ses articles d’ethnologie (La Soudière 1991), mais aussi avec ses ouvrages Lignes secondaires (La Soudière 2008) et Quartiers d’hiver (La Soudière 2016).

Pour citer cet article :

Isabelle Favre, « Paysages à la première personne », Métropolitiques, 23 janvier 2020. URL : https://www.metropolitiques.eu/Paysages-a-la-premiere-personne.html
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