Devenir Chinois de France

Identité et appartenances chez les migrants chinois

Si les Chinois installés en France ne portent pas le fardeau d’un passé colonial à solder, leurs expériences n’en soulèvent pas moins de fortes tensions quant à la définition de leur identité, prise entre un héritage familial incertain et une citoyenneté française à investir. Au travers d’une enquête atypique menée au fil d’entretiens psychothérapeutiques, Simeng Wang a étudié ces épreuves de l’exil, entre nécessité de réinventer un lien avec la Chine et besoin de trouver sa place dans l’espace national français.

L’ouvrage de Simeng Wang traite de la migration chinoise en Île-de-France, tandis que le racisme anti-asiatique commence à émerger comme problème public. Des travailleurs zhejianais recrutés comme main-d’œuvre pendant la Première Guerre mondiale aux jeunes qualifiés primo-arrivants d’aujourd’hui, la présence de cette population en France n’est pas nouvelle et voit, depuis une dizaine d’années, sa composition sociale se transformer profondément. Qui sont ces personnes d’origine chinoise qui font leur vie en France ? Se basant sur l’enquête menée au cours de sa thèse, l’auteure dresse le portrait de cinq groupes de migrants d’origine chinoise : les intellectuels exilés après les événements de Tian’anmen (1989), les jeunes diplômés demeurant en France et s’y installant à la fin de leurs études supérieures, les migrants issus de milieux populaires pour la plupart en situation irrégulière, les descendants de migrants nés en Chine et rejoignant leurs parents en France (dits « de première génération et demie »), et les descendants de deuxième génération. Les enquêtés ont tous bénéficié d’un suivi psychiatrique ou psychothérapeutique en France [1]. La consultation psychiatrique ou l’entretien de psychothérapie, où Simeng Wang est tantôt interprète, tantôt médiatrice, tantôt observatrice, est la voie d’entrée choisie par l’auteure pour se placer au cœur de l’expérience de l’exil. Depuis cette approche originale, nous découvrons les individus d’une communauté plurielle, aux espoirs et passés riches et variés, qui composent leur vie et leur projet migratoire dans l’interaction entre le système de soin, leur groupe professionnel et leur communauté d’origine.

L’immigration au prisme de la psychothérapie

À travers les six chapitres de l’ouvrage, l’auteure s’intéresse aux dilemmes de l’installation en France et aux différents projets que les migrants envisagent. Le lecteur suit les individus dans l’évolution du sens qu’ils donnent à leur parcours, construit en fonction de leur rapport au pays d’origine et au pays d’immigration, à la structure intergénérationnelle dans laquelle ils s’inscrivent et à la ressource que constitue l’entretien psychothérapeutique.

Simeng Wang montre le suivi thérapeutique pris entre deux mouvements : outre sa réponse à une souffrance psychique, l’itinéraire de soin interfère avec la dynamique migratoire, le traitement pouvant donner lieu au retour en Chine ou à l’installation en France. C’est aussi un lieu où il s’agit pour le patient de faire advenir son récit à soi, singulier, un enjeu particulièrement saillant pour les réfugiés dont le parcours migratoire est très politisé, et pour qui la confusion entre l’expérience vécue et le récit collectif d’exil participe au désengagement. La figure de « héros », associée à la génération ayant grandi pendant la Révolution culturelle puis ayant été jeunes adultes lors des mouvements de Tian’anmen, est tantôt incorporée, tantôt rejetée par des enquêtés ambivalents qui vivent leur propre passé comme un élément de mémoire collective, dans laquelle ils ne se retrouvent pas tout à fait, mais qu’ils participent pourtant à construire par leur témoignage. La psychothérapie permet à certains de prendre de la distance vis-à-vis du récit du groupe d’appartenance, de découvrir et reconnaître la singularité de leur histoire. Un enquêté évoque ainsi son chemin vers l’appropriation d’une expérience traumatique vécue sur le trajet vers la France : « J’ai préféré faire semblant de l’oublier, en pensant que j’étais tout simplement un réfugié ordinaire comme les autres. Mais, au bout d’un certain temps, cela ne marche plus. Je ne peux plus croire que mon histoire n’est pas singulière » (p. 56).

Néanmoins, un nouvel écueil apparaît lorsque le médecin autochtone adhère de manière rigide aux thèses ethnopsychiatriques, enfermant le patient dans sa culture d’origine, d’autant que l’on donne souvent à la civilisation chinoise une figure d’altérité absolue [2]. Dans un article paru dans Genèses en 2016 [3], un complément nécessaire à l’ouvrage, Simeng Wang explique que sa présence en situation d’entretien est accueillie non seulement du fait de sa capacité à jouer le rôle d’interprète, mais aussi en raison du présupposé selon lequel elle pourrait aider le médecin à comprendre le patient car elle partage avec ce dernier une même origine ethnique. Dans un contexte où les soignants rencontrés ont tendance à faire de l’appartenance ethnique un prisme analytique primordial, l’enquêtrice renverse cette dernière attente en manifestant ses propres incompréhensions et analyses qui déjouent l’idée que le comportement du patient est rapportable à des traits culturels prédéfinis, ou que sa détresse est imputable à une typicité ethnique. L’auteure rapporte certaines remarques déconcertantes de la part de médecins, telles que « En Chine, les enfants sont soucieux de l’inquiétude de leurs parents ? », ce qui donne à voir le fossé que le médecin crée d’emblée, l’œillère qui l’empêche de voir la relation parent-enfant hors du prisme ethnopsychiatrique. Progressivement, la présence de la médiatrice devient pour le soignant une sorte de garant qui lui permet de sortir d’un abord culturaliste.

Jeux d’appartenance

La réalisation de l’impossible retour dans la Chine que l’on a quittée, maintenant transformée, et la confrontation aux images de la Chine circulant en France – que ce soit à travers des stéréotypes, la propagande chinoise à l’étranger [4], ou bien le récit d’autres migrants, des Chinois d’une autre Chine – qui ne correspondent pas à la sienne propre, ravivent la nécessité de se positionner face à l’enjeu de transmettre aux enfants sa langue et l’histoire de « sa Chine à soi ». Certains parents choisissent ainsi de transmettre le mandarin, sinon leur dialecte, à la maison plutôt que d’envoyer leurs enfants dans une école dont les enseignants sont occasionnellement chargés de transmettre une histoire de la Chine revisitée par le Parti communiste [5].

Pour les jeunes de la deuxième génération, la construction du futur en France est prise en tenaille entre le désir d’émancipation et la nécessité de rester en soutien du réseau familial. La participation au cursus scolaire français permet aux jeunes d’acquérir rapidement une meilleure maîtrise du français que celle de leurs parents, et certains manifestent la volonté de connaître une ascension sociale à l’extérieur de la communauté chinoise parentale. Celle-ci étant souvent soudée par des intérêts économiques partagés, une participation pleine et différenciée au système français peut être incomprise, voire perçue comme une trahison par les générations précédentes. En trame de fond, la lecture de l’ouvrage est scandée par les dilemmes auxquels les enquêtés font face au moment d’expliquer leur adhésion à des normes issues de systèmes normatifs conflictuels et de caractériser leur mode d’appartenance pluriel. Un enquêté de deuxième génération se définit ainsi en se positionnant au sein d’une typologie [6] qui croise les capacités linguistiques et l’intérêt pour la société française : « Chinois chinois », « Chinois français », « Français français » (p. 143).

L’auteure explore les stratégies élaborées par les jeunes pour se distinguer du groupe des ascendants auxquels ils sont parfois assimilés, avec différentes façons de légitimer cet éloignement. Parmi celles-ci, il y a la participation à des entreprises associatives qui permet de contribuer à sa carrière propre tout en touchant un groupe large d’immigrés d’origine chinoise, et, à travers ce groupe, de soutenir ses propres parents. Le fait que ces projets s’inscrivent dans une démarche de défense des intérêts de la communauté est mis en avant et, selon l’auteure, permet aux descendants de s’acquitter d’un devoir familial en le transformant en une responsabilité sociale.

Ce sont par ailleurs des associations qui inscrivent leurs actions dans la perspective citoyenne de « permettre à une population parfois injustement discriminée de se faire entendre pour défendre son image tout en assumant ses responsabilités au sein de la société française », pour reprendre les mots de l’une d’elles, citée dans l’ouvrage [7]. Les travaux de Yaxian Deng montrent que les associations de jeunes Chinois ont une pratique de publicisation de discours à teneur politique, en particulier orientés vers la lutte contre les stéréotypes et la violence faite aux Chinois, qui se rapproche davantage des pratiques françaises et contraste avec la vocation des associations de leurs aînés, en premier lieu l’Association des Chinois résidant en France, la plus ancienne d’entre elles, beaucoup moins engagée sur ce plan et proche de l’ambassade de Chine. L’Association des jeunes Chinois de France a d’ailleurs joué un rôle proéminent dans l’organisation des manifestations à Belleville en juin 2010 et à Aubervilliers en septembre 2016, deux événements réunissant des manifestants contre les agressions de citoyens de physionomie asiatique à Paris [8].

L’ouvrage se place à la croisée de nombreuses thématiques de recherche – notamment celles de la santé mentale, des migrations, de la sociologie de la famille et des études de genre – et chaque chapitre abonde de nouvelles problématiques – le vécu de l’exil, les conflits intergénérationnels, l’accès aux soins, les relations matrimoniales… – que le lecteur regrette de quitter au chapitre suivant. En reflet de la prodigalité des questions abordées, la disparité des profils enquêtés laisse le lecteur en suspens quant à la façon de saisir dans l’analyse la pluralité de ces expériences migratoires et de ces rapports aux soins psychothérapeutiques très contrastés.

Ce choix de l’auteure permet en contrepartie d’apporter un regard décalé sur les Chinois d’Île-de-France, parfois perçus comme une minorité invisible, repliée sur elle-même ou uniforme. Le lecteur découvre autant de manières de vivre et de définir sa condition d’extranéité que de manières de s’installer en France. La pluralité des significations et du poids ressenti vis-à-vis de l’éloignement de la Chine se comprend en regard des différentes instances sociales productrices d’appartenance [9] qui vont aider l’intégration en France, que ce soit le système de soins pour les nouveaux patients qui resteront en France pour des raisons médicales, ou le réseau de relations commerciales (en dehors ou à l’intérieur de la communauté chinoise déjà installée) pour les nouveaux entrepreneurs.

Notes

[1L’auteure parlant parfois indifféremment de l’un ou de l’autre.

[2Sur le thème, voir notamment la controverse entre Jean-François Billeter et François Jullien.

[3S. Wang, « “Aidez-nous à comprendre vos Chinois !” Conditions de possibilités de la légitimation du sociologue en milieu psychiatrique », Genèses, n° 105, 2016, p. 141-156.

[4Les Instituts Confucius et d’autres associations de culture chinoise en France sont plus ou moins investis d’un rôle de propagande par le Bureau des Chinois d’outre-mer. Sur ce point, voir notamment C. Zanardi, « China’s Soft Power with Chinese Characteristics : The Cases of Confucius Institutes and Chinese Naval Diplomacy », Journal of Political Power, vol. 9, n° 3, 2016, p. 431-447 et D. Bartel, « Panorama critique de la République populaire de Chine (et de ses complices) dans le dernier opus d’Arif Dirlik », Monde chinois, n° 50, 2017, p. 75-88.

[5Voir les travaux de Yaxian Deng, qui mène une thèse de sociologie à l’EHESS sous la direction de Isabelle Thireau, intitulée L’Association des chinois résidant en France.

[6Les façons émiques de caractériser son appartenance au pays et les échelles forgées pour ce faire contrastent avec la position de l’État chinois, qui ne reconnaît pas la double nationalité, ce que le discours officiel justifie en alléguant des raisons de sécurité ou de préservation de l’unité nationale. Bien que le droit du sol prévale en Chine, le Bureau des Chinois d’outre-mer expérimente depuis 2015 la mise en place de la carte de citoyen étranger d’origine chinoise (Huayi ka), qui donnerait à ces individus un statut administratif, des facilités d’obtention de visa et d’allongement du titre de séjour en Chine.

[7L’ouvrage cite la profession de foi d’une association de jeunes chinois créée en 2009 : « Intervenir en tant qu’interlocuteur privilégié du dialogue citoyen. Intégrer toutes les personnes de bonne volonté pour sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de changer l’ordre des choses. Démontrer l’apport social, culturel et économique de la population d’origine chinoise en France. Développer le potentiel de la jeunesse française d’origine chinoise. Permettre à une population parfois injustement discriminée de se faire entendre pour défendre son image tout en assumant ses responsabilités au sein de la société française. Préfigurer un avenir où la richesse culturelle sera une force de la France et non plus une source d’inquiétude », p. 130 et 192).

[8À propos de la socialisation politique des jeunes chinois migrants de première génération, voir S. Wang, « La resocialisation politique de migrants internationaux et leurs prises de parole politiques : le cas de jeunes Chinois qualifiés à Paris », Participations, n° 17, 2017, p. 155-176.

[9Nous faisons ici référence à la thèse développée par S. Cerutti, Étrangers. Étude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime, Paris, Bayard, 2012.

Pour citer cet article :

Chayma Boda, « Devenir Chinois de France. Identité et appartenances chez les migrants chinois », Métropolitiques, 10 décembre 2018. URL : https://www.metropolitiques.eu/Devenir-Chinois-de-France.html
©metropolitiques.eu - Toute reproduction interdite sans autorisation explicite de la rédaction