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Comment la police s’est éloignée des citoyens. Une histoire récente de la police en France

par Vincent Denis, le 27/04/2012
Mots-clés : sécurité | proximité | police | policing
Comment s’est opérée la rupture des relations entre police et population ? Après quinze années de recherches, Christian Mouhanna décrit les origines du creusement de la défiance entre policiers et citoyens et revient sur la réforme avortée de la police de proximité.
Recensé : Christian Mouhanna. 2011. La police contre les citoyens ?, Paris : Champ Social Éditions.

Dans cet ouvrage bref, mais dense et informé, le sociologue Christian Mouhanna cherche à rendre compte des mécanismes sociaux qui ont contribué à creuser un fossé entre police et populations en France, fossé qui n’a cessé de s’élargir depuis une décennie. Ce spécialiste du travail policier fait partie de ce qu’on peut appeler l’école française de sociologie de la police, dont Dominique Monjardet fut le pionnier et l’inspirateur. Son approche consiste à observer la réalité du travail policier, c’est-à-dire ce que fait la police [1] pour comprendre les facteurs qui ont conduit à la fracture actuelle et qui contribuent aujourd’hui à l’entretenir. Le sociologue revient donc à la fois sur un héritage structurel qui pèse lourdement sur le devenir de la police nationale et sur les réformes de la police tentées depuis les années 1990, en s’appuyant sur les nombreuses études auxquelles il a participé depuis une vingtaine d’années et qui donnent sa richesse à l’ouvrage.

La police nationale est un objet mal connu en France, noyé dans les mythes et dans un discours fortement politisé qui font écran à sa connaissance. Les lecteurs de Christian Mouhanna apprendront beaucoup sur cet objet difficilement identifié, dont l’auteur fait ressortir les singularités par d’utiles comparaisons internationales.

L’héritage : une police vouée à la sécurité de l’État

L’ouvrage décrit une police nationale malade, et tout d’abord malade de ses origines, en fait récentes : celle du technocratisme autoritaire du régime de Vichy, qui unifia et étatisa les polices de France en 1941 au sein de la Police nationale (à l’exception de celle de la Préfecture de police de Paris, qui conserve encore aujourd’hui un statut particulier). Vichy conçut alors une police d’État, centralisée et vouée davantage à la protection de l’État qu’au service des citoyens. Les régimes successifs se sont accommodés de cette situation, qui n’a pas peu fait pour détourner les policiers de leur « public ».

Se sont ajoutés à cet héritage plusieurs obstacles structurels dans le fonctionnement de l’institution policière : la nationalisation du recrutement, par concours, et le système des mutations, comparable à celui des professeurs de l’Éducation nationale, qui n’incite guère à l’investissement des jeunes gardiens de la paix dans leurs premières affectations, les plus difficiles, en banlieue parisienne ; les effets de la modernisation, substituant à la présence continue et familière de l’îlotier à pied l’intervention des policiers en voiture, appelés depuis le commissariat où ils se sont désormais retirés ; un discours moderniste qui fait des progrès technologiques réels (fichiers informatisés, police scientifique, GPS…) autant de moyens de renforcer la centralisation et le contrôle des agents en leur ôtant toute autonomie ; la spécialisation – la police s’est construite par scissiparité, à chaque nouveau délit correspondant une nouvelle force de police – qui déprécie le travail de « généraliste » et fait des policiers de simples maillons d’une chaîne pénale dont ils ignorent le reste, contribuant à leur démotivation. Pour le dire en d’autres termes, qui sont ceux de Dominique Monjardet, la relation police/citoyens souffre de ce que la police française est davantage une police d’ordre (tournée vers la sécurité de l’État, avec les Compagnies républicaines de sécurité et la Direction centrale du renseignement intérieur) et de lutte contre la grande délinquance, qu’une police de la sécurité quotidienne, laquelle fait figure de parent pauvre et correspond aux tâches les moins prestigieuses.

Les réformes avortées : l’échec de la police de proximité

Pourquoi rapprocher policiers et citoyens ? Tout d’abord, la police, comme force publique (et service public), doit être effectivement au service des citoyens et du public. À l’appui de Christian Mouhanna, on rappellera qu’il s’agit simplement d’un des articles de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, et un des principes nécessaires à l’exercice des droits individuels dans un État démocratique. Ensuite, comme le mentionne à plusieurs reprises l’auteur, études à l’appui, une relation plus apaisée entre police et population améliore la qualité et les résultats du travail des policiers, tout en contribuant à rendre ces derniers, eux aussi, plus satisfaits de leur activité professionnelle. Pourquoi alors est-on si loin d’une telle situation, qui serait mutuellement profitable ? Pour y répondre, Christian Mouhanna livre une analyse détaillée des réformes tentées depuis les années 1990 pour transformer la relation entre police et citoyens, dans la partie centrale et la plus riche de l’ouvrage, et notamment ce qu’on peut appeler l’autopsie de la « police de proximité ».

Il apporte ici un éclairage scientifique précieux dans un débat devenu entièrement politisé sur cette réforme. Lancée sous le gouvernement de Lionel Jospin puis vilipendée et abandonnée par Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur après mai 2002, la police de proximité est devenue un repoussoir, à droite comme à gauche, dont l’échec semble entendu. En est-on si sûr ? L’ouvrage décrit, tout d’abord, le contenu et les expériences tentées, loin des clichés grossiers. Cette réforme très ambitieuse était celle du passage à une police dite de résolution de problèmes, qui s’inspirait de modèles policiers nord-américains, community policing et problem-oriented policing : les îlotiers, à pied, devaient s’attacher à un territoire, se mettre au service des populations locales pour régler leurs problèmes, en tissant des partenariats avec d’autres acteurs (municipalités, offices HLM, services sociaux, associations, etc.).

La réforme est tombée, victime de nombreux obstacles, tout d’abord la conjoncture : lancée en 1999 dans quelques départements, elle a été ensuite étendue à l’ensemble du territoire sans évaluation et dans la précipitation à la suite de l’échec de la gauche aux municipales de 2001, sans compter le contexte sécuritaire d’après le 11-Septembre. Tournant le dos à des décennies de traditions policières en France, elle s’est heurtée à des résistances au sein de certains secteurs de la police nationale, dont elle remettait en question les certitudes et les habitudes, et notamment le refus de « faire du social ». Au niveau du terrain, elle a été appliquée avec une grande diversité, parfois relevant plus de l’habillage et du marketing politique. La réforme a aussi été menée dans des conditions qui ont sapé son efficacité : on a agrégé des forces disparates, gardiens de la paix et officiers, ces derniers jusque-là très largement autonomes, mais désormais chargés de coordonner les unités de proximité.

Qui a tué la police de proximité, que la majorité des élus et de nombreux policiers appréciaient et voulaient conserver ? La réforme est morte d’avoir été menée dans la précipitation, sans évaluation générale, victime aussi de la politisation de la sécurité depuis les années 1990, exacerbée à partir de 2001-2002. Celle-ci conduit la gauche à infléchir le sens de la réforme, en poussant les îlotiers à « faire du répressif », sans être capable ensuite de défendre sa politique. Ainsi, la hausse du nombre de plaintes, loin de refléter « l’explosion de la criminalité », s’expliquait-elle par le retour des « usagers » vers une police à laquelle ils faisaient davantage confiance [2]. Nicolas Sarkozy a fait depuis 2002 de la police de proximité l’antithèse absolue de sa politique de sécurité, privilégiant une politique d’affrontement et de déploiement en force. Pour autant, l’ouvrage pointe, à plusieurs reprises, des continuités entre les orientations sécuritaires d’après 2002 et celles, antérieures, du gouvernement Jospin.

Des pistes pour rapprocher la police des citoyens

Au final, Christian Mouhanna déplore la rhétorique martiale, les gratifications salariales données aux policiers sans contrepartie, la politique du chiffre instrumentalisée au service de l’ascension présidentielle de Nicolas Sarkozy, qui ont abouti à la situation que l’on connaît : une police malade de son centralisme autoritaire, ne laissant guère d’autonomie à la « base », et dont les évolutions les plus récentes (vidéosurveillance, militarisation, nouvelles unités) accentuent le poids du modèle de la police « d’intervention ». La crise actuelle tient aussi dans ce que les gouvernants, de gauche comme de droite, de Jean-Pierre Chevènement aux responsables actuels, refusent d’assumer que la police ne peut pas tout faire, et qu’elle ne peut pas tout résoudre par la force. Ce que l’on saisit à la lecture de l’ouvrage, c’est une articulation structurelle profonde entre crise économique et crise sécuritaire dans le champ politique. Tout se passe comme si les gouvernants, impuissants face à la dégradation de la situation économique et sociale, se réfugiaient dans une crispation pour « tenir » et « encadrer », coûte que coûte, la société par la force, c’est-à-dire la police.

L’auteur évoque quelques pistes pour rétablir une police de proximité et sortir de l’impasse sociale et politique de l’épreuve de force engagée depuis une décennie : décentraliser, redonner de l’autonomie aux agents, utiliser toutes les palettes de l’action, de la médiation à la force, prendre le temps de réformer. Avec insistance, l’ouvrage évoque le modèle de police de proximité incarné par la gendarmerie nationale, dont on regrette qu’il ne soit pas davantage présenté. Le sort de la police nationale est plus que jamais soumis aux volontés de l’exécutif, qui en a fait un de ses symboles dits régaliens, une « exception française » de plus. Le rétablissement de la proximité nécessiterait un aggiornamento considérable, de la police nationale mais aussi et avant tout des politiques qui président à ses destinées.

Notes

[1Dominique Monjardet. 1995. Que fait la police ? Sociologie de la force publique, Paris : La Découverte.

[2Pour mesurer la hausse de la délinquance, d’autres indicateurs sont utilisés, comme les enquêtes de victimation, nombre de délits effectivement commis ne faisant jamais l’objet de plaintes.

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  • Le 16 novembre 2019 à 09:04, par Luccin Marcel En réponse à : Comment la police s’est éloignée des citoyens. Une histoire récente de la police en France

    Perverse cohabitation avec la violence.

    Vues de l’extérieur les « outre-mer » semblent cristalliser la majorité des problèmes du monde contemporain, comme si par un de ces bégaiements, l’histoire les replonge dans un passé douloureux où la violence était au menu quotidien. Le lien entre les violences d’antan et celles du moment n’est pas évident pour ceux qui pensent que l’humanité se porte mieux que jamais. Un rapide diagnostique montre que dans nos sociétés ultramarines construites dans l’inhumanité, sur l’exploitation de la force du travail se côtoient défiance et antagonisme. Aujourd’hui, une insécurité inédite confirme l’inquiétude des résidants et le retour de l’individualisme. Dans cet esprit, Pierre Rosanvalon (historien) parlant de démocratie dit : « Le premier ennemi de la fraternité c’est la concurrence », même si l’on convient que dans certains cas, la concurrence stimule l’innovation.

    Nos sociétés fonctionnent malgré tout, parce qu’une majorité d’hommes et de femmes cherche à mettre en avant ce qui peut rassembler, faciliter le vivre ensemble. Néanmoins, force est de constater que dans la plupart des cas, la violence prospère sur la désespérance des sociétés en panne de perspectives. Des incivilités inattendues défient les incantations, alimentent les médias à sensations, sèment le doute dans certaines couches de la population habitée par le sentiment que tout est définitivement perdu. Cet état d’esprit semble atteindre aussi une couche sociale anxieuse qui remet en cause l’efficacité des services régaliens. Sans se tourmenter, elle s’accommode de la lassitude de certains élus et applaudissent leur vanité.

    Il ne faut pas s’y tromper, les leçons du passé sont retenues dans le désordre. Jadis, la violence s’appuyait sur des raisons à la fois idéologiques et stratégiques. Aujourd’hui, elle trouve d’autres ressorts dans l’érosion des valeurs familiales, dans le chômage, l’absence de solidarités naturelles, dans le principe du développement séparé. La particularité de ces causes est qu’il n’est pas nécessaire d’être un expert en sciences sociales pour argumenter sur la pertinence des mesures de prévention et en faire une cause commune.

    Deux éléments semblent évidents : la radicalisation des clivages sociaux et la circulation des armes à feu, sans contrôle apparent, alors que la législation dans ce domaine est précise. Il serait ridicule de minimiser les embarras que provoque l’insécurité dans le bataillon de ceux qui ont en charge l’ordre et la sécurité publique, quand on sait l’influence d’une arme à feu entre les mains d’individus non familiarisés.

    L’alternative n’est pas de permettre aux « mieux disants » d’exposer leurs émotions dans les médias mais de faire en sorte que les mots soient en phase avec l’action et que cette dernière correspond aux attentes de la population. La majorité des acteurs admet que la sécurité ne se résume pas à la stricte augmentation des effectifs de police, de gendarmes, de policiers municipaux ou d’agents de sécurité privée. En marge de cet éventail de choix on peut fortifier les corps intermédiaires entre l’État et les citoyens, impliquer des associations désintéressées, celles qui allient efficacité et éthique. Les municipalités peuvent aussi redoubler de vigilance afin de neutraliser à la source certaines violences savamment dissimulées qui menacent la cohésion sociale.

    Plus de soixante dix ans après la départementalisation, il semble difficile d’entrevoir les « outre-mer » dans le futur, ni même d’envisager le monde dans lequel ils auront à se faire une place, à définir leur vocation et cultiver leur singularité. Selon les apparences ils évoluent dans des environnements à la fois fabuleux et physiques mais à la périphérie du centre. Le centre ici symbolise la « mère patrie ». Ce n’est certes pas une impasse où s’engouffre une foule de cultures sans clairvoyance mais le lieu où émergent mouvements, connaissances et décisions qui conditionnent les comportements. Dès lors, le vivre ensemble se conçoit comme le point de jonction entre des souhaits individuels et collectifs conditionnés par la reconnaissance réciproque.

    Sans innovation, les « outre-mer » sont condamnés à demeurer des espaces de vie où l’on reproduit des schémas structurels de domination où créateurs de richesses et consommateurs seront de moins en moins solidaires. Sauf, si un sursaut de conscience fait éclore une politique sociale plus dynamique qui refuse le statu quo et donne force à l’égalité réelle. Après avoir tant lambiné, il semble opportun de réhabiliter l’estime de soi.

    La République « une et indivisible » accorde aux ultramarins le droit de réclamer des droits. Ses prérogatives régaliennes sont élargies et la sécurité en l’occurrence, y est de plein droit. Par ailleurs, elle condamne l’idée que certains de ses enfants soient comme par le passé, trop facilement sacrifiés sur l’autel des prérogatives économiques. A ce jour, personne ne met en cause la République réellement, même si certains choix idéologiques s’activent à faire de la discrimination, de la précarité le terreau d’une violence qui en sourdine s’installe dans le paysage commun.

    C’est par bonds successifs que les changements interviennent dans les « outre-mer » et de manière laborieuse. Ces épisodes mobilisent encore les imaginaires, suscitent des ambitions sur fond de crises d’appartenance et de reconnaissance. La république de son côté exhibe des valeurs civiques, affirme et rappelle que les humains « naissent libres et égaux ». A ces types d’initiation, la majorité des originaires des « outre-mer » ne semblent pas être suffisamment préparés ni même convaincus. Preuve, le tissu social, fait encore appel à des références cohérentes et à des repères fiables. C’est à croire que les comportements agressifs visent à terrasser des souvenirs douloureux.

    Des observateurs attentifs prétendent que l’insécurité est l’une des calamités qui caractérisent particulièrement les anciennes colonies françaises. Ils décrivent la disparition progressive de la solidarité naturelle comme faisant partie des multiples handicaps qui pèsent lourdement dans l’héritage commun, porteur d’un ballot de préoccupations.

    Le dilemme qui s’impose aujourd’hui est de savoir s’il faut s’ouvrir au monde ou se replier sur son pré-carré. Précisément, l’innovation permettra certainement de contourner certains pièges attachés aux préjugés quant à la perpétuation d’une pseudo-incompétence ou l’absence de profil collé à la peau des ultramarins. Rien de surprenant car ils n’ont pas suffisamment été associés à la gestion politique, culturelle, économique et sociale de leur terre natale. Le monopole de la gestion est resté essentiellement dans un clan ethnique, faisant de la violence un processus d’échappatoire, comme pour conjurer le mauvais sort.

    La République, système institutionnel va de paire avec la démocratie. Par définition elle responsabilise, donne des possibilités aux citoyens quant à l’exercice de la liberté. Curieusement, la marginalisation est utilisée pour affaiblir, humilier malgré cette ouverture. Injustement, la transmission est dépouillée de toutes sensations de partage patrimonial. Il se trouve que des acteurs normalisés sont malgré eux devenus des interprètes, des négociateurs zélés mais peu audibles quant à l’état maladif de l’environnement social. Probablement, parce que nos sociétés cumulent trop de figurants improvisés, standardisés, à fort pouvoir d’achat qui peinent à intégrer les tracasseries de leurs congénères. Au demeurant de bonne foi, ils escamotent les vrais symptômes. Par indulgence, non par mépris ils se condamnent à l’indécision et à la protection des acquis.

    Tous les comportements n’ont pas les mêmes effets. Ne dit-on pas : « la liberté individuelle s’arrête là où commence celle de l’autre » ? Être libre est certes une valeur fondamentale mais faut-il savoir l’interpréter et lui donner du sens. Nos sociétés ultramarines sont nées dans la violence, dans un tourbillon de mœurs décadentes. Elles sont morcelées précisément pour illustrer le vieil adage : « diviser pour régner ». Aujourd’hui, elles semblent perpétuer les caractères dominants de ce parti-pris peu vertueux dans une sorte d’enivrement collectif. « Repenser le lieu que nous traversons, le site de notre apparition, est notre état d’urgence. L’espace traversant est en nous. ». En quelque sorte, c’est le type de dépassement de soi-même que préconise : Édouard Glissant.
    « Si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens » dit le proverbe africain. Cette injonction met en avant une interrogation clé quant à la mobilité et à la prise de conscience. Le mouvement ne désigne pas nécessairement une trajectoire bien définie mais stimule la curiosité et suggère de remonter le fil de l’histoire.

    Depuis l’instauration des régimes « d’habitation » sur de grandes plantations sucrières où des humains sont réduits à la servitude obligatoire, depuis les ségrégations opérées entre groupes ethniques, entre espaces privés et publics, la violence multiforme a trouvé pignon sur rue dans nos régions. Aujourd’hui, l’instinct vengeur, la défiance généralisée, rendent difficile la gestion des armes en circulation. Au cœur de cette violence qui dépasse l’entendement on se fait plaisir à verser des larmes de crocodile. Dans des ambiances feutrées on déplore la brutalité des rapports sociaux qui semble indiquer que pouvoirs publics et médias se paralysent mutuellement. Les opportunistes, les carriéristes semblent trouver leur compte et se contentent de désigner des boucs émissaires.

    A l’occasion du grand débat le Président de la République face aux élus ultramarins dit : « mon souhait est de placer les outre-mer au centre de la République ». Le 16 septembre 2019, Il rappelle que la sécurité comme l’immigration fait partie des grands sujets « Il faut « préparer notre pays aux défis contemporains qui font peur » dit-il. Manière d’indiquer que la sécurité n’est plus un enjeu social essentiellement attaché aux quartiers difficiles ou défavorisés mais concerne l’ensemble du territoire national.

    A entendre les analystes, ces propos convoquent de nouvelles donnes politiques plus adaptées, qui prennent en compte les impératifs de la protection sociale. La responsabilité collective défie les bons sentiments qui préconisent toujours plus de moyens, superposent les structures de prévention, invitent à déposer les armes, manière semble-t-il, d’officialiser, de flatter l’égo des délinquants. Historiquement, on ne s’est jamais préoccupé d’entretenir le fil affectif entre représentants de l’ordre et la masse populaire.

    A l’évidence il y a faillite dans les méthodes qui logiquement devraient donner force à la loi dans un pays de droit. Une pause est plus que nécessaire pour faire le point sur ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné dans nos sociétés déclarées « spécifiques ». Tout le monde est persuadé que les statistiques ronflantes servent à flatter les égos et de marchepied. Ils visent rarement la conjugaison des énergies pour empêcher que les régions ultramarines se transforment en super-agglomérations de « non droit ».

    Revisitons l’article 2 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, du 26 août 1789 qui dit « La sureté constitue un droit naturel et imprescriptible de l’homme. De ce droit découle le principe selon lequel la sureté constitue un droit dont doit pouvoir se prévaloir tout citoyen pour être protégé au quotidien ».

    Le devoir de ceux qui endossent la responsabilité de gérer le quotidien des citoyens est de se préoccuper entre autres, de la sécurité, de la tranquillité publique et de la solidarité collective. La solidarité est d’ailleurs préconisée par la loi d’orientation du 21 janvier 1995, relative à la sécurité. Il s’agit d’un partage entre les institutions de l’État et d’autres intervenants de la société civile. Elle définit la sécurité comme un « droit fondamental et l’une des conditions d’exercice des libertés individuelles et collectives ».

    L’une des problématiques actuelle est de parvenir à se dégager du caractère théâtral donné à l’information relative aux faits divers. Seul l’évènementiel est mis en avant sans se préoccuper de l’angoisse des populations. Certains observateurs parlent même de « société du spectacle » où le goût du paraître et la vanité règnent en maître. Pire, la démission apparente de certains responsables et intellectuels provoque le repli sur soi d’une catégorie gens qui n’hésitent pas à fricoter avec les théories extrémistes sans trop se préoccuper des conséquences futures.

    De multiples approches créent des incertitudes et donnent des visages variés à la violence. Dans les années 80, le député Gilbert Bonnemaison table sur le recul de la délinquance en soutenant l’idée d’un pragmatisme qui transcende les idéologies politiques et les perspectives de carrière. Il propose une combinaison entre : prévention et répression. Du point de vue social ces arguments paraissent toujours pertinents. La preuve est que l’on peine à répondre aux soucis sécuritaires de la population du fait que la prévention n’a jamais intégré les habitudes sécuritaires dans les « outre-mer ». Dans nos régions il ne s’agit pas de délinquances occasionnelles mais de violences intimement liées à l’histoire, consolidées par le trafic de stupéfiants et d’armes à feu. Il ressort que la pauvreté seule n’engendre pas la violence sauf quand elle est confrontée à l’arrogance ou à l’exubérance.

    « Faire échec à la violence, aux dérèglements sociaux, c’est commencer par faire échec à sa propre violence », dit un sociologue bien connu. Autant tenter de restaurer la confiance entre citoyens paisibles et ceux qui ont raté l’occasion de faire de la dignité humaine une valeur sûre et de s’attribuer une image positive.

    Tout indique que la cohésion sociale, la sécurité dans nos régions passent par la prise en compte de l’histoire, la reconnaissance et la solidarité entre les composantes ethniques. On pourrait à la limite, se référer aux écrits d’Etienne de la Boétie qui dans son discours de la servitude volontaire exhorte les humains à plus de dignité, voulant en cela les inviter à revenir à leur générosité originelle dans une perspective plus hospitalière.

    Marcel Luccin.
    14 novembre 2019.

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Pour citer cet article :

Vincent Denis, « Comment la police s’est éloignée des citoyens. Une histoire récente de la police en France », Métropolitiques, 27 avril 2012. URL : https://www.metropolitiques.eu/Comment-la-police-s-est-eloignee.html
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