Accueil du site > Débats > À nos lecteurs : l’université que nous défendons

À nos lecteurs : l’université que nous défendons

par La rédaction, le 24/05/2018
De façon exceptionnelle, la rédaction souhaite s’exprimer sur les réformes en cours à l’université : elles concernent directement la revue, son projet et ceux qui l’animent au quotidien. La loi ORE n’est que le dernier avatar d’un ensemble de réformes associant mise en concurrence généralisée et désengagement budgétaire, dans un contexte pourtant marqué par une forte hausse du nombre de bacheliers. Depuis plus de dix ans, ces réformes déstabilisent en profondeur notre métier et fragilisent la réalisation de nos missions : enseigner, produire et diffuser des savoirs accessibles à tous.

Métropolitiques a été créée il y a sept ans afin de favoriser la diffusion et la confrontation des savoirs et des savoir-faire sur la ville et les territoires, à l’interface entre travaux académiques et expériences professionnelles, politiques et associatives. Le succès de la revue témoigne de l’intérêt croissant de la société civile pour les questions urbaines et de la nécessité d’organiser des espaces de débat sur les politiques qui y sont attachées.

Métropolitiques est une revue animée bénévolement par des chercheurs et des enseignants-chercheurs issus de la plupart des disciplines des études urbaines (histoire, géographie, sociologie, aménagement urbain, science politique, philosophie, économie). Cet engagement quotidien est la condition tant du modèle économique de la revue que de son indépendance et de son exigence éditoriales.

Ce modèle se trouve directement menacé par les coups de boutoir portés depuis une dizaine d’années au système universitaire en France, dont les réformes en cours constituent le volet le plus récent. Le nouveau système d’admission en licence dit Parcoursup, instauré par la Loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants promulguée le 8 mars dernier, s’inscrit en effet dans l’architecture plus vaste des transformations que les gouvernements successifs, quelle que soit leur étiquette politique, imposent à l’université française depuis le milieu des années 2000 [1].

En effet, les personnels de l’université – enseignants-chercheurs, personnels administratifs et techniques – sont pris en tenaille par des injonctions contradictoires. D’un côté, les discours volontaristes relatifs à l’excellence et à la compétitivité, étroitement associés à la rhétorique de l’autonomie des universités, ont légitimé le désengagement de l’État et la mise en concurrence systématique entre établissements, entre formations et entre enseignants-chercheurs, segmentant et hiérarchisant encore plus un système d’enseignement supérieur à plusieurs vitesses. D’un autre côté, les impératifs de rigueur budgétaire pressent l’université de faire mieux avec moins.

Nous subissons quotidiennement et très concrètement les conséquences de ces politiques. La première d’entre elles est la dégradation inédite des conditions dans lesquelles nous exerçons notre métier. En effet, notre charge de travail ne cesse de croître : à l’augmentation du travail d’enseignement, liée à la baisse du taux d’encadrement, s’ajoutent en effet des tâches administratives qui incombaient autrefois à des personnels dont c’était la fonction. Cette charge a augmenté de manière proportionnelle à la diminution relative de notre salaire qui, rappelons-le, dépasse à peine 1 700 euros pour un maître de conférences en début de carrière après un doctorat et huit ans d’études a minima – soit l’un des plus faibles au regard des salaires des universitaires dans l’ensemble des pays de l’OCDE –, au prix d’une dévalorisation sociale croissante du métier d’enseignant-chercheur.

La deuxième conséquence de cette politique concerne tous ceux qui restent au pas de la porte de l’université. Ainsi, nous assistons à une multiplication des contrats de travail précaires pour l’enseignement, mais aussi pour les tâches administratives et techniques ; à une réduction drastique du nombre de postes ouverts aux concours (– 7 000 emplois dans l’enseignement supérieur et la recherche depuis 2009) ; à l’avènement d’une gestion managériale et déshumanisée des effectifs et des carrières. Alors que nous souffrons d’un manque criant de moyens d’encadrement, nombreux sont les jeunes enseignants-chercheurs de talent qui ne peuvent être recrutés à l’université : il est fréquent que pour un unique poste de maître de conférences, 80 à 100 candidat·e·s déposent un dossier. Partout où nous enseignons, une part importante et croissante des cours est assurée par des enseignants vacataires, qui touchent des salaires misérables et à qui il n’est pas décemment possible de demander de participer, au-delà de leurs cours, aux nombreuses tâches annexes pourtant indispensables au fonctionnement de l’université.

La troisième conséquence est la difficulté croissante, confinant à la gageure, de remplir nos missions auprès des étudiants, c’est-à-dire les bacheliers qui choisissent de poursuivre des études supérieures sans passer par les formations les plus sélectives, dont sont issues en revanche la très grande majorité des élites politiques françaises. Cette situation est sans équivalent en Europe et n’est pas sans rapport avec le caractère parfois ubuesque des décisions prises ou avec l’impossibilité de poser la question, pourtant cruciale, de l’inégalité de moyens entre ces filières. En effet, on demande à l’université d’accueillir, de former et de préparer à la vie professionnelle un nombre toujours croissant de jeunes adultes, sensiblement moins dotés scolairement et d’origine sociale plus modeste que les élèves des classes préparatoires aux grandes écoles ou des IUT, par exemple, tout en lui accordant toujours moins de moyens. En moyenne, on accorde aux étudiants des licences universitaires moins de 20 heures d’enseignement hebdomadaire, contre 34 heures pour un élève de classe préparatoire et 26 heures pour un étudiant en IUT. Certains des enseignants-chercheurs qui animent la revue Métropolitiques sont ainsi confrontés à des taux d’encadrement correspondant à un enseignant titulaire pour 100 étudiant·e·s. Dans ces conditions, chacun comprendra que les discours actuels du gouvernement sur la remédiation et la réussite sont perçus comme une véritable provocation dans les milieux académiques.

Cette évolution s’accompagne d’une dissociation croissante entre les activités d’enseignement et de recherche, qui passe notamment par une séparation informelle mais de plus en plus nette entre établissements pratiquant plutôt les unes ou plutôt les autres. Celle-ci est la fois cause et conséquence d’une dévalorisation, inédite et sans doute assez spécifique à notre pays, de la mission d’enseignement, alors même que l’on semble attendre de l’école qu’elle résolve la plupart des problèmes sociaux. Ce phénomène a aussi partie liée avec une disqualification de la recherche, notamment en sciences humaines et sociales, aux yeux d’une partie de la société et de la classe politique.

Il ne s’agit pas ici de mener des combats d’arrière-garde. Nous sommes bien conscients que l’université reste, en France, un monde mal connu et parfois mal perçu, dont le fonctionnement peut être modernisé et parfois simplifié – et non alourdi par de nouvelles procédures inutiles et chronophages. Nous sommes tout autant conscients de la chance que nous avons d’exercer ce métier, qui procure des satisfactions incomparables. Par conséquent, les enjeux des réformes passées et en cours dépassent largement la simple mobilisation catégorielle, aussi fondée soit-elle. Les transformations de l’université et de la recherche publique concernent l’avenir de notre jeunesse, et donc l’avenir de notre société tout entière.

À court terme, en demandant à des collègues déjà surchargés de travail administratif de gérer, traiter, classer des milliers de candidatures, avec les aberrations et injustices maintes fois documentées, on contribue à les éloigner encore un peu plus de l’un des deux piliers du métier d’enseignant-chercheur : la production rigoureuse et désintéressée de connaissances et leur transmission. Des projets comme Métropolitiques, destinés à la libre diffusion de ces connaissances au-delà du monde académique, en seront directement affectés.

À moyen terme, en refusant systématiquement d’adosser les réformes à une égalisation des moyens consacrés aux étudiants de notre pays, on contribue au renforcement des inégalités sociales, à la reproduction des élites et au découragement d’une large partie de la jeunesse.

À long terme, en prenant le risque de modifier en profondeur nos métiers, nos missions et nos publics, on s’éloignera de plus en plus de l’idée même d’université comme lieu de production et de diffusion d’une culture humaniste, scientifique et accessible à tous. Une culture dont Métropolitiques se veut, avec modestie et ambition à la fois, l’une des expressions et l’un des vecteurs.

Notes

[1De la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités, portée par Valérie Pécresse en 2007, à la réforme actuelle portée par Frédérique Vidal, en passant par la Loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche de 2013 de Geneviève Fioraso.

Commenter cet article

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Vos commentaires

  • Le 24 mai à 19:05, par Olibiobus En réponse à : À nos lecteurs : l’université que nous défendons

    Un grand merci pour cette mise au point nécessaire et que j’approuve. Je voudrais ajouter ceci ; il importe que les établissements universitaires soient bien répartis en unités moyennes ou petites sur tout le territoire francilien ou national. En effet cette localisation de proximité des établissements universitaires présente de nombreux avantages tant pour les étudiants que pour les enseignants et chercheurs.
    1) la proximité évite de longs trajets domicile université avec les inconvénients qu’on connait (pollution, dépenses énergétiques, temps perdu en transports, dépenses d’infrastructure tendant à minimiser le temps de trajet)
    2) la proximité signifie vie locale et meilleure intégration de chaque université à son quartier, son territoire proche
    3) la petite taille d’un établissement permet aux gens de se connaître beaucoup mieux et ainsi d’éviter les incompréhensions, les dérives de toutes sorte dues à un très grand nombre de gens dans un même lieu devenant concentrationnaire.

    En tant qu’ancien étudiant en fac scientifique de Villeneuve d’Ascq (près de Lille) je pense qu’il n’y a pas lieu de sélectionner les étudiants, qu’il faut les laisser assumer leurs choix et leurs échecs ou abandons. L’université n’est pas au service des industriels et du privé. C’est une école du savoir avant tout. A chacun d’assumer. Personnellement quand je ratais un examen et perdais ma bourse, j’allais travailler pour poursuivre mes études ... J’ai pris un peu plus de temps mais je suis fier de mon parcours car j’ai pris le temps de vivre et de penser ! A l’inverse de ces grandes écoles qui formatent les individus dans la pensée unique et ne leur apprennent pas à penser par eux mêmes librement !
    Christian Rozé

  • Le 25 mai à 03:15, par André Joyal En réponse à : À nos lecteurs : l’université que nous défendons

    Chers cousins-collègues,

    Bos sang ! Comme on dit au Québec, de toute évidence : vous n’êtes pas sortis du bois...comprendre : de l’auberge.

    Je ne suis pas certain de bien comprendre l’ensemble du sombre tableau que vous brossez, mais, si votre situation n’est pas catastrophique, elle parait pour le moins préoccupante. Curieux que les collègues hexagonnaux que je croise occasionnellement ou avec qui j’échange régulièrement par courriel ne m’aient pas fait part d’une telle situation. La pertinence de votre vision des choses sera-t-elle confirmée en juillet par les collègues rencontrés lors du colloque de l’ASRDLF ? J’ai hâte de voir.

    Enfin, comme on dit en Acadie : Lâchez pas la patate !!!

    André qui se sent chanceux d’être né durant la guerre (pas celle de Corée, ni celle d’Algérie ou du Vietnam, mais celle de 39-45...)

  • Le 25 mai à 11:35, par Novarina Gilles En réponse à : À nos lecteurs : l’université que nous défendons

    Chers collègues,

    J’ai soumis il y a quelques années un article à la revue Métropoliques. J’ai répondu favorablement à la demande de fonds que le comité de rédaction a adressée aux auteurs et ce bien qu’étant conscient que le contenu d’une large partie des articles ne correspondait pas à mes convictions personnelles.

    J’ai été quelque peu surpris que le comité de rédaction d’une revue, qui se veut scientifique, prenne position dans un débat sur la mise en œuvre en cours de la loi LORE.

    La prise de position du comité de rédaction met l’accent sur la montée en puissance des charges administratives auxquelles doivent aujourd’hui faire face les enseignants-chercheurs. Si je partage ce constat, force est de constater que cette montée en puissance n’est pas liée à la loi LORE, mais aux décisions de regroupement des universités, prises durant les mandat Sarkozy et Hollande.

    Cette prise de position ne contient aucun diagnostic des conditions d’accès à l’université des bacheliers avant l’entrée en vigueur de la loi LORE. Tous les bacheliers avaient un droit d’entrer dans une partie des filières universitaires, mais près du tiers d’entre eux abandonne les études au cours de la première année. La sélection s’opérait donc au fil de l’eau, sans que personne n’en prenne la responsabilité.

    Les membres du comité de rédaction prennent position en faveur d’une université qui reste accessible à tous. Parcoursup irait à l’encontre d’un tel objectif. Pour appuyer le raisonnement, ils affirment les universités accueillent un "nombre toujours croissant de jeunes adultes, sensiblement moins dotés scolairement et d’origine sociale plus modeste que les élèves des classes préparatoires aux grandes écoles ou des IUT". Or cette affirmation, si elle est vrai pour les grandes écoles, ne l’est ni pour les IUT, ni pour les BTS. Les universités accueillent 48,3% des étudiants dont les parents sont cadres supérieurs ou professions intermédiaires, contre 26,9% d’étudiants dont les parents sont ouvriers ou employés. Ces chiffres sont respectivement de 66,4% et de 13,2% dans les écoles d’ingénieurs (hors université), de 48,4% et de 31,5% dans les IUT et de 30,1% et 42,3% dans les filières de types BTS (données statistiques 2017 des ministères de l’éducation et de l’enseignement supérieur). Les filières universitaires qui pratiquent l’orientation ou la sélection accueillent donc plus d’étudiants des milieux populaires. Il n’y a rien d’étonnant à cela, l’université est faite pour des étudiants qui, au sein de leur milieu familial, ont appris à se débrouiller dans un milieu qui fonctionne sur des règles plus souvent implicites qu’explicites.

    Quant au classement des candidatures qu’implique Parcoursup, étudier ce qui se passe depuis des années dans les IUT ou les Ecoles d’architecture permettrait sans doute d’avoir une idée précise des tâches qui nous attendent dans l’avenir.

    La réflexion sur les transformations à venir des universités françaises implique de moins point de vue une prise de distance par rapport aux prises de position idéologique, l’établissement d’un diagnostic du fonctionnement des universités (notamment des problèmes de management qui s’y posent) et une vision de son rôle dans la société (concilier les objectifs de diffusion d’une culture humaniste et ceux de formation à l’exercice d’un métier).

    Merci aux membres du comité de rédaction d’ouvrir un débat qui, je l’espère, respectera les différentes positions en présence.

    Gilles Novarina, professeur d’urbanisme.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Pour citer cet article :

La rédaction, « À nos lecteurs : l’université que nous défendons », Métropolitiques, 24 mai 2018. URL : https://www.metropolitiques.eu/A-nos-lecteurs-l-universite-que-nous-defendons.html
haut de page

Les textes publiés sur Métropolitiques sont protégés par le droit d'auteur. Toute reproduction interdite sans autorisation.

Site propulsé par Spip2Mentions légales | Contact | Plan du site