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La naissance de la région capitale

par Pauline Rossi, le 31/03/2014
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En retraçant les dynamiques d’extension de Paris depuis la construction des fortifications jusqu’à la naissance de la région Île-de-France, l’ouvrage collectif Agrandir Paris constitue un premier jalon essentiel pour comprendre les logiques qui ont présidé à la genèse du Grand Paris.
Recensé : Florence Bourillon et Annie Fourcaut (dir.), Agrandir Paris : 1860‑1970, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 440 p.

L’année 2010 a été marquée par un rapprochement singulier entre recherches historiques et débats actuels autour de la question du Grand Paris. Alors que le gouvernement créait l’Atelier international du Grand Paris (AIGP), destiné à donner un nouvel élan à la réflexion des praticiens sur le développement de la région capitale, les historiens étaient mis à contribution pour retracer la genèse de ce projet et examiner les réalisations passées. Parmi ces dernières, une des plus importantes était survenue 150 ans plus tôt : en 1860, Paris s’agrandit et donna naissance aux vingt arrondissements actuels par l’annexion de la Petite Banlieue, c’est-à-dire une partie des communes comprises entre l’enceinte des Fermiers généraux et les fortifications de Thiers [1]. Pour revenir sur cet événement, sur les conditions de sa réalisation comme sur ses conséquences, un colloque puis un cycle de conférences ont été organisés sous l’égide du Comité d’histoire de la ville de Paris qui, une fois de plus, démontrait sa nécessité pour centraliser les recherches scientifiques et ouvrir le débat au plus grand nombre. En 2012 étaient publiés les actes du colloque sous le titre Agrandir Paris : 1860‑1970.

Un ouvrage de synthèse

Le titre annonce l’ampleur de la consultation. Plus qu’une simple rétrospective célébrant la date anniversaire, l’ouvrage propose une véritable analyse à rebours de l’agglomération parisienne sous tous ses aspects. En effet, au-delà du redécoupage géographique et administratif, l’extension de la capitale a suscité un ensemble de réalisations concrètes mais aussi d’attentes, d’espoirs et, parfois, de désillusions qui sont ici analysés comme les composantes fluctuantes d’un imaginaire collectif. Bien que Paris soit l’objet principal de l’ouvrage, des comparaisons avec d’autres villes européennes et françaises permettent de mettre en lumière les réalisations qui ont influencé les politiques urbaines et les projets parisiens, entre inspirations cordiales et mises en concurrence. Paris, Lyon (Pinol, Butez, Regagnon, p. 49‑63), Londres (Bullock, p. 203‑217), Rome (Brice, p. 219‑232), Bruxelles (Zitouni, p. 147‑164), Madrid (Vorms, p. 389‑406), Berlin (Füzesséry, p. 309‑322) et les autres villes allemandes (Saly‑Giocanti, p. 80) se répondent ainsi par projets d’extension interposés, se comparant toujours, se jalousant parfois.

Transdisciplinaire, l’ouvrage collectif se fonde sur une pluralité d’approches et de méthodes qui lient histoire politique, sociale et urbaine, trois aspects indissociables de l’histoire des villes qui se trouvent, pourtant, parfois cloisonnés par les champs disciplinaires. Subdivisé en cinq parties chronologiques qui déclinent les grands enjeux soulevés par la construction des fortifications, leur démolition, l’extension des villes, puis la naissance d’agglomérations, Agrandir Paris est une œuvre de synthèse qui fait dialoguer l’actualité des recherches historiques et l’actualité des politiques publiques.

Agrandir, c’est construire et équiper

Les extensions successives ont systématiquement donné lieu à des examens préalables approfondis des territoires à annexer. Ainsi, un important travail de diagnostic urbain a précédé aussi bien l’annexion de la Petite Banlieue en 1860 (Bourillon, p. 83‑98) que celle de la zone militaire qui entourait les anciennes fortifications (Charvet, p. 235‑249 ; Casselle, p. 251‑258). À partir de 1860, à la lumière de cette expertise, l’agrandissement de Paris se réalise essentiellement par un jeu de démolitions et de constructions, dans une tentative d’harmonisation que la voirie et les transports matérialisent concrètement dans l’espace. À mesure que la ville est agrandie, la voirie tisse un vaste réseau qui rapproche physiquement les quartiers et les habitants, les nouvelles périphéries et le centre historique. Tel a été l’enjeu de l’ouverture de la rue des Pyrénées et de l’avenue de la République ; ces grandes percées apparaissent, en effet, comme des aboutissements majeurs dans les anciennes communes d’un « est parisien » moins enclin à se soumettre aux ingérences parisiennes (Texier-Rideau, p. 167‑184).

Les articles décortiquent les rouages décisionnels et les réalisations urbaines qui contribuent à l’extension des villes ou, mieux encore, à l’agglomération des seuils, c’est-à-dire l’absorption par la ville de ses marges. Par un effet de miroir, la politique des pleins conforte celle du vide. En effet, les constructions publiques et privées participent tout autant que les grandes percées à faire de la ville et de ses périphéries un tout homogène. À Bruxelles, faute de parvenir à annexer les faubourgs limitrophes, l’État mit au point un règlement de voirie afin d’anticiper et d’encadrer leur développement spontané : les constructions neuves devaient être raccordées aux anciennes et faciliter l’extension future. Ainsi est née l’unité de l’agglomération bruxelloise, composée de dix-neuf communes liées entre elles par une simple idée : « La brique appelle la brique » (Zitouni, p. 147‑164).

Le logement, qu’il soit collectif ou individuel, privé ou subventionné, périphérique ou central, est aussi un élément structurant de l’unification territoriale de Paris et ses banlieues. Les rénovations du centre de Paris (Backouche, p. 325‑341), la construction des habitations à bon marché (HBM), des cités-jardins (Voldman, p. 275‑288) et des grands ensembles d’habitations à loyers modérés (HLM) (Fourcault, p. 343‑356), puis finalement les différentes vagues de périurbanisation (Berger, p. 373‑388) sont analysées comme autant de solutions architecturales et urbaines permettant de concrétiser un plus grand Paris. De même, les étapes successives de l’extension du réseau de transports en commun en direction des banlieues (Désabres, p. 259‑274), du déploiement des lignes de tramway et de métropolitain à la création du réseau express régional (RER) donnent réellement corps à l’extension, en dépit de volontés politiques dissonantes et de difficultés techniques, juridiques et économiques.

Agrandir, c’est gouverner et intégrer

Quatre contributions (Demeulenaere-Douyère, p. 129‑145 ; Moret, p. 19‑31 ; Capizzi, p. 33‑47 et Montel, p. 99‑11) placent les citadins et les élus au centre de l’analyse et mettent en lumière les aspects politiques et sociaux, voire psychologiques, de l’extension. De fait, la définition de nouvelles frontières administratives et fiscales ne suffit pas à créer un sentiment d’unité. Dès lors, comment l’extension a-t-elle été perçue par les Parisiens à la veille comme aux lendemains de sa réalisation ? Quelles furent les craintes et les réticences soulevées chez eux par cette perspective ? Dans quelle mesure les différents acteurs de la vie municipale furent-ils écoutés ou, du moins, entendus ? Quelles furent, pour eux, les conséquences matérielles et immatérielles de l’extension ? Autant de questions qui permettent de s’interroger sur la capacité de l’extension à se manifester concrètement aux yeux des principaux intéressés, les Parisiens d’hier et les Franciliens d’aujourd’hui.

Dans ses étapes préliminaires comme dans ses réalisations, l’extension de 1860 ne fit pas grand cas des municipalités intéressées et encore moins des villageois, dont certains descendants dénoncent aujourd’hui encore la spoliation de leurs territoires. Cette question fait, d’ailleurs, écho aux revendications récurrentes de certaines communes de la banlieue parisienne, qui estiment que leurs spécificités et leurs problématiques ne sont pas suffisamment prises en compte dans les projets actuels. En effet, le Grand Paris n’est-il pas supposé unifier administrativement l’ensemble des départements de la région Île-de-France afin de donner corps à la métropole ? Créer une véritable « région urbaine », mettre en place des politiques d’aménagement cohérentes au sein d’un « Grand Paris » composite par nature : tel a été le dénominateur commun des politiques régionales impulsées par l’État et confiées à Pierre Sudreau puis à Paul Delouvrier dans les années 1950 et 1960 (Vadelorge, p. 357‑371).

Depuis l’annexion des communes de la Petite Banlieue jusqu’à la coopération naissante entre les différents élus de ce Paris agrandi (Bellanger, p. 289‑308), les enjeux politiques traduisent cette réalité : agrandir la ville, c’est bien entendu construire et équiper les territoires pour répondre aux nécessités des populations dans un souci d’égalité, mais c’est aussi chercher à intégrer les populations par la création d’une cohérence administrative, politique et démocratique.

Une histoire d’actualité

En retraçant les dynamiques d’extension de la ville depuis la construction des fortifications jusqu’à la naissance de la région Île-de-France, Agrandir Paris constitue un premier jalon essentiel pour comprendre les logiques qui ont présidé à la naissance et à la construction du Grand Paris. Le sujet et la période envisagés étant particulièrement vastes, ils ne pouvaient toutefois être traités de façon exhaustive. Ainsi, les différentes doctrines urbaines et leurs applications architecturales appellent désormais l’analyse de réalisations précises à des échelles variées. De la même façon, il sera sans doute nécessaire de s’interroger plus en détail sur le rôle joué par les architectes, les urbanistes et les agents de l’administration, acteurs fondamentaux de l’extension qui n’apparaissent ici qu’en filigrane. Pour entrer dans le détail de ces sujets, la publication des actes d’un très récent colloque international [2] permettrait de présenter les recherches menées sur la naissance de l’urbanisme comme discipline et comme outil administratif dans les premières décennies du XXe siècle. Cette période a été marquée par l’organisation du premier concours international pour l’extension de la capitale, mais aussi par la démolition et le lotissement des fortifications de Thiers – autant de sujets qui ont été l’objet d’études approfondies depuis la parution de cette synthèse générale et nécessaire que constitue Agrandir Paris.

Notes

[1] L’enceinte des Fermiers généraux a été construite à la fin du XVIIIe siècle dans un but défensif et afin de percevoir les taxes des produits entrant dans la capitale. Elle a été démolie et remplacée par des boulevards en 1860, une vingtaine d’années après la construction des fortifications de Thiers composées, elles aussi, d’un rempart continu percé de postes douaniers et d’un nouveau système de forts détachés.

[2] « Inventer le Grand Paris. Relectures des travaux de la Commission d’extension de Paris : rapport et concours 1911‑1919 », colloque international organisé les 5 et 6 décembre 2013 à la Cité de l’architecture et du patrimoine.

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Pour citer cet article :

Pauline Rossi, « La naissance de la région capitale », Métropolitiques, 31 mars 2014. URL : http://www.metropolitiques.eu/Un-ouvrage-essentiel-sur-la.html
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