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La « ville cappuccino » : rapports de race et de classe dans le Washington gentrifié

par Coline Ferrant, le 11/02/2019
Dans un livre issu d’une enquête ethnographique conduite dans un ancien quartier noir du centre de Washington, Derek Hyra expose le paradigme de la « ville cappuccino » pour décrire les processus de changement à l’œuvre et les modes de cohabitation entre anciens et nouveaux habitants. Bien que très américano-centrée, cette proposition constitue un apport aux recherches sur la gentrification en accordant une place centrale aux rapports sociaux de race.
Recensé : Derek Hyra, Race, Class, and Politics in the Cappuccino City, Chicago, University of Chicago Press, 2017, 240 p.

La gentrification est un des rares concepts issus des sciences sociales à avoir intégré le langage courant et le débat public, au prix de représentations collectives parfois simplistes et erronées. Le « bobo » n’existe pas (Authier et al. 2018), mais cache une grande diversité d’âges, de revenus, de statuts professionnels et de rapports au quartier, selon les contextes locaux. Plus encore, la focalisation (à la fois scientifique et publique) sur un processus particulier de gentrification – au sein d’un quartier historiquement populaire, le déplacement des anciens résidents via l’arrivée initiale d’habitants plutôt dotés en capital culturel, puis d’habitants davantage dotés en capital économique, et finalement l’augmentation des prix du foncier [1] – occulte la variété des processus à l’œuvre. Par exemple, à l’échelle de la métropole parisienne de 1990 à 1999, Edmond Préteceille a montré qu’il s’agissait d’une configuration tout à fait minoritaire, les deux processus majoritaires étant l’étalement de quartiers supérieurs vers les quartiers populaires mitoyens et la mobilité sociale ascendante des résidents des quartiers populaires (Préteceille 2007).

Écrit dans une langue claire et pédagogique, sans verbiage ni excès d’abstraction conceptuelle, Race, Class, and Politics in the Cappuccino City de Derek Hyra [2] est une enquête ethnographique située à Shaw/U Street, un quartier de Washington caractérisé par un processus de gentrification complexe. Nombre de nouveaux arrivants blancs souhaitent vivre dans ce qu’ils perçoivent être un « authentique » quartier noir ; celui-ci conserve une importante population noire et pauvre, la plupart vivant dans des logements gérés par les églises locales (partie 1 – « Le contexte » [The Setting]). À partir d’une analyse de la vie quotidienne, des perceptions et des rapports sociaux de l’ensemble de la population du quartier (partie 2 – « Que se passe-t-il ? » [What’s Going On ?]), l’ouvrage développe le paradigme de la « ville cappuccino » (partie 3 – « Que signifie tout cela ? » [What Does It All Mean ?]). Selon l’auteur, à l’image d’un cappuccino, les quartiers noirs des centres-villes étasuniens seraient en effet devenus un peu plus blancs et un peu plus riches.

« Vivre the Wire » ou « vivre le drame » ?

L’ouvrage présente Shaw/U Street comme un ancien « ghetto noir » du centre-ville (dark ghetto) dont la composition sociodémographique se serait rapprochée de celle des « ghettos dorés » (gilded ghettos) décrits par Kenneth Clark il y a un demi-siècle à propos des quartiers blancs périphériques (Clark 1967). Cette présentation du quartier comme passant d’un extrême à l’autre des structures urbaines et raciales étasuniennes peut surprendre, car le quartier devient en réalité socialement mixte. Mais dans le champ de l’ethnographie urbaine étasunienne, l’approche en termes de ghetto implique un impératif de réflexivité – ne pas simplement décrire les problèmes du quartier et de ses habitants (en particulier noirs et pauvres), ce qui véhicule misérabilisme et double victimisation (Small 2015) – et permet d’analyser les structures et processus socio-historiques dans lesquels le quartier et ses habitants s’inscrivent (Stuart 2016). Ainsi, du point de vue de l’auteur, le terme ghetto a un apport analytique (plutôt qu’empirique) : analyser le quartier par le prisme du ghetto permet de porter la focale sur les mécanismes sociaux et économiques expliquant sa transformation plutôt que sur les problèmes du quartier et de ses habitants les plus pauvres.

Selon l’auteur, Shaw/U Street se trouve au cœur d’un phénomène de « black branding », c’est-à-dire de marchandisation des marqueurs d’« identité noire » dans l’environnement local. Cette « identité noire » est essentialisée comme « authentique », avec l’identification de bons et de mauvais aspects (patrimoine culturel/persistance de la violence). Elle devient alors un outil de marketing territorial pour les acteurs économiques et un moyen de distinction sociale pour les nouveaux résidents (dans les deux cas, majoritairement blancs). Les anciens résidents noirs continuent à « vivre le drame » (live the drama), selon l’expression de David Harding (2010) à propos des adolescents noirs des quartiers pauvres de Boston. En revanche, les nouveaux résidents blancs ont le privilège, selon l’expression de l’auteur, de « vivre The Wire » (live The Wire), en référence à la série du même nom. Ils vivent la violence en position de spectateurs, et non de victimes. L’auteur décrit ainsi une soirée où de nouveaux résidents blancs s’enthousiasment d’avoir assisté à des fusillades et autres vols à l’arraché.

De plus, ces nouveaux résidents s’emparent des postes politiques locaux puis transforment l’infrastructure culturelle locale afin qu’elle soit congruente à leurs styles de vie. Ainsi, Shaw/U Street voit la création de parcs à chiens et de pistes cyclables. Les églises noires et clubs de go-go [3] jugés coupables de nuisances visuelles et sonores sont contraints à la fermeture. Les terrains de basket et de football américain sont laissés à l’abandon.

Au regard des indicateurs globaux, la gentrification de Shaw/U Street entraîne la baisse de la criminalité et l’augmentation du niveau de vie moyen, du prix du foncier et de la diversité sociale. Les anciens résidents subissent une éviction politique et culturelle associée à un sentiment de dépossession de leur quartier. Cette étude de cas remet ainsi en question une hypothèse qui fut au cœur de la politique fédérale du logement dans les années 1990 et 2000 : le ruissellement (spillover), c’est-à-dire que les anciens résidents bénéficieraient individuellement de la gentrification à l’échelle du quartier. Mais si anciens et nouveaux résidents cohabitent, ils n’en interagissent pas pour autant : l’ouvrage évoque ainsi une « ségrégation dans la diversité » (diversity segregation).

La « ville cappuccino »

L’ouvrage situe ensuite la gentrification de Shaw/U Street dans le contexte des transformations de Washington. Aux XIXe et XXe siècles, le dynamisme économique de la capitale fédérale des États-Unis se limite aux activités liées aux instances gouvernementales ; au contraire des aires métropolitaines de New York, Los Angeles et Chicago, son rayonnement ne dépasse guère l’échelle nationale. En revanche, au XXIe siècle, dans un contexte de globalisation économique, la région métropolitaine de Washington (incluant certaines parties des États voisins du Maryland, de la Virginie et de la Virginie-Occidentale) devient une puissance économique postindustrielle où les activités tertiaires supérieures relèvent aussi bien du public que du privé. Ces transformations économiques s’associent à des transformations sociodémographiques : historiquement à majorité noire, Washington attire de nouveaux résidents blancs de classe supérieure. Cette « ville chocolat », (Chocolate City), telle qu’elle est dénommée dans la culture populaire étasunienne, devient ainsi, selon Derek Hyra, une « ville cappuccino » (Cappuccino City). L’ajout de mousse de lait au milieu de la tasse de café reflète l’arrivée de populations blanches dans les quartiers noirs du centre-ville. Une partie de la population noire demeure dans des quartiers désormais gentrifiés ; une autre partie migre vers la banlieue, reflétant les bordures noires de la tasse. Le prix relativement élevé du cappuccino en dépit de la simplicité des ingrédients évoque l’augmentation des prix du foncier et des niveaux de vie dans ces quartiers.

L’ouvrage met en perspective la « ville cappuccino » avec les grands paradigmes du développement urbain au XXIe siècle : la « ville globale » (Sassen 1996 [1991]), la « ville néolibérale » (Hackworth 2007), la « ville duale » (Mollenkopf et Castells 1992) et la « ville machine à divertissement » (Clark 2011). La « ville cappuccino » se singularise, selon D. Hyra, par le développement des activités du tertiaire supérieur et la garantie à leurs employés (dans le contexte étasunien, blancs) d’équipements culturels congruents à leurs styles de vie, entraînant finalement l’accroissement des inégalités sociales (dans le contexte étasunien, raciales) à l’échelle de la métropole. Au niveau politique, la « ville cappuccino » se différencie de la ville néolibérale dans la mesure où les pouvoirs publics métropolitains ne diminuent pas leurs investissements, mais les redistribuent en faveur des professionnels du tertiaire supérieur. Par ailleurs, tandis que la ville « machine à divertissement » privilégie le développement d’équipements de loisirs, la « ville cappuccino » attribue la même importance aux politiques économiques et culturelles. En ce qui concerne les formes urbaines et les structures sociales, le paradigme de la ville cappuccino implique l’accroissement des inégalités comme la ville globale et la ville duale ; cependant, elle provoque aussi le déplacement des résidents noirs et pauvres vers les banlieues. Ceux-ci occupent des emplois tertiaires à bas salaires situés dans la ville, mais en sont chassés par l’augmentation du prix du foncier.

En définitive, l’apport du paradigme de la « ville cappuccino » serait double : une attention renouvelée aux conséquences socio-urbaines des transformations économiques du XXIe siècle, et une place centrale accordée à la dimension raciale dans l’analyse des rapports sociaux.

Une montée en généralité discutable

L’ouvrage qualifie l’enquête ethnographique de « verticale », c’est-à-dire généralisant des résultats obtenus à l’échelle locale aux échelles nationale et globale. En ce sens, il propose un prolongement audacieux des méthodes de l’ethnographie urbaine étasunienne. Les premières études de l’École de Chicago se centraient sur la vie locale (Anderson 2011 [1923] ; Drake et Cayton 2015 [1943]) ; les études plus récentes contextualisent les dynamiques de quartier dans des processus sociaux plus larges (Pattillo 2013 [1999] ; Venkatesh 2002 ; Klinenberg 2015 [2002]). Ainsi, l’ethnographie verticale passe d’une simple contextualisation des résultats empiriques locaux à l’examen systématique de leur généralisation. Un tel saut analytique passe toutefois difficilement l’épreuve des singularités des contextes locaux et des sociétés urbaines.

Pour l’auteur, le paradigme de la « ville capuccino » est généralisable aux métropoles dont les structures économiques et sociodémographiques connaissent des transformations telles que le post-industrialisme et le remplacement de populations noires par des populations blanches, comme New York, Atlanta, La Nouvelle Orléans et Houston. L’ouvrage mentionne aussi, sans plus d’explications, « de nombreuses régions d’Europe de l’Ouest » (p. 152). Ce rapprochement est particulièrement peu convaincant, dans la mesure où la ségrégation ethno-raciale dans les métropoles européennes est sans commune mesure avec celle des métropoles étasuniennes (Oberti et Préteceille 2016) et que les formations socio-historiques de la race en Europe de l’Ouest et aux États-Unis d’Amérique n’ont, pour le dire simplement, rien à voir (Galonnier 2017). Démontrer la généralité de la « ville cappuccino » au-delà des singularités des formes urbaines et des structures sociales étasuniennes nécessiterait bien plus de travail empirique et conceptuel. Accordons cependant à l’ouvrage que la « ville cappuccino » est un paradigme original, empiriquement fondé, et sans doute applicable à plusieurs métropoles étasuniennes – ce qui représente déjà une contribution scientifique considérable. Toutefois, en l’état actuel de la recherche urbaine, ce paradigme ne saurait être autre qu’étasunien. Cette ambition de montée en généralité est d’autant moins convaincante que l’ouvrage, dont la bibliographie est exclusivement anglo-saxonne et quasi exclusivement étasunienne, n’engage pas de dialogue avec la littérature européenne sur la gentrification, pourtant si riche.

En dépit de cet américanocentrisme, Race, Class, and Politics in the Cappuccino City propose une contribution empirique attentive aux acteurs, à leurs ambivalences et à leurs conflits, tout en évitant le cliché opposant les « gentrifieurs » aux « gentrifiés ». C’est là l’intérêt des enquêtes ethnographiques localisées : documenter la diversité et les nuances des processus de gentrification à travers les sociétés urbaines et les contextes locaux.

Bibliographie

  • Anderson, N. 2011 [1923]. Le Hobo, sociologie du sans-abri, Paris : Armand Colin.
  • Authier, J.-Y., Collet, A., Giraud, C., Rivière, J. et Tissot, S. 2018. Les Bobos n’existent pas, Lyon : Presses universitaires de Lyon.
  • Clark, K. 1967. Dark Ghetto : Dilemmas of Social Power, New York : Harper and Row.
  • Clark, T. N. (dir.). 2011. The City as an Entertainment Machine, New York : Lexington Books.
  • Drake, S. C. et Cayton, H. R. 2015 [1943]. Black Metropolis : A Study of Negro Life in a Northern City, Chicago : University of Chicago Press.
  • Galonnier, J. 2017. Choosing Faith and Facing Race : Converting to Islam in France and the United States, thèse de sociologie, Northwestern University et Institut d’études politiques de Paris.
  • Glass, R. 1964. London : Aspects of Change, Londres : Centre for Urban Studies.
  • Hackworth, J. 2007. The Neoliberal City. Governance, Ideology, and Development in American Urbanism, Ithaca : Cornell University Press.
  • Harding, D. J. 2010. Living the Drama : Community, Conflict, and Culture Among Inner-City Boys, Chicago : University of Chicago Press.
  • Klinenberg, E. 2015 [2002]. Heat Wave : A Social Autopsy of Disaster in Chicago, Chicago : University of Chicago Press.
  • Mollenkopf, J. et Castells, M. (dir.). 1992. Dual City : Restructuring New York, New York : Russell Sage Foundation.
  • Oberti, M. et Préteceille, E. 2016. La Ségrégation urbaine, Paris : La Découverte.
  • Pattillo, M. 1999. Black Picket Fences : Privilege and Peril Among the Black Middle Class, Chicago : University of Chicago Press.
  • Préteceille, E. 2007. « Is Gentrification a Useful Paradigm to Analyse Social Changes in the Paris Metropolis ? », Environment and Planning A, n° 39, p. 10-31.
  • Sassen, S. 1996 [1991]. La Ville globale : New York, Londres, Tokyo, Paris : Descartes et Cie.
  • Small, M. L. 2015. « De-Exoticizing Ghetto Poverty : On the Ethics of Representation in Urban Ethnography », City and Community, n° 14, p. 352-358.
  • Stuart, F. 2016. Down, Out, and Under Arrest : Policing and Everyday Life in Skid Row, Chicago : University of Chicago Press.
  • Venkatesh, S. 2002. American Project : The Rise and Fall of a Modern Ghetto, Cambridge : Harvard University Press.

Notes

[1C’est par exemple le processus décrit par Ruth Glass (1964), à partir de la monographie d’un quartier londonien pourtant largement interprétée comme référence fondatrice de « la » gentrification.

[2Actuellement associate professor au département d’administration et politiques publiques à l’American University (Washington), Derek Hyra a également assuré des fonctions administratives et politiques, notamment auprès du Conseil des quartiers défavorisés (Council of Underserved Communities) et de l’Agence des petites entreprises (US Small Business Administration) sous l’administration Obama.

[3Sous-genre de la musique funk typique de Washington.

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Pour citer cet article :

Coline Ferrant, « La « ville cappuccino » : rapports de race et de classe dans le Washington gentrifié », Métropolitiques, 11 février 2019. URL : https://www.metropolitiques.eu/La-ville-cappuccino-rapports-de-race-et-de-classe-dans-le-Washington-gentrifie.html
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