Les Nuits debout en Île-de-France : diffusion spatiale d’une innovation politique

Malgré l’attention presque exclusive dont elle a fait l’objet, la place de la République à Paris n’a pas résumé à elle seule le mouvement Nuit debout du printemps 2016. Ailleurs en France, et notamment autour de Paris, des rejetons locaux divers de ces assemblées spontanées et ouvertes qui ont essaimé dans la suite du mouvement d’opposition à la loi Travail ont pris place et tenté de reconfigurer les engagements citoyens. Laurent Beauguitte et Nicolas Lambert étudient les figures et les facteurs qui ont pesé sur cette diffusion du mouvement dans la région Île-de-France.

Le mouvement social contre la loi Travail du printemps 2016 a vu l’émergence d’une forme politique inédite en France : les Nuits debout (ND). Phénomène au départ parisien, localisé sur la place de la République (Smithsimon 2016), inspiré notamment par les indignés espagnols et le mouvement new-yorkais Occupy [1], l’appel à « ne pas rentrer chez soi » lancé le soir du 31 mars a progressivement essaimé et suscité la création de nombreuses ND en France et à l’étranger (essentiellement dans les pays frontaliers, notamment en Belgique et en Espagne). L’approche choisie ici mobilise des méthodes d’analyse spatiale : nous considérons le phénomène ND comme une innovation politique dont il est possible d’étudier la diffusion géographique. La forme des assemblées populaires, ouvertes à toutes et tous dans l’espace public, n’avait jamais connu un tel succès en France. Mais elle n’est pas apparue partout avec la même intensité, ni suivant la même temporalité. Nous proposons d’abord une définition de l’objet ND avant d’étudier sa diffusion dans l’espace francilien entre avril et juillet 2016. Enfin, nous proposons un modèle statistique pour tenter d’expliquer la localisation des ND. Dès les premiers jours, la question des lieux de mobilisation et de rassemblement a en effet été posée par les organisateurs et organisatrices des ND, et la supposée absence des « quartiers populaires » a été soulevée tant par les participant·e·s aux assemblées que par les médias. Étudier finement l’apparition des Nuits debout en région parisienne permet de nuancer les commentaires du printemps 2016.

Mesurer Nuit debout en Île-de-France

Nuit debout a pour origine un appel à ne pas rentrer chez soi et à aller occuper la place de la République à Paris, lancé à la suite de la manifestation du 31 mars 2016 contre la loi Travail. Préparé depuis quelques semaines par plusieurs groupes et personnes emblématiques (Frédéric Lordon du groupe des économistes atterrés, François Ruffin du journal Fakir, la compagnie Jolie Môme, ATTAC, Droit au logement, etc.2), ce qui était prévu pour deux ou trois nuits a duré plus de trois mois. Dans la première semaine d’avril, des ND sont apparues en région et en banlieue puis dans les quartiers parisiens.

Définir ce phénomène est délicat tant les formes prises par ces assemblées ont pu varier. On peut cependant noter le refus affirmé de porte-parole, l’affirmation d’un principe d’horizontalité (plus ou moins appliqué selon les cas) et la volonté affirmée de convergence des luttes (de gauche). La forme emblématique des ND est l’assemblée générale où la parole est théoriquement ouverte à tous. Ce mouvement a présenté une très grande diversité de discours et de pratiques, ce qui a pu empêcher l’élaboration d’un discours politique clair (Les Temps modernes 2016 ; Le Marec et al. 2017).

Nous avons analysé trois supports principaux pour savoir où et quand des assemblées Nuits debout ont eu lieu : le wiki mis en place pour le mouvement (https://wiki.nuitdebout.fr), les comptes Facebook et Twitter des différentes ND, et les blogs créés par certaines ND (à Saint-Ouen, par exemple). Les informations sont plus ou moins fiables et/ou complètes selon les lieux : certaines assemblées annoncées ont été annulées, faute de participant·e·s (Enghien-les-Bains), d’autres ont été annoncées uniquement par voie d’affichage ou via des listes de diffusion internes (Paris 13e). Ce caractère lacunaire des sources nous a poussés à limiter notre étude à l’Île-de-France [2], où nous pouvions compléter les données (Lambert 2016) par une démarche d’observation participante de plusieurs assemblées de quartier et de banlieue entre avril et juillet 2016 [3].

Une diffusion rapide et inégale

Entre le 1er avril et le 31 juillet 2016, plus de 320 assemblées générales ont eu lieu en Île-de-France dans 42 communes ou arrondissements différents. Les assemblées quotidiennes de ND République ne sont pas comptabilisées dans ce total. Elles se sont tenues systématiquement place de la République, à part une devant l’Odéon lors de son occupation par les intermittent·e·s du spectacle (25 avril 2016) et une devant l’Assemblée nationale lors de l’adoption de la loi El Khomri par utilisation de l’article 49.3 (10 mai 2016). Mais – et cela a été confirmé par différent·e·s participant·e·s – quasi toutes les personnes ayant organisé des Nuits debout en Île-de-France sont d’abord passées par République.

Après une première assemblée à Fontainebleau le 7 avril, le nombre des assemblées augmente brutalement (figure 1) pour atteindre un maximum de 35 assemblées la semaine du 9 au 15 mai (semaine 19 sur le graphique). À partir de mi‑juin, la tendance est à la baisse jusqu’au mois de juillet (semaines 27 à 30). Ce rythme ne semble pas lié à la dynamique du mouvement contre la loi Travail, la manifestation parisienne la plus massive ayant eu lieu le 14 juin 2016. Par contre, la baisse commence la semaine durant laquelle le syndicat policier Alliance organise un rassemblement sur la place de la République et qu’une voiture de police est brûlée lors d’une manifestation sauvage (18 mai). Le tollé médiatique qui suit peut expliquer en partie le reflux observé.

Figure 1. Nombre hebdomadaire de rassemblements Nuit debout en Île-de-France – avril à juillet 2016

Source : travail des auteurs.

Paris et le Val-de-Marne suivent des évolutions comparables (décroissance lente du nombre d’assemblées) tandis que l’Essonne, le Val-d’Oise et la Seine-et-Marne connaissent une stabilité du (faible) nombre d’assemblées durant toute la période. Les dynamiques sont plus heurtées en Seine-Saint-Denis (deux pics avec 10 assemblées, l’un la semaine du 6 au 12 avril et l’autre la semaine du 4 au 10 mai) et dans les Hauts-de-Seine (pic la première semaine de juin). Dans les Yvelines, les initiatives nombreuses en avril ne parviennent pas à devenir pérennes et aucune trace d’une ND n’est repérable à partir du 25 mai.

Si l’on cartographie les lieux où se sont déroulées ces assemblées (figure 2), on note leur forte présence en petite couronne et, inversement, leur rareté dans les départements de la grande couronne. Certaines assemblées sont itinérantes, comme ND en Beauce, ce qui explique le semis de points autour d’Étampes.

Figure 2. Lieux des rassemblements ND – avril à juillet 2016

Source : travail des auteurs.

Une poignée d’assemblées a eu une existence éphémère : une réunion seulement au Kremlin-Bicêtre, deux à La Verrière et à Gentilly. D’autres ont des rythmes irréguliers. Ainsi, ND Saint‑Ouen organise 23 assemblées entre le 12 avril et fin juin : tous les soirs du 12 au 16 avril, puis quatre par semaine jusqu’au 26 mai – deux le soir devant la mairie, deux à midi devant la station de RER – avant d’adopter un rythme hebdomadaire en juin. Des ND apparues plus tardivement (place des Fêtes le 23 avril, Sorbier–Ménilmontant le 24 avril) adoptent dès le départ un rythme hebdomadaire régulier durant la période estivale.

Pourquoi ici et pas ailleurs ?

Des assemblées ND ont eu lieu dans 42 communes ou arrondissements en Île-de-France durant la période étudiée. La commune la moins peuplée est Saint-Escobille dans l’Essonne, avec 483 habitant·e·s. Les éléments comparatifs qui suivent concernent, d’un côté, ces 42 communes ou arrondissements et, de l’autre, les 969 communes et arrondissements de plus de 480 habitants où aucune Nuit debout n’est apparue.

Les endroits concernés par les Nuits debout sont en règle générale plus peuplés (médiane de 47 000 habitant·e·s contre 9 800). En ce qui concerne les taux moyens et médians de CSP+ [4] et de diplômés de l’enseignement supérieur, on ne note aucune différence liée au nombre d’habitant·e·s. Par contre, dans les communes où apparaissent des ND, les 15‑44 ans représentent en moyenne 44 % de la population (médiane 43 %) tandis que les communes et arrondissements non concernés comptent en moyenne 38 % de 15‑44 ans (médiane 37 %).

Nos hypothèses permettant d’expliquer l’apparition d’une ND s’appuient en grande partie sur les résultats obtenus par Stéphane Baciocchi et al. (2016) concernant les participant·e·s à ND République. Leur travail montre notamment un taux élevé de diplômé·e·s de l’enseignement supérieur, un taux particulièrement élevé de personnes au chômage, et une forte surreprésentation masculine. Nous n’avons pas testé cette dernière variable, la population communale en Île-de-France montrant des écarts très faibles de ratio population féminine/population masculine.

Nous avons ensuite testé les hypothèses suivantes :

  • plus la commune est peuplée, plus la probabilité de voir apparaître une ND est élevée ;
  • ND rassemble d’abord des déçu·e·s du gouvernement de Manuel Valls ; les ND apparaissent plutôt dans des communes votant majoritairement pour le Parti socialiste ;
  • plus le taux de diplômé·e·s du supérieur est élevé, plus la probabilité de voir apparaître une ND est important ;
  • plus le taux de chômage est élevé, plus la probabilité d’apparition d’une ND est forte [5].

À la suite des analyses, il apparaît que le taux de diplômé·e·s du supérieur dans la population active n’est pas significatif pour expliquer la présence de Nuit debout dans la commune. Par contre, la taille de la commune ou de l’arrondissement joue un rôle majeur : plus elle est importante et plus la probabilité de voir apparaître une ND est forte. Le second facteur explicatif majeur est le taux de chômage : plus il est élevé, plus la probabilité de voir apparaître une ND est forte. Inversement, un faible score du PS au deuxième tour des régionales de 2015 diminue la probabilité de voir apparaître une ND. En bref, les ND franciliennes sont apparues surtout dans des communes et arrondissements fortement peuplés, votant à gauche et où le taux de chômage est élevé.

Ce premier modèle mériterait d’être affiné et approfondi. Nous avons, par exemple, testé différentes mesures de distance à des équipements estimés pertinents comme les universités, des étudiant·e·s, syndiqué·e·s ou non, ayant été à l’initiative de certaines ND, comme à Marne-la-Vallée. Cependant, la densité des équipements dans l’espace d’étude est telle que ces variables ne sont pas apparues significatives. La prise en compte d’un espace plus large permettrait sans doute de valider la robustesse de ce modèle francilien.

Cette approche globale ne permet pas de questionner deux éléments majeurs : les profils et trajectoires des personnes ayant organisé les différentes ND franciliennes et le devenir des collectifs qui ont pu se créer au printemps 2016 à la faveur de ces assemblées. La diversité observée lors de nos enquêtes de terrain nous empêche de pouvoir généraliser à ce propos. Si un matériel empirique conséquent a pu être collecté pour certaines de ces assemblées (entretiens, archives, carnets de terrain), nombre d’entre elles restent peu ou pas documentées. Notre objectif ici était à la fois de cartographier la diffusion du phénomène et de montrer que ND n’a pas concerné uniquement la seule place de la République à Paris.

L’impact des Nuits debout

Comme le mouvement Occupy analysé par Calhoun (2013), Nuit debout est sans doute davantage un moment qu’un mouvement. Les différents sites internet ne sont plus guère actualisés et disparaissent les uns après les autres [6], les quelques tentatives pour relancer les assemblées place de la République à Paris ont été des succès parfois mitigés (week-end de rentrée du 31 août au 4 septembre), parfois notables (week‑end du 5‑6 novembre, week‑end anniversaire du 31 mars 2017) tant en termes de fréquentation qu’en termes d’impact médiatique. Certaines assemblées ont continué leurs activités jusqu’en août 2017 (ND en Beauce, Debout Place des Fêtes), date à laquelle le label Nuit debout cesse d’être utilisé par les collectifs issus du printemps 2016.

Étudier l’impact des ND sur les trajectoires personnelles et militantes des participant·e·s serait sans doute nécessaire pour mesurer l’impact de ce phénomène au-delà des simples localisations des assemblées. Si ND n’existe plus en tant que telle, nombre d’initiatives (comme Génération ingouvernable) ont su y trouver tout ou partie de leur origine (Gérard et Bertina 2018) Comme l’affirmait un participant assidu d’une assemblée du Nord-Est parisien : « il y a des réseaux qui se sont constitués qui n’existaient pas avant […] les gens qui ne connaissent pas bien disent “ouais, ça a l’air mort, votre truc” ; en fait, ce n’est absolument pas mort. C’est juste qu’il y a plus personne sur la place de la République parce que les gens travaillent autre part, quoi, c’est tout » [7].

Bibliographie

  • Baciocchi, S., Bidet, A., Blavier, P., Boutet, M., Champenois, L., Gayet-Viaud, C. et Le Méner, E. 2016. « Qui vient à Nuit debout ? Des sociologues répondent », Reporterre, 17 mai.
  • Blumenkranz, C., Gessen, K., Greif, M., Leonard, S., Resnick, S., Saval, N., Scmitt, E. et Taylor, A (dir.). 2011. Occupy ! Scenes from Occupied America, New York : Verso.
  • Calhoun, C. 2013. « Occupy Wall Street in perspective », British Journal of Sociology, vol. 64, n° 1, p. 26‑38.
  • Combes, H., Garibay, D. et Goirand, C. (dir.). 2015. Les Lieux de la colère. Occuper l’espace pour contester, de Madrid à Sanaa, Paris : L’Harmattan.
  • Lambert, N. 2016. « Nuit debout 2 », Néocarto, 24 avril.
  • Gérard, V. et Bertina, A. 2018. « Occupy la République. Place de la République, Paris », in Collectif Inculte (dir.), Le Livre des places, Paris : Inculte/Dernière Marge, p. 239‑264.
  • Le Marec, J., Moret, H. et Vergopoulos, H. 2017. Nuit debout et maintenant ? Médias et (im)médiations, Paris : MkF Éditions.
  • Les Temps modernes. 2016. « Nuit debout et notre monde », n° 691, novembre‑décembre.
  • Mathieu, L. 2007. « L’espace des mouvements sociaux », Politix, vol. 20, n° 77, p. 131‑151.
  • Smithsimon, G. 2016. « The French Republic and the Paris Spring », Metropolitics, 6 septembre.

Notes

[1Sur le mouvement Occupy et sa diffusion aux États-Unis, voir Blumenkranz et al. (2011) ; sur l’enjeu de l’occupation de l’espace public par des mouvements protestataires, voir notamment Combes et al. (2015). Voir également la proposition théorique sur l’espace des mobilisations de Mathieu (2007).

[2Un travail documentaire sur l’ensemble du territoire français est en cours par les auteurs avec nos collègues Pierre Blavier et Stéphane Baciocchi.

[3Durant cette période, l’un des auteurs a participé de manière régulière à deux ND du nord-est parisien (Debout Place des Fêtes et Sorbier–Ménilmontant Debout) et a visité diverses ND à Paris (Belleville, Paris 13e) et en banlieue (Asnières-sur-Seine, Les Lilas, Marne-la-Vallée, Montreuil, Saint‑Denis, Saint‑Ouen).

[4Les catégories socio-professionnelles favorisées (CSP+) en France regroupent les chefs d’entreprises, les artisans et commerçants, les cadres, les professions intellectuelles supérieures et les professions intermédiaires.

[5Les détails statistiques ne sont pas fournis ici, mais le jeu de données utilisé ainsi que le script R sont librement téléchargeables sur le carnet de recherche Espaces et Radicalités : https://esprad.hypotheses.org/894.

[6Durant le processus de soumission de cet article, le site très documenté de ND Saint-Ouen a disparu.

[7Entretien réalisé le 12 septembre 216 avec Camille (le prénom a été modifié), 43 ans.

Pour citer cet article :

Laurent Beauguitte & Nicolas Lambert, « Les Nuits debout en Île-de-France : diffusion spatiale d’une innovation politique », Métropolitiques, 4 octobre 2018. URL : https://www.metropolitiques.eu/Les-Nuits-debout-en-Ile-de-France-diffusion-spatiale-d-une-innovation-politique.html
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