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Une archéologie des métropoles

par Patrick Boucheron, le 15/05/2013
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Comment l’invention de l’archéologie urbaine participe-t-elle de la formation des grandes métropoles contemporaines ? Stéphane Van Damme exhume la construction de Paris et de Londres à travers les documents qui les ont décrites autant qu’ils les ont modelées. Il révèle ainsi les épreuves d’urbanité successives dont est faite leur histoire.
Recensé : Stéphane Van Damme. 2012. Métropoles de papier. Naissance de l’archéologie urbaine à Paris et à Londres (XVIIe-XXe siècle), Paris : Les Belles Lettres.

L’extension de la trame urbaine des métropoles avance du même pas que le chaos de la modernité : telle est désormais la conviction qui domine, depuis que les grands critiques de l’historicisme que furent Georg Simmel, Siegfried Kracauer et Walter Benjamin ont fait du XXe siècle le temps du choc des métropoles. Dans un livre novateur et audacieux, nourri par une impressionnante bibliographie tant théorique qu’empirique, Stéphane Van Damme propose un chemin de traverse : celui qui consiste à suivre non pas le grand récit, mais au contraire les « ruptures de temporalité » (p. 239) de la mise en ordre narrative des grandes villes. Partie sur la piste des usages politiques du passé urbain, son enquête peut se lire comme une défense et illustration de l’histoire elle-même, en tant que c’est elle – envisagée comme un ensemble complexe et articulé d’opérations historiographiques –, qui fonde et qui façonne les grandeurs urbaines.

Arpenter et collecter

Car à n’envisager celles-ci qu’en termes d’une généalogie paresseuse de la métropolisation à l’âge global, on débouche sur une aporie : « villes sans histoire, les villes globales, métropoles et capitales, seraient des villes sans savoirs » (p. 14). Ce qu’elles ne sauraient être sous la plume de l’historien des pratiques savantes, nourri d’une sociologie pragmatique, qui ne les envisage pas autrement que comme des faits sociaux. Aussi cherche-t-il dans la diversité des univers savants qui fondent l’histoire urbaine comme savoir de la ville sur elle-même une certaine complexité de la visualisation du passé. C’est cela, et rien d’autre, que l’auteur nomme dans son livre « archéologie urbaine » : une « science des origines » qui par son pouvoir d’imagination restaure le lien entre communauté et territoire en même temps qu’un savoir pratique, socialement et intellectuellement multiforme, qui participe « des savoirs de l’action municipale » (p. 236).

Aussi le meilleur de ce livre vif et foisonnant tient-il dans la cadence subtile de ses récits emboîtés. En suivant l’inspecteur général des carrières Charles-Axel Guillaumot plonger avec ses ingénieurs dans les galeries effondrées de Ménilmontant en 1778 ou le professeur au Muséum national d’histoire naturelle Barthélémy Jaujas de Saint-Fond grimper vingt ans plus tard les hauteurs volcaniques d’Édimbourg, on prend la mesure de ces nouvelles pratiques pédestres de la collecte naturaliste qui jettent les bases d’une histoire physique des sites urbains. Au passage, Stéphane Van Damme prend utilement position dans le champ de la nouvelle histoire environnementale, qui ne peut se réduire à l’analyse des risques ou des nuisances urbaines. La démonstration est particulièrement probante dans le cas de New York, qui suscite dès la fin du XVIIIe siècle la curiosité des botanistes en quête d’écologie urbaine ; elle ne l’est pas moins lorsqu’il s’agit de décrire l’invention géologique des bassins parisien et londonien. Dans ce cas, cet élargissement des horizons du regard produit « un environnement naturel à l’expansion de la métropole » (p. 70).

On aura compris que les métropoles de Stéphane Van Damme ne sont pas du même papier que celui, bien plus fragile, des tigres du président Mao Zedong. Car révéler leur part de littérarité n’abaisse en rien leur grandeur. Prenant au sérieux la puissance métaphorique du concept même d’archéologie, l’auteur envisage l’ensemble de ce qu’il appelle le « régime de l’inscription », concernant aussi bien les archives du sol que celles qu’on tire des bibliothèques. Inaugural apparaît de ce point de vue le savoir antiquaire de Henri Sauval (1623-1676), dont le maître livre, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris publié à titre posthume en 1724, dresse l’inventaire d’une première collecte des traces archéologiques, philologiques et numismatiques de la grandeur de la capitale française. Un siècle plus tard, la pratique des fouilles est toujours envisagée dans sa dimension scripturaire – elle débouche sur la rédaction des rapports puisque, ultimement, « l’archive est l’arrière-plan de toute l’action archéologique » (p. 109).

L’invention de la vieille ville

Désormais, les dessins, les gravures, les atlas ne se contentent pas d’illustrer l’histoire urbaine : ils font preuve, contribuant à « doter la ville d’une histoire définitive », selon l’expression d’Adolphe Berty dans sa contribution à la monumentale Topographie historique du vieux Paris paru en 6 volumes entre 1866 et 1897. Cette histoire visuelle culmine sans doute avec Une vie de cité de Marcel Poëte en 1925, tant il est vrai que le livre de Stéphane Van Damme, même s’il comporte de bons passages sur la photographie (concernant Marville ou Atget notamment), ne fait que frôler l’âge du cinéma (évoqué furtivement p. 189) dont on peut penser qu’il change en profondeur la construction sociale du « Vieux Paris ». La création en 1898 de la Commission du Vieux Paris, où se lit la « conjonction entre politique municipale et conservation de la ville » (p. 230) fournit à l’enquête un terminus post quem d’autant plus convaincant que l’institution se donne d’emblée comme référent d’une histoire comparée des grandes métropoles européennes. Aussi ne doit-on pas se laisser enivrer par la longue durée que promet le sous-titre de l’ouvrage, dont le centre de gravité chronologique se situe bien entre le dernier tiers du XVIIIe et le tournant du XIXe siècle – ce qui autorise le lecteur à s’interroger sur le sens véritable d’une phrase comme celle-ci, qui clôt la première partie du livre : « Du XVIIe au XXe siècle, la grammaire visuelle passe de la reproduction des monuments qui accompagnait les livres illustrés à une véritable histoire visuelle, comme en témoigne la multiplication des atlas historiques ou des topographies historiques pour rendre compte de l’évolution du tissu urbain » (p. 132).

Car c’est sans doute moins dans la définition d’une évolution d’ensemble que dans la description d’événements de pensée qu’excelle la subtile narration de Stéphane Van Damme, jouant de plusieurs échelles de comparaison, non seulement entre Paris et Londres, mais avec New York, Édimbourg ou Lyon. Ainsi lorsqu’il déchiffre les « épreuves d’urbanité » que suscitent les grandes controverses archéologiques qui précipitent la prise de conscience du passé métropolitain. C’est par exemple le cas de la découverte fortuite des arènes de Lutèce en 1869, enclenchant une querelle de propriétaires qui tourne vite à l’affaire d’État. La Société des architectes peut compter sur le soutien de Victor Hugo ou de Victor Duruy, ce dernier déclarant : « Je demande que le Paris magnifique d’aujourd’hui n’oublie pas, comme un mauvais riche, la pauvre Lutèce d’autrefois » (p. 143). L’enjeu ? Rien moins que de sanctuariser la « vieille ville », notion vague (du point de vue de ses limites géographiques autant que temporelles) dont Stéphane Van Damme montre qu’elle constitue là encore une construction discursive : l’admiration entraîne ici la fétichisation et avec elle « la transformation du passé en objets de consommation de masse » (p. 186).

Ainsi s’agit-il bien de renseigner « une histoire universelle du fait urbain ». Celle-ci donne à la forme métropolitaine son motif principal, celui de « l’évolution des villes », expression que l’on se doit de prendre au sérieux, en tant qu’elle suggère une « tentative de formulation d’un évolutionnisme urbain » (p. 234). Tel est le dernier mot de cette leçon d’histoire : inquiéter le récit d’une évolution des fonctions métropolitaines qui, sous les abords faussement innocents d’une généalogie des formes urbaines, crée le fétiche d’une origine dont Stéphane Van Damme entend précisément se faire l’archéologue critique.

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Pour citer cet article :

Patrick Boucheron, « Une archéologie des métropoles », Métropolitiques, 15 mai 2013. URL : http://www.metropolitiques.eu/Une-archeologie-des-metropoles.html
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