La lucha : la vie à Cuba après l’effondrement de l’Union soviétique

par Margalida Mulet Pascual [08-07-2019]

Mots-clés : ethnographie | État | marché | mobilisation

À Cuba, les nombreux arrangements avec la loi qui constituent les pratiques quotidiennes de la lucha nécessaires pour assurer la survie ne relèvent pas tant de formes de résistance que de pratiques d’ajustement qui rendent tenable le régime castriste. C’est ce que montre l’ouvrage du sociologue Vincent Bloch.

À Cuba, depuis le début de la grande crise provoquée par la chute de l’Union soviétique, un mode précaire d’agir individuel s’est mis en place en opposition à l’action collective. Les « valeurs révolutionnaires » ont fait place aux éthiques marchandes et les lois fluctuent au gré des évolutions idéologiques et du pragmatisme des dirigeants. Le cuentapropismo (travailler pour son compte) connaît des péripéties, oscillant entre relâchement des contraintes légales et restrictions en tous genres. Quant aux « traîtres » exilés, ils sont devenus au cours des vingt-cinq dernières années des migrants invités à dépenser leurs dollars du moment qu’ils restent « apolitiques ».

C’est cette imprévisibilité qui constitue la dimension centrale de « la lucha » décrite dans son dernier ouvrage par le sociologue Vincent Bloch, dont le travail s’inscrit à la croisée de la philosophie politique, de la réflexion historique et de l’anthropologie. L’enquête, distinguée en 2012 par le Prix de thèse de l’EHESS et par le prix Raymond Aron, a donné lieu à deux ouvrages, dont celui-ci constitue le volet le plus empirique.

La Lutte doit ainsi être lu dans le prolongement et comme un complément de Cuba, une révolution (Bloch 2016). Dans ce premier livre, V. Bloch présentait dans le cadre d’une réflexion historique la partie la plus théorique de son travail. Selon lui, et à la différence des auteurs qui réifient la « domination totalitaire » ou de ceux qui au contraire jugent la notion inepte, le totalitarisme n’est pas autre chose qu’un projet qui n’en finit pas de se dérober. D’abord, le régime castriste est tiraillé entre un « idéal de mobilisation et de renouvellement permanents » (« la lutte ») et « la recherche des mécanismes de réglage infaillibles du fonctionnement social ». Ensuite, les « normes officielles » coexistent depuis le début des années 1960 avec d’innombrables arrangements dans la vie quotidienne pour faire face à la désorganisation de l’économie, aux pénuries et aux limites qui pèsent sur les activités privées.

Un suivi ethnographique de longue durée

Dans ce second volet, V. Bloch présente son enquête ethnographique, réalisée d’abord à La Havane à la fin des années 1990 et au début des années 2000, puis au sein de l’émigration cubaine en Floride, à New York et dans le New Jersey jusqu’au début des années 2010.

L’objectif de l’auteur est de faire comprendre que la lutte n’est pas seulement un mode de survie ou même une variante de l’économie informelle. Parce qu’elle se combine avec le respect des « règles fortes » (appui inconditionnel aux dirigeants, allégeance au socialisme, participation aux programmes révolutionnaires), elle est indispensable à la « perpétuation du régime politique ». Elle n’est pas non plus une simple forme de duplicité : faute de mieux, elle permet la mise en sens de l’expérience révolutionnaire. La lutte est un monde de cohérence collective où les acteurs identifient les règles de l’économie légale et trouvent des arrangements pratiques au cours des transactions quotidiennes.

La liste des arrangements constitutifs de la lutte est très longue : coopération entre voisins et collègues, vols, détournements des biens de l’État, tricheries, tromperies, trafics divers, réalisation d’activités sans licences… Tantôt il s’agit de calculs très informés, permettant la réalisation d’activités rentables soigneusement planifiées, tantôt les arrangements aboutissent à des résultats improvisés conduisant à des effets inattendus à plus grande échelle.

V. Bloch présente ces formes et périmètres variés au fil de trois « cercles d’enquête » : un solar (habitat collectif) du quartier du Vedado chez Marcelo, un octogénaire qui affiche une grande ferveur révolutionnaire ; l’économie qui tourne autour du négoce de location de chambres dans la grande maison des Ochoa, dans le quartier du Nuevo Vedado ; et Centro Habana, et plus précisément le quartier de Colón (à la mauvaise réputation), où Juan, Rafael, Lorenzo, Majá et autres réalisent leurs trafics et arnaques.

L’exploration ethnographique conduite dans diverses sphères sociales, familiales ou de quartier, a fourni un angle de vue privilégié pour mettre en évidence un univers commun. Une attention particulière a été donnée au recueil de points de vue multiples sur les mêmes situations, et aux divers propos des mêmes personnes sur les mêmes sujets, mais dans des situations différentes. Ainsi de quelques acteurs rencontrés à Cuba puis interviewés dans leur nouvelle réalité de vie aux États-Unis, en s’appuyant sur ce que Burawoy appelle « étude de cas élargie » (Burawoy 2003). Devient donc possible l’analyse de transformations effectives des relations, des idées, des identifications parmi d’autres.

Un des points forts de la réflexion proposée par l’ouvrage tient à cet effort constant de contextualisation des descriptions et analyses. L’auteur insère le récit de l’histoire dans l’expérience vécue des enquêtés, sans introduire de coupure artificielle entre le point de vue des acteurs et une prétendue objectivité qui serait entièrement séparée de ce vécu.

Une passionnante anthropologie des normes

L’auteur montre comment ce modus vivendi, bien qu’intégré par la société cubaine tout entière, ne permet pas de faire bouger le système politique en place. Il propose ce faisant une passionnante anthropologie des normes, en montrant que les écarts commis, qui relèvent du « normal », sont systématiquement contrebalancés par des « marques d’adhésion » instrumentalisées par les autorités pour « donner à l’édifice révolutionnaire les signes de son existence ». La charge critique potentielle des pratiques déviantes routinières est ainsi comme désamorcée.

À Cuba, la production des catégories qui permettent de définir les lignes de conduite révolutionnaires et contre-révolutionnaires vient d’en haut et constitue un procédé changeant et imprévisible. Au-delà des « marques d’adhésion », les citoyens doivent aussi toujours entretenir une stratégie de minimisation des incohérences subies face aux lois économiques changeantes, et improviser des solutions pratiques.

La satisfaction des besoins aux marges de la loi implique la nécessité de coopérer, mais en même temps le contrôle et l’imprévisibilité obligent à être prudent et à se méfier des gens qu’on côtoie au quotidien. Seuls les engagements de proche en proche engagent le respect, et méritent d’y attacher son honneur et son sens de la responsabilité collective. En revanche, la préservation de la sphère publique, au-delà des relations personnalisées, ne représente plus aucun repère de référence partagé.

Même si les acteurs dont parle V. Bloch se méfient de tout et de tout le monde, l’enquête nous montre très finement la solidarité autour d’un territoire, les accords trouvés au cas par cas autour du partage des gains obtenus d’un négoce, le tact qu’on doit manifester vis-à-vis des voisins, etc. S’il y a agency (capacité individuelle d’agir et de manœuvrer), explique l’auteur, on voit que celle-ci ne peut être comprise de façon trop univoque comme une forme de « résistance » : la marge d’action des luchadores (des « lutteurs ») peut très bien contribuer à la perpétuation de « l’ordre révolutionnaire ».

L’ampleur de cette lutte ou la possibilité d’accès à certains processus de resolver (débrouillardise) ont créé d’importantes inégalités de fait. L’auteur estime pourtant que la lutte implique aussi à certains égards une sorte d’égalisation des conditions de vie de tout le peuple cubain, puisque même les plus avantagés sur le plan économique se voient soumis à cette imprévisibilité et cette vulnérabilité qui les vouent aux arrangements et acrobaties. Mais les arrangements creusent souvent les injustices. Par la voix des acteurs et dans des scènes de rue précises, V. Bloch avance que devant la difficulté, voire l’impossibilité, de définir dans les espaces publics des « critères de litige » et des « critères de justice », les « préjugés traditionnels » et le racisme font figure de « critères de classement » par défaut.

La lutte a redessiné le système économique et social, mais aussi des aspects comme l’éducation, la vie religieuse, les formes symboliques, les horizons biographiques, la culture et la sociabilité à Cuba. C’est cette « forme de vie cubaine », dans toute son épaisseur, et sa complexité, que Vincent Bloch décrit formidablement.

Bibliographie

  • Bloch, V. 2016. Cuba, une révolution, Paris : Vendémiaire.
  • Burawoy, M. 2003. « L’étude de cas élargie. Une approche réflexive, historique et comparée de l’enquête de terrain », in D. Cefaï, L’Enquête de terrain, Paris : La Découverte, p. 425-464.

Pour citer cet article :

Margalida Mulet Pascual, « La lucha : la vie à Cuba après l’effondrement de l’Union soviétique », Métropolitiques, 8 juillet 2019. URL : https://www.metropolitiques.eu/La-lucha-la-vie-a-Cuba-apres-l-effondrement-de-l-Union-sovietique.html
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